‹ Révolutions de PologneChapitre 89 sur 282 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

partit précipitamment des ports de Russie au mois de septembre 1769, On eût craint qu'en attendant plus tard, ces ports ne fussent fermés par les glaces. De fausses relations persuadaient à Pétersbourg que l'impatience des Grecs ne permettait aucun retard , et qu'on les exposerait à un massacre général, si on ne volait précipitamment à leur secours, C'était dans le temps où l'armée russe, repoussée de la Moldavie en Pologne, et enfermée dans son camp sur les bords du Dniester par soixante mille Turks, au milieu d'un pays prêt à profiter des moindres revers qu'elle éprouverait et à se soulever tout entier contre elle , était exposée au plus extrême péril ; et le dessein de faire révolter la Grèce paraissait être alors l'unique et dernière ressource de l'empire russe. Tout se réunissait donc pour accélérer ce départ. Cette escadre devait achever son armement dans les ports d'Angleterre ; et pour compléter à la hâte l'équipement des troupes qu'elle portait, on avait tiré des plus vieux arsenaux des armes antiques, et qui n'étaient plus d'aucun usage dans l'armure moderne : de lourdes arquebuses auxquelles une baïonnette s'adaptait par un ressort, etdessabres massifsrenfermés dans d'énormes fourreaux. Il semblait, disaient lestémoins de cette armure bizarre, que les Russes allassent faire la guerre à des géants. Le prétexte de croiser dans la mer Baltique pour en imposer aux Suédois, servit pendant quelques jours à cacher la véritable destination de cette escadre; et sa sortie des ports ne révéla point encore le secret de cette entreprise. Ces vaisseaux, si longtemps négligés , et à cette époque conduits encore par des ignorants, traversèrent avec d'extrêmes périls la Baltique , déjà orageuse dans cette saison. Quelques-uns périrent aux passages dangereux . Les autres arrivèrent dans les différents ports d'Angleterre, pour s'y préparer à faire voile vers les mers de la Grèce. On représenterait difficilement avec quelles risées les Anglais

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accueillirent ces vaisseaux de sapin , l'énorme poids de leurs manœuvres, leurs poupes chargées de reliques, la maladresse des matelots, l'incroyable malpropreté des équipages, véritable cause d'une contagion qui les consumait. Quelquefois, cinq ou six matelots anglais s'amusaient à faire manœuvrer, en un instant et avec une extrême vitesse, un vaisseau de même grandeur qu'un vaisseau russe, mis à peine en mouvement par deux ou trois cents matelots de cette nation. Mais on publiait qu'un chef d'escadre anglais devait bientôt arriver de Pétersbourg, prendre le commandement de cette flotte et la conduire dans l'Archipel. Cette espérance détermina un grand nombre de matelots anglais , quelques pilotes et quelques officiers à y remonter.

Elle était sous le commandement de l'amiral Spiritoff , homme droit, simple et courageux, de mœurs grossières, mais faciles ; longtemps bas-ofticier de marine , et en cette qualité ami des Orloff quand ceux-ci n'étaient que sergents et soldats. 11 avait partagé leur élévation ; et totalement dépourvu d'expérience et de talent , il ne devait servir sur la Hotte qu'à mettre le nom d'un amiral russe à la tête de tous les ordres , laisser le travail à un Anglais, le contre-amiral Gregg , et la gloire des succès au comte Alexis Orloff. Il y avait sur chaque vaisseau quelques matelots de l'île de Mykouo, dont les navigateurs sont les plus renommés de l'Archipel. Le hasard avait voulu que les habitants de cette île eussent envoyé avant la guerre un navire dans le petit port de Taganrog, sur les Palus-Méotides , occupé par les Russes au commencement de ce siècle, et que les traités les avaient forcés d'abandonner. Antonio Psaros , un des armateurs de ce navire , s'était rendu à Pétersbourg, afin d'y faire protéger cette nouvelle tentative de commerce. Accueilli par l'ainé des Orloff, et bientôt admis dans le secret de ce qu'on tramait daus la Grèce, il vit avec effroi sa patrie

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