LIVRE XI
le loisir de la paix dont jouissait alors leur pairie , prirent parti dans cette marine étrangère.
Elle appela à Pétersbourg ces jeunes officiers russes, qui s'étaient rendus précédemment à Malte, sous le prétexte de s'instruire dans la navigation des galères. A leur départ de cette île, quelques jeunes chevaliers, plus ambitieux que politiques, leur remirent un mémoire pour demander renvoi d'une flotte russe dans la Méditerranée. Ils indiquaient dans cet écrit tout ce qu'une longue étude et une expérience de plusieurs siècles avaient appris aux chevaliers de Malte, sur la manière de combattre les Turks, et sur tous les points de débarquement dans les différentes contrées de la Grèce. Ils entraient dans un grand détail sur l'état de la marine ottomane, toujours négligée dans les plus beaux siècles même de cet empire, et dont les fréquents revers avaient établi chez les Turks l'opinion « que Dieu leur a donné la terre et a donné la mer aux chrétiens ». Ces jeunes chevaliers pressaient leur grand -maître de préparer dans le plus profond secret un armement destiné à joindre la flotte russe, et à reprendre les anciennes possessions de leur ordre; et les six officiers russes ayant adopté témérairement, suivant le caractère présomptueux de leur nation, l'espoir si léger et si frivole d'une alliance si avantageuse, portèrent cette fausse assurance à Pétersbourg.
Tout se préparait donc dans les ports de Russie avec autant d'activité que de secret; mais les ministres russes étaient bien loin d'approuver dans le conseil même de la tzarine, cet envoi des flottes russes dans la Méditerranée. Ils disaient hautement à cette princesse: « Qu'en voulant employer de si grands moyens, elle serait nécessairement audessous de son entreprise ; qu'elle ferait à la fois et beaucoup trop et beaucoup trop peu; que dans l'extrême embarras de suffire à l'équipement et aux recrues de ses ar-
mées, elle n'avait ni assez de munitions, ni assez d'armes pour en fournir aux Grecs, ni assez de troupes de débarquement pour appuyer leur révolte; que ses armées de terre n'étaient pas dans une position à favoriser ce soulèvement général ; que cet éclat imprudent et prématuré allait exposer les Grecs aux derniers revers, et qu'il résulterait de cette entreprise manquée , la ruine totale de la marine russe, des Irais immenses devenus inutiles, la risée de l'univers et le ressentiment des Grecs trompés, sacrifiés et aliénés pour jamais ». Tous les ministres russes étaient de cette opinion , et soutenaient ainsi leur première opposition au projet de ce soulèvement qu'ils avaient contredit dès son origine. Toutefois, la faction du favori ayant embrassé ce projet avec ardeur, en ayant conduit les intrigues , et pendant la durée de cette première campagne, les malheurs de cette guerre, occasionnés par l'imprudence des ministres, paraissant rendre cette tentative nécessaire , ils avaient cessé de s'y opposer. « Ils consentaient, disaient-ils, à laisser échauffer l'enthousiasme des Grecs, afin de produire une diversion qui effrayerait un moment les Turks, et qui pourrait occuper quelque partie de leurs forces ». Ils semblaient seulement, avec une pitié maligne, déplorer d'avance les calamités qui allaient fondre sur la Grèce ; et, en considérant que ces calamités seraient une suite nécessaire de l'imprudence du fa. vori, elles devenaient pour ces ministres et leurs confidents un sujet perpétuel de rires et de plaisanterie.
XIII. Première escadre partie de Pétersbourg pour l'Archipel.
Une première escadre, composée de sept vaisseaux de ligne . de quatre frégates et de quelques bâtiments de transport , chargés de douze cents hommes de débarquement ,