LIVRE XI
liné à être répandu dans toute la Grèce, pour instruire d'avance tous ces peuples de la discipline, de l'armure et des manœuvres auxquelles on prétendait les accoutumer et les associer. Les différents émissaires qu'il avait jusque-là employés vinrent faire leurs rapports aux deux Orloff. Mais Venise, toujours prudente et précautionnée, ne tarda pas à remarquer ces manœuvres, et fit insinuer à ces deux frères de choisir un autre séjour. La curiosité qui servait de prétexte à leur voyage, en servit également à leur départ, et ensuite à leur résidence dans les autres villes.
Quelques-uns de ces émissaires reçurent ordre de retourner dans le Péloponèse, pour annoncer aux primats l'arrivée dans leur voisinage d'Alexis, l'envoyé de Dieu et de la tzarine, pour la délivrance de la Grèce. Ils étaient chargés pour les peuples, du livre de Papaz-Ogli ; pour les évêques, de riches habillements d'église ; et pour tous les chefs, de lettres d'Alexis, et de médailles d'or à l'effigie de l'impératrice. Tous ces chefs étaient autorisés à porter au cou ces médailles, comme des marques d'honneur. Mais le premier et le principal objet de ces émissaires était de ramener avec eux en Italie des députés grecs, qui après avoir vu cet envoyé de Dieu, retournassent daus le Péloponèse pour assurer leurs concitoyens de toute la vérité des promesses de la tzarine.
XII. État de la marine russe.— Projet de Catherine à ce sujet.
Ce n'était pas assez pour cette princesse de faire passer aux Grecs des munitions, des officiers et des armes. Ambitieuse de toute espèce de gloire, elle avait toujours vu avec jalousie les puissances maritimes étendre à leur gré dans toutes les parties de l'univers leur considération et leur pou-
voir; mais la marine russe existait à peine : et l'on sent en effet que les habitants des immenses forêts du Nord ont dû ignorer longtemps Part de la plus simple navigation. Ce que les anciens Grecs nous ont raconté de l'étonnement, ou pour mieuxdire de la sorte d'horreur que cet art causa au Scythe Anaeharsis, ressemble à l'impression qu'il causait à Pierre I er et à tous les Russes, sous le règne de ce prince. Dans ces climats rigoureux, la navigation n'a point l'utilité qu'elle a partout ailleurs. Les mers et les rivières y sont gelées une grande partie de l'année. Non-seulement toute navigation s'y trouve alors interrompue, mais la facilité des charrois sur la glace, et la commodité de ce qu'on nomme le traînage, ne laisse dans toute l'étendue de ce pays aucun autre moyen à désirer. L'usage est d'y attendre îa saison des gelées et des neiges , pour le commerce et les voyages. Ou n'a plus besoin ni de gués, ni de bateaux, ni de ponts, pour traverser les rivières et les lacs. 11 n'y a plus de lacs ni de rivières; et puisque les arts naissent du besoin, celui de la navigation n'a point dû naître chez les Scythes. Aussi les Russes l'ignoreraieut-ils encore, si Pierre I er , après avoir employé la Force de son caractère à vaincre la terreur que la seule vue de l'eau lui inspirait, n'eût ensuite employé toute la rigueur de son despotisme pour forcer son peuple à s'exposer sur cet élément. Toutefois, la marine russe n'était qu'un faste impérial ; et ce peuple, malgré les efforts de son réformateur, n'était parvenu à exercer par lui-même aucun commerce. Le pavillon de cette nation n'était connu sur aucune mer. 11 y avait quelques vaisseaux dans les ports de l'empire. Des constructeurs anglais les renouvelaient d'année en année ; mais il n'y avait ni pilotes, ni matelots, ni officiers. Catherine ordonna à son ambassadeur à Londres d'engager à son service, par tous les appâts de l'ambition, les plus liabiles marins de l'Angleterre. Quelques-uns, dans