CHAPITRE XXXV
k la mort de Féodor, en 1 682, la Russie commençait à sentir les avantages d'un gouvernement régulier, mais les efforts d'Alexis Mikhaélovitch, ceux du ministre Galitzin, qui avait dirigé les affaires sous le dernier tsar, annonçaient assez coinbien une réforme radicale, rencontrerait d'obstacles. Lés moeurs réagissaient avec force contre toute innovatûna ; Iç xlergé^ pressentant que l» dhangeînéttts
ultérieurs Tatteindraient dans son infloençe, afifec^ tait de placer les anciennes institutions sous la sauvegarde du principe religieux. L'élément moral se confondait avec les superstitions et les préjugés ; d^une part la nation aspirait à s'approprier les jouissances de la civilisation européenne, tandis que, de l'autre, elle repoussait comme des pratiques impies tous les moyens qui auraient pu l'éclaîrer. Les boyards qui entouraient le trône chercliaient dans la faveur du tsar une influence que le morcellement des apanages ne leur permettait plus d'acquérir autrement. Les relations commerciales étaient le seul lien qui rattachât les Kusses aux nations voisines ; cependant les produits du luxe et de l'industrie eux-mêmes étaient • comme frappés de la déconsidération attachée à tout ce qui était étranger. L'armée offrait un mélange bizarre de dévouement personnel et d'indiscipline qui accusait dans l'esprit des chefs et dans le gouvernement l'absence de direction et d'unité ; l'obéissance aveugle attendait un bras ferme et une volonté. La population était loin de répondre à l'étendue du territoire ; vers la fin du dix-septième siècle, la Bussie^ sans y comprendre leà tribus nomades, comptait à peine douze millions d'habitants. Les villes les plus populeuses étaient groupées autour de Moscou et le long de la frontière polonaise;
elles ressemblaient plutôt à de grands villages qu*à des villes européennes. Les rues, impraticables dans les.dégels, étaient plutôt alors des obstacles que des voies decommunication : on n^ voyait ni marchés, ni hôpitaux, ni casernes^ ni aucun de ces établissements qui attestent les progrès de la vie sociale.
Les ressources qu'pfFre le sol pour les besoins de la vie matérielle représentaient une abondance sans recherche ; l'agriculture était encore dans son enfance; enfin l'usage des liqueurs fortes^ qu'une nourriture substantielle et la rigueur du dimat rendrait d'ailleurs nécessaires , était général dans toutes les classes et contribuait à les démoraliser.
L'état politique des puissances limitrophes semblait inviter la Russie à essayer ses forces et à préluder à sa réforme par la conquête. La Grimée avait cessé d'être sérieusement menaçante ; la Turquie s'était afBBÛblie dans ses luttes contre l'Empire ; la Pologne déclinait visiblement depuis le règne de Jean-Casimir ; la Suède n'avaitconservé ses conquêtes au nord de l'Allemagne que pour montrer son impuissance k les conserver : ses luttes contre le Danemark avaient surtout pour objet la conservation de ses frontières naturelles dans la presqu'île scan» dinave ; le Danemark avait à la fois à se garantir
m RÉvoLirnoNs
contre les Suédois et leduc de Holstein. En dehoihs de ees motifs particuliers, ces Etats agissaient en outre selon les nécessités du système d'éq^ûilibre introduit pdiT les traités de Westphalie. L'Autriche était occupée de la grande guerre dirigée contre la puissance de Louis XIV, et des troubles de la Hongrie; l'Espagne languissait sous le sceptre de Charles 11^ dont la succession devait bientôt armer toutes leà ambitions rivales; TÂngleterre et la Hollande unissaient leurs flottes pour ruiner la marine française; le grand électeur jetait les fondements d'un royaume et convoitait les dépouilles de la Suède et delà Pologne. En un mot, les intérêts de l'Europe, dont les événements antérieurs déterminaient là direction, gravitaient vers l'Occident et semblaient laisser à la Russie une entière liberté d'action. Toutes ces causes iavorisèrent le génie de Pierre le Grand ; si le premief rival qu'il rencontra eût joint quelque prudence à ses qualités guerrières, la régénération de la Russie eût peut^^tre été re^^ tardée de quelques siècles.
La vie de Pierre P' ne fut qu'une longue lutte tîontreles mœurs nationales; ses revers^ ses voyages à l'étranger^ ses conquêtes, la fondation d'une nouvelle capitale, ses réformes législatives et dans Vad* vàoùftxttiony «es établissements maritimes^ la créa*
tîon délite flotte et d'une armée disciplinée, un système complet de canalisation, le clergé soumis à la couronne, son propre sang offert en -holocauste aïi génie de la civilisation , tout annonce une pensée unique^ celle de substituer à Faction lente du t^nps les effets d'une volonté entière et toutepuissante sur les ressources matérielles d'un vaste empire, et sur l'esprit d'un peuple arriéré. Ce qui fait de son règne une exception unique dans les annales du monde, c'est que la victoire même fut moins pour lui un but qu'un moyen ; c'est que le terme de ses projets lesplus hardis était l'utile ; c'est enfin qu'il n'était que bienfeiteur à l'instant où' l'Europe l'admirait comme conquérant. Nous verrons que sea vices comme ses vertus étaient indispensables à l'accomplissement de son œuvre; moins opiniâtre et moins dur, le torrent des résistances l'eût débordé ; il lui fallut bouleverser le sol pour le niveler, et, puisqu'il changeait les proporûùnà de l'édifice, l'établir sur de nouvelles bases* L'enfonce de Pierre fut environnée de révoltes et de dangers. Les Narychkin se flattaient de gouverner au nom d'un tsar de dix ans; d'un autre côté, Sophie, sœur de Pierre, mais d'un autre lit (1),
{\ ) Sa mère était une Miloslawski, tandis que celle de Pierre était une Kirycbkiii.
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aspirait à la régence ; le crédit des Miloslawski et les intrigues de Galitzin assurèrent bientôt son triomphe. Pour ruiner le parti des Narychkin^ elle répand le bruit qu'Ivan vient d'être étranglé; le peuple s'émeut, les strélitz courent aux armes ; ils exigent d'abord que leurs colonels soient dégradés, et leur infligent le supplice des battogues. Ivan et Sophie se présentent devant eux ; ils proclament tsar ce même Ivan. Bientôt les Marychkin sont égorgés ou contraints de fuir é Les stréletz, instruments de rambition de Sophie, parlent en mahres; ils déclarent hbres les serviteurs qui, sans être nés esclaves, étaient traités comme tels pendant un certain nombre d'années, en vertu de contrats particuliers* Sophie, assurée désormais du pouvoir, récompense généreusement les stréletz qui déclarent Ivan et Pierre tsars de l'empire, sous la régence de. leur protectrice. Cette miUce séditieuse prit le nom d'in£Einterie de la cour, et on lui donna pour chef Khavanskol, homme d'exécution, et qu'on se proposait de perdre à la première occasion : en effet, peu de temps après, il fut décapité ainsi que son fils sous le prétexte d'une conspiration contre la famille régnante. Les stréletz semblent ne respirer d'abord que la vengeance ; puis, saisis tout à coup d'une terreur panique, ils s'acheminent
en suppliants vers le coavent*de Tr<^tdca, où la cour s'était réfugiée. Galitzin se contenta«du supplice des plu& mutins et fit grâce aux autres.
L'administration du favori fut signalée par des mesures utiles: l'Empire^ menacé par les Turcs, re^ cherchait l'alliance de la Russie ; Galitzin fit conclure avec les cours de Vienne, de Varsovie et avec la république de Venise un traité d'alliance offensive et défensive, en vertu duquel la Pologne cédait à la Russie Kief ainsi que les duchés de Smolensk, de Sévérie et de Tchernigof.
Pendant que la régence ou plutôt le règne de Sophie préparait les esprits à une usurpation complète, Pierre laissait échapper ces saillies qui annoncent une âme forte, et qui font devinear l'homme dans l'enfant. On n'a rien négligè*de ce qui peut corrompre un jeune prince j on a éloigné de lui le général Ménésius, savant écossais auquel Alexis avait confié son éducation. Ses divertissements sont d*indigues pièges; sous le voile de l'mdulgence, on flatte ses caprices, on provoque même la nature pour énerver son esprit en même temps que son corps : on l'a entouré d'une jeunesse oisive pour que rien ne manque à la corruption, pas même la contagion de l'exemple, mais la prudence de ses ennemis édboue par les moyens mêmes qu'ils met-
tn ftEVOLimoMS
tent en ceotve. Pierire puise de Fexpèriéiice jusque daoi le sdn dee désordres; il a Compris que leâ plaisirs grossiers ue peuvent suffire à sa nature; on dirait qu'il n'est débauché que pour donner le change à ceux qui spéculent sur sa dégradation, et son génie sort victorieux de Fépreuve du vice. C'est en vain que pour le rendre odieux aux Russes, on Ttntoure d'aventuriers étrangers; leurs récits enflamment la curiosité du jeune tsar* Un Genevois, nommé Lefort, qui avait servi en Hollande, et que le désir de faire fortune avait amené eu Russie, obtint en peu de temps la confiance de Pierre • quoique peu versé dans la théorie militaire, il avait assez de connaissances dans la pratique de cet art pour inspirer à son jeûne maître le désir d'opérer une réforme complète dans l'organisation des troupes russes. Dès lors cet adolescent a un but ; les moyens il les' trouvera dans tout ce qui l'entoure; il étudie les langues pour être en état de converser avec ces étrangers qui vont lui apprendre à vaincre un jour leurs compatriotes; il sent que la science xhilitaire repose sur des règles constantes, et il étu* die les mathématiques; pour arriver à posséder l'ensemble, il descend aux détails les plus minutieux de l'analyse, et il commence sa carrière de cdnquèrant en passant par lès derniers rangs dt
Farmie. Bientôt )e bourg de Préobrdjendkoi prend Taspect d^une garnison; là, Pierre ne se souvient qu'il est le maitre que pour subordonner le rang au mérite^ persuadé que Tobéissance forme au con^niandement. Dans cette vie tout active, il s'in-* digne quelquefois de Tisolement où le laissent une sœur ambitieuse et un favori tôut-puissant ^ il est déjà trop grand pour un rôle secondaire, et la cour se prend de crainte en voyant le développement précoce de tant de qualités qui, non moins que sa naissance, semblaient le désigner au gouvernement de Tempire (!)•
Galitzin, comme s^il eût eu le pressentiment que son pouvoir, qui s'appuyait à la régence de Sophie, allait subir de rudes épreuves, faisait la guerre aux Tatàres et mettait TUkraine à couvert de leur» invasions; peu de temps après il envoyait à Louis !XIY une ambassade que le cabinet de Yer-^ soilles accueillit avec froideur, et dont la France attrait pu tirer de grands avantages dans la lutte qu'elle eut bientôt à soutenir pour la succession d'Espagne.
Sophie s^arrogeait toutes les prérogatives delà souvéraineté; un jour^ au mibeu d'une solennité, eUe
(4) HiiU^ré 4« Rntfle. Chopin, Sêgar, tUfi. de Pierre le 6raûd.
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se présente aveclèsînsignes du rang suprême; Pierre s'en indigue, sa sœur résiste aux injonctions : ce n'est plus un mécontentement , c'est une rupture/ Tandis que les stréletz s'assemblent en tumulte y il court se réfugierau monastère de Troîtzkâ; quçlque^ troupes fidèles se pressent autour du tsar émancipé. Les stréletz du parti de Sophie ont cru le surprendre; ils se portent sur le monastère , où tout est prêt pour repousser une attaque. L'hésitation fait bientôt place à la surprise ; Sophie tremblante recourt à la méditation du patriarche, elle veut elle-même aller se justifier , mais cette grâce lui est refusée; alors elle s'apprête à fuir en Pologne^ mais, sur un ordre de Pierre, elle est arrêtée et confinée dans un couvent. Pierre a résolu d'inaugurer son règne par un exemple sévère : les chefs des stréletz sont condamnés au supplice , mais au milieu même des tortures les pliis cruelles , il ne leur échappe aucun aveu qui puisse compromettre Sophie. Il parait probable que, sans agir en vertu d'ordi^s précis , ils avaient obéi aux suggestions de leurs chefe, qui savaient bien qu'on pardonne de tels crimes lorsqu'ils ont réussi. Ivan était habitué à un rôle passif, sa nullité formait un contraste frappant avec le génie et l'activité de son frère, et cette incapacité fut probablement ça sauv^rde.
Pierre avait épousé Eudoxie Lapodkhin. Cet hymen, d'où sortit l'infortuné Alexis^ ne fut point heureux.
Au milieu des dissipations et des plaisirs grossiers dont se joue la vigueur de son tempérament» le jeune tsar poursuit ses grandes idées de réforme et se livre à cet instinct qui le pousse à la régénération de tout un peuple. Jusqu'alors l^Asie avait occupé la politique des princes russes ; le flux et le reflux de vingt peuplades barbares, après avoir longtemps tourmenté le territoire slave, venait expirer sur les frontières méridionales. Les Polonais et les Suédois étaient désormais plus redoutables, quoique moins nombreux ; ils l'emportaient sur les Russes par la «cience de l'administration, par l'art de la guerre, en un mot, par la civilisation. C'était cette civilisation qu'il s'agissait de conquérir afin de pouvoir lutter contre eux à armes égales ; mais si la civilisation est l'œuvre des siècles, elle est aussi celle des circonstances ; dans les individus, l'expérience ne s'acquiert pas seulement par les années ; l'exercice peut le donner à un jeune homme, tandis que la vieillesse peut en être privée. Le peuple que Pierre va soumettre à cette grande épreuve est ignorant, superstitieux et opiniâtre : son chef triomphera de rignorance en faisant briller les résultats des sciences
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et des arts ; dé la superstition par le ridiçale; de l'opiniâtreté par une volonté plus opiniâtre encore. On dirait que les événements eux-mêmes se sont disposés dans Tordre le plus i^vorable à sa grandeur : quelques libertés de plus y et la nation edt rejeté son œuvre, comme une innovation impie -y. du côté du tsar, quelques persécutions de moins, et son génie ne se fut point sans doute porté vers le but avec cette énergie que donne et nourrit l'ob* stacle. Ce n'est pas tout : la Providence, qui a préparé son règne ^ le fait sui^^ir à l'époque où la Russie, tranquille dû côté de l'Orient, est forcée de réagir contre l'Europe, et £ait céder sous son poids ses limites occidentales. La nature semblait avoir pris à tâche de compléter l'œuvre de la Providence ; elle a donné à Pierre un corps robuste, une taille athlé* tique, un coupd'œiljuste,un désir insatiable decon*» naître et une activité de corps et d'esprit qui suffit à l'immensité de son dèuvre. A côté de ces qualités, il a des défauts et même des vices; les excès de table semblent être son régime ordinaire; à la licencede ses plaisirs, on dirait qu'il a compté sur le dégoût pour se livrer sans distraction à ses occupations favorites; violent jusqu'à la cruauté, il sévit contre une faute légère avec une sévérité draconienne, La colère est le seul eatuàemi qu'il aè plissé dompter ; du reste^ il
est dut* pour lui-même comme poui^ leâ autres. On assuré qu'il avait dès soix enfance une horreur de l'èau qui allait jusqu'à là défaillance 5 celui qui devait doter là &U3âie d'une marine triompha de cette répugnance et força la nature à se plier à sa volonté (1).
La dissolution des strélètz ëtait depuis longtemps dans la pensée du tsar : cette milice turbulente résumait pour ainsi dire tous les abus qu'il voulait extirper : elle était surtout dangereuse par le nombre, il s'agissait de lui opposer un corps régulièrement discipliné. Dans cette vue, Pierre organisa les deux régiments de Préobrajenskoî et de Sîméonovs* kôî que des officiers étrangelrs dressèrent à ïatâctique européenne. Il a formé- le noyau d'une armée, bientôt il improvise une flotte : un jour au bouirg d'Ismaïl , il aperçoit une vieille chaloupe de construction anglaise. H se fait expliquer comment à l'aide de la voile on peut maîtriser un vent contraire. Oti découvre un constructeur , et la chaloupe est Iréjparée; cette barque, qui fut pour ainsi dire la inère de la flbtte russe, fut transportée sur le lac de Kiechnin : il n'eut point de repos qu'il n^eût vu construire sous ses yeux deux frégates et quelques yachts qu'il apprit à gouverner lai-médie. Maifi û
fallait à ses essais un plus vaste théfttre, ce fut dans là mer Blanche qu'il put se former une idéç plus juste d'une navigation de long cours. Il n'avait encore ni chantiers ni flottes lorsqu'il nomma Le^ fort grand amiral^ et cette dignité ne fot pas longtemps une sinécure.
Tandis qu'il semblait tout occupé de mettre son empire en contact avec l'Occident , ses ministres traitaient avec la Chine ; il reculait les frontières russes jusqulau cours de laGorbitza.
Pierre était mattre d'une étendue immense de territoire arrosée par des fleuves magnifiques, mais dont l'embouchure cessait de lui appartenir ; à l'exception de la mer Blanche, doùt les glaces couvraient les eaux pendant due partie de l'année^ la Russie n'avait pas de mers ; puisque Pierre voulait une flotte, il lui fallait des chaiitiers et des ports ; la Baltique et la mer Noire étaient à une distance à peu près égale à Moscou ; mais la Suède et le Brandenbourg lui fermaient la première , et il eût été imprudent de lutter de prime abord contre des flottes exercées. La mer Moire lui parut offrir moins de difficultés : la Turquie , occupée de ses guerres contre l'Empire, était moins à craindre ; là , il n'aura point à lutter à la fois contre la science nautique et la discipline européenne. Âyec les Turcs^il
n'aurait à vaincre que la fougue asiatique : plus tard^ avec une armée fqrmée à la guerre par la guerre elle-même y U saurait bien se procurer un port dans le Nord. Plein de ces idées, il forme la résolution de s'emparer d'Azof . Mais la fortune devait vendre chèrement ses faveurs à ce prince in&tigable, ou plutôt elle sembla prendre à tâche de com- {déter son génie en le mettant aux prises avec tous les genres d'obstades : un triomphe facile eût été comme la preuve que la régénération russe n'était pas nécessaire : les difficultés et les revers, en montrant au réformateur tout cequi luimanquait,étaient les guides les plus sûrs pour le conduire au but qu'il voulait atteindre : c'est à ce prix seulement qu'un seul règne pouvait assurer à un peuple à demi bar^ bare les bienfaits de plusieui^ siècles de civilisation.
L'expédition d'Àzof échoua; l'artillerie des Russes était mal servie ; la place, attaquée avec plus de courage que d'habileté^ recevait des secours du côté de la mer : après un assaut meurtrier, Pierre dut lever le siège de cette place.
L'année suivante, 4696^ la mort d'Ivan, sans accroître l'autorité de Pierre, lui permit de consacrer aux besoins de l'armée et de la flotte les sommes affectées à l'entretien de la maison de son frère.
Tant que vécut Ivan , le parti radical russe avait m 40
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un point d'appui ; groupé autour d'un prince imbédUei et persuadé que Pierre attirerait sur lui-même ]e courroux du Ciel par ses réf ormes , il entretenait de secrètes relations avec Sophie : le clergé et les boïars circonvenaient l'enfance du tsarévitch Alexis (^)7 et, sous le' voile de la religion et du pa^ triotisme, ils le façonnaient à une résistance systé^ matique contre la volonté paternelle. Mais lorsque Ivan fut descendu au tombeau, le mécontentement prit un caractère de révolte ; les mœurs nationalea réagirent avec force, et la superstition eut ses martyrs.
Tandis que les ennemis de la réforme ap{daudissaient à l'échec d'Àzof , le tsar prenait de sages mesures pour assurer le succès d'une nouvelle ex** pédition ; il prit à sa solde des ingénieurs étrangers^ bloqua le port avec sa flotte, et bientôt il se vit maître de la place. Le port fut creusé et agrandi^ et la Turquie vit avec étonnement le pavillon russe flotter sur les Palus-Méotides.
Les vainqueurs entrèrent en triomphe à Moscou ; telle fut la réponse du tsar à ses détracteurs.
Cependant il ne pouvait se dissimuler qu'il devait la prise d'Âzof à des étrangers ; il a vu le cou-*
(4) UëUit née» 4690.
DES FBUPUSS DU NOBD. M7
rage de ses Russes , il exigera d'eux quelque chose de plus difficile que le sacrifice de leur vie ; il leur imposera l'obligation de se mettre en état devaîncre seuls ; pour les convaincre, il suffira de leur montrer les prodiges des arts et de l'industrie : c'est à Livoume^ à Yenise, en Hollande et dans quelques villes d'Allemagne, qu'une foule de jeunes Russes iront étudier Tart de la marine, et se former à la discipliné européenne. Mais lui«-méme, comment jugera-t-il de leurs progrès, comment les dirigerat-il, s'il n'a sur eux que l'ascendant du rang suprême et non celui du mérite et de l'expérience? la réforme commencera par lui-même; ce que le tsar aura fait, nul n'osera s'y refuser.
Le bruit se répand que, non content d'attirer les étrangers dans l'empire orthodoxe et de réserver pour eux toutes les faveurs, Pierre s'apprête à voyager parmi les hérétiques, pour aller puiser à leur source les erreurs du papisme et des sectes pro* testantes : une conspiration dirigée par le parti de Sophie trouve bientôt de nombreux fauteurs. Les chefs essayent d'entraîner les Cosaques du Don; mais Pi erre a tout appris. Peut-être se fât**il montré clément pour des coupables qui n'eussent conspiré que contre sa personne, il sera sans pitié pour les criminels de lèse-nation. Tout puissant pour faire
le bien , il se montrera surtout despote quand il s'agira d'écraser la résistance appuyée aux vieux préjugés.
Le supplice de quelques révoltés n'était pas seulement un acte ordinaire de justice répressive, c'était une victoire sur les mœurs routinières, c'était le programme de la marche que le tsar se proposait de suivre. Â la résistance, le châtiment ; à la régénération^ sécurité, distinctions et faveurs. Cest dans cette circonstance qu'il ose s'éloigner, laissant l'administration de l'Etat au prince Romodanovski, à Strechnef et à un conseil de boïars. Il donne à Gordon le commandement de la garnison de Moscou, comme pour mettre l'eippire sous la protection de la réforme militaire; il emmène avec lui Lefort, Yonitzin et Golovin, auxquels il confère le titre d'envoyés extraordinaires auprès dies états. Il se proposait de visiter le Danemark, la Marche de Brandenbourg, la Hollande, Vienne, Venise et Rome. Pour s'affranchir d'un cérémonial fatigant, il ne prit aucun rang dans cettjS ambassade, et ce fut peut-être autant pour se soustraire à l'étiquette rigoureuse de la cour de Versailles, que par ressentiment du mauvais accueil fait au prince Dolgorbuki, du temps de la régence de Sophie, qu'il exclut la France de son itinéraire.
A Tépoque où Pierre entreprenait son voyage, la politique de FÈurope ne pouvait que lui offrir d'utiles enseignements : k couronne de Pologne était yacanté ; Auguste de Saxe et Armand, prince de Conti, se disputaient l'honneur de succéder à Sobieski. L'Allemagne , soutenue par l'Espagne , TÂngleterre et la république de Hollande, était en guerre contre Louis XIV, mais déjà Ton prévoyait un rapprochement momentané, et les conférences étaient ouvertes au château de Riswick. Charles XII venait de succéder à son père, et la jeunesse de ce prince faisait concevoir au Danemark l'espoir de recouvrer la Scanie, tandis que l'électeur de Brandenboùrg convoitait la Poméranie et quelques provinces livoniennes.
Pierre, après avoir traversé la Livonie et l'Esthonie, entra dans la Prusse brandenbourgeoise, où Frédéric-Guillaume lui fit une réception fastueuse. L'ambassade se sépara à Berlin, Pierre se dirigea sur Minden, Qèves , et se rendit à Amsterdam. Nous ne>épéterons point les détails si connus du séjour du tsar à Amsterdam. L'histoire de son noble apprentissage est tout entière dans les embellissements de sa capitale ; celle de ses études et de ses efforts se résume dans la civilisation rapide de ses peuples. C'est dans le même esprit que Pierre se rendit en
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Angleterre^ toujours, comme le dit Ydltaire^ à k suite de sa propre ambassade. Là, il put étudier à loisir tous ks secrets de Tindustrie mauufactuiièm et compléter sos connaissances dans Tàrt des con-^ structions navales* On mt dît que^ pow assurer k ré^nération de son empire, il voulait enlever aux étrangers les éléments de leur supériorité, en attachant au service russe quelquesmns des repi^ésen^ tants les plus distingués de la science : riche de tout ce qu'il venait d'acquérir, il retourna en Hollande, emmenant avec lui des ingénieurs, des officiers de marine, des chirurgiens, descanonnierset un grand nombre d'artisans. Toute cette colonie, destinée à défiricfaer la vieille Russie asiatique, fut dirigée eur Ârkhangel et sur Narva. Il restait au tsar à étudier k discipline allemande ; il se rendit à Vienne, ou il eut une entrevue avec Léopold. Il s'apprêtait i partir pour Venise , lorsqu'il apprend qu We révolte ventiit d'éckter dans ses États. Pierre sent que sa présence est nécessaire 9 il part seerèteoient de Vienne^ traverse k Pologne, et après «voir pris avec le roi Auguste des mesures qui lui permettront de s'agrandir vers la Baltique, il parait tout à coup dam sa capitale, qui apprend à k fcHs le voyage et l'ar* rivée du souverain. U arrivait en effet pour récompenser les vainqueurs, mais surtout pour dià^
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tier les coupables. A la riguetir des supplices, les Moscovites reconnurent que l'éducation européenne n'avait rien changé dans le caractère du maître. Nous ne nous arrêterons pas à décrire les tortures des malheureux stréletz. Si l'on se fût contenté de les feire mourir , le châtiment s'expliquerait par la grandeur de l'attentat ; mais c'est se montrer gratuitement cruel que d'ajouter à la mort par le raffinement des tortures. En vain Pierre espéra arracher à la douleur quelque aveu qui lui signalât les chefe du complot : les coupables expirèrent avec leurs secrets, et le tsar dut regretter que tant de constance fiit perdue pour lui-même et pour l'État* Les exécutions en masse suivirent les supplices particuliers, et la plus noble main de Teikipire se fit sa part daifô cette besogne de bourreau : les juges, les boïârs, les fevoris du prince prirent la hache, et le '^dévouement se recommanda pat l'adresse à faire tomber des têtes. Printe, grand maréchal de la cour de Prusse, alors ambassadeur en Russie, a consigné dans ses mémoire^ que Pierre , au milieu d'un re- •pas, fit amener une vingtaine de stréletz, et qu'à chaque verre qu'il vidait, il abattait la tête d'un de ces malheureux. H proposa même à l'ambassadeur de montrer son habileté dans ce genre d'exercice, mais celui-ci s'encensa sur son dé£aut d'habitude.
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Il faut dire à Thonneur de Lefort, qu'il osa refuser au tsar de se faire bourreau pour lui complaire.
Des gibets furent dressés autour des murailles de Moscou, à l'entrée des grandes routes et dans l'enceinte même de la ville. Lei sang èoula aussi devant le Kremlin, et en (ace du monastère où tremblait Sophie. Un des suppliciés fut pendu devant les fenêtres de cette princesse, tenant à la main la reqfiéte par laquelle les stréletz la suppliaient de régner. Le patriarche essaya de fléchir le tsar. <c Prêtre, retirez-toi, lui dit le souverain, je sais ce que j'ai à foire; le sang des rebelles est toujours agréable à Dieu. » L'intercession de Lefort fut plus efficace^ mais déjà la lassitude et l'inutilité des supplices ôtaient tout prix a la clémence.
Le complot s'étendait sur une grande partie de l'empire; une sédition sérieuse éclata àÂzof ; les Cosaques subirent le supplice des cinq quartiers. Le corps des stréletz fut dissous, et l'on proscrivit jusqu'au nom de cette milice turbulente.
Pierre comprenait tout ce qu'il y a d'intime entre les mœurs et les formes extérieures ; il introduisit le tabac malgré la répugnance du peuple; il fit adopter aux boïars et aux militaires, les costumes allemands, mais il laissa aux prêtres la robe grecque, et pçrmit aux marchands et aux paysians de comser-^
ver la barbe et le caftan tâtare^ Q aVaît remarqué dans ses voyages l'hèureusè ixifliiiexiGe de^ femmes sur les mœurs sociales ; il ouvrit les portes du gy^ iiécée. L'imprimerie reçut de puissants encourage^ ments ; des écoles furent ouvertes, et^ pour profiter delà science des étraqgers, un ^and nombre de jeunes boïàrs a]lèrènt étudier les langues dans les universités de l'Europe* Il parodia quelques-unes des cérémonies de l'Église, pour habituer le peuple à ne point confondre les accessoires avec le fond.
A la m^ort de Leibrt, arrivée en 1699, Pierre témoigna la plus vive douleUr ; il fit des obsèques pompeuses à son ami;d'en£[ince, au compagnon de ses ]]^bles travaux ; il suivit le. corps à son rang de lieutenant, car il avait voulu passer par tous les grades, tirant aiûsi de la mort même d'utiles enseignements.
Pierre savait imposer sa volonté à la nation, mais il ne pouvait faire goûter ces innovations qu'à la génération nouvelle. Les fils des boiars durent com^ mencer leur carrière militaire par lé service de simple soldat; ceux qu'il destinait a lamarine étaient d'abord matelots, «et son propre exemple interdisait jusqu'au murmure. Il s'appliquait en même temps à établir un ordre plus régulier- dans les finances et dans la perception des impôts ; le com-
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ta^pee et ragriculture devaîait nonnseolement soih fire aux besoins de la population de Tempire, Mais à ses ètablissanents de tout genre et à Fentrelien de la jQotte et de Tannée. Des Anglais et des H(dla*dais lui construisaient des navires, et poursuivaiettyt des travaux de jonction entre le Don et le Yolga, pour réunir la Caspienne avec la mer Noii^e,
Il n'avait encore porté au clergé que des atteintes qu'on pouvait regarder comme préliminaires : la nuNTt du patrisffche Adrien lui fournit l'occasion de dessiner plus nettement «es vues : il supprima eette dignité dont il réunit les revenus et les domaines au ttéïïot poUic. Il institua un synode chargé de toutes les affaires concernant l'administration apirituelle et les règlements spéciaux , mais qui ré^ levait de «on autorité, et lui devait obéissatioe comme le reste de ses sujets. C'était par le fait cou> vrir la mitre de la couronne , et se poser eomme dief suprême de l'Eglise, Dès \fm toutes les in^ fluenoes qm se rattachaient encore au clergé ^ili^ vent se fondre dans les prérogatives de la courdttne \ l'autocratie était f ondée (i ) .
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