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CHAPITRE XLL

A la mort de Catherine II, l'Europe était dans nn état de crise qui annonçait de grands changements : Fesprit de la révolution firançaise, en réveillant l'énergie des peuples et le sentiment national, armait contre la nouvelle république le principe môme de ses triomphes. La France conservait encore l'avantage d'une première •impulsion; mais obligée de mettre son salut sous la

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sauvegarde d'une force militaire imposante, elle sq rapprochait forcément d'un gouvernement dictatorial qui ne pouvait que la ramener à la monarchie. Elle devait donc s'affaiblir moralement, malgré ses victoires , autant par ce qu'elle perdait en hberté que par l'union et le patriotisme régénéré de ses ennemis. Le nord de l'Italie et les bords du Rhin étaient marqués comme le théâtre stratégique dé la prochaine lutte, et l'Allemagne centrale comme celui où se déciderait la grande question européenne. La Russie, arrière -garde imposante, enveloppait et poussait en avant les coalisés, prête à profiter de leurs avantages ou de leurs revers.

La Suède avait rompu so^ ancienne alliance avec la France; remontons un quart de siècle, et traçons rapidement l'état de ce royaume^ depuis la mort d'Adolphe-Frédéric.

Deux grands événements dominent le règne suivant : le premier est la révolution de i 772 ; le second, qui en est la conséquence et l'expiation, est l'assassinat de Gustave III.

L'orgueil, la cupidité et la mauvaise foi des partis, avaient formé de bonne heure ce prince à la dissimulation ; les agréments de sa personne et une éloquence &Gile que rehaussait encore l'éclat

du sceptre^ lui donnaient un grand empire sur ceux quiPapprochaient ; mais il ne vit pas que le dévouements des ordres inférieurs de l'État n'était que Fespoir d'un avenir meilleur^ et qu'après avoir abaissé l'aristocratie, le réformateur, en raison même du pouvoir qu'on lui aurait confié, de* viendrait responsable des malheurs publics. Ses mœurs dissolues qui firent planer un doute injurieux sur son épouse et sur l'héritier de la couronne, une prodigalité rendue plus coupable en-^ core par la détresse du peuple^ lui aliénèrent enfin les cœurs vertueux, et le laissèrent à la merci de ses inspirations et de celle de ses flatteurs. Assez éclairé pour saisir le côté favorable des circonstances 9 il était résolu et même téméraire à force de confiance en lui«*méme, mais il ne savait point s'entourer de cette influence morale, dont la gravité passe dans les choses et les fait durer ; en un mot, pour emprunter une image à ses délassements de prédilection, il ignora qu'en politique les «n« tr'actes renferment en eux le dénoûment^

La diète de 4 77"! fut un échftc pour la noblesse et prouva au roi qu'il pouvait compter sur les autres états : l'ancien sénat fut déposé, et quelques seigneurs, parmi lesquels on remarquait Is comte de Fersen, s'éloignèrent de la capitale.

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GustavOi avant de reecmstituer le aénat, 9'était entouré d^officiers dévoués } on répandit à dessda le bruit que la disette^ dont le peuple se plaignait hautement» devait être i^ttribuée au mauvais vou< loir ou à l'incurie des états. L'attitude des pro" vinces ét^it menaçante ; les partisans de Gustave affectaient de dire que^ si Fautorité royale n'était point entravée par une constitution videuse, la Suède serait mieux gouvernée. La cour et le nouveau sénat s'observaient mutuellement. Le roi jugea qu'il était temps d'agir. La garnison de Stockholm était dans ses intérêts; les princes, ses frères, gagnèrent les troupes qui étaient cantonnées en Scanie et en Ostrogothie. Enfin, le signal partit de Christian-* stadt; c'était un manifeste du coloiiel Hellichius qui soulevait la garnison contre les états dont les abus de pouvoir mettaient , disait4l ^ le royaume en péril. Ce mouvement^ concerté d'avance^ fournit à Gustave le prétexte de mettre sous les armes quelques régiments. Le sénat, qui n'avait pris que des demi-mesures, se trouvait menacé dans la ca* pitale par la garnison et les bourgeois, tandis que le prince Charles pouvait marcher sur Stockholm^ à I9 tête d'une force considérable.

Dans cette extrémité le sénat s'em{Hre88a d'étor le commandement au prince Charles, et de le

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remplacer par uil chef sur lequel il pouvait compter.

Tout le monde était dans cette inquiétude qui précède les grands changements politiquc^s^ car peu de personnes étaient initiées au projet du roi , lorsque tout à coup, il partit à clieval^ entouré de ses offî-* ciers (1). A[#ès quelques moments d'hésitation^ le mouvement devint général j on croyait n*«voir dé*trôné que l'aristocratie, on venait de se donner un maître* Comme le parti des bonnets était alors prépondéranty celui dès chapeaux s'applaudit d'une révolution qui semblait atteindre plus particulièrement les dépositaires du pourvoir. Gustave n'épargna pas les discours pour prouver- au peuple qu'il- serait désormais heureux et libre en lui confiant uneautorité presque illimitée; on crut ce qu'on désirait^ et des acclamations unanimes témoignèrent de renthdusiasme de la capitale* Les états s^assemblèi*ent dès le lendemain; le roi y parut avec une dignité étudiée et tenant en main le sceptre de Gustave-Adolphe. Après une énumération éloquente de tous les piaux qu'avaient causés à la Suède Tambition et la cupidité de la noblesse, il déclara qu'il respecterait les lois de TÉtat, et qu'il

fl) 49 ae6t 1779.

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ne changerait rien à la constitution telle qu'elle était en vigueur avant 4680; mais il se réservait le droit de convoquer ou àe dissoudre rassemblée des états ; 4^ disposer sans contrôle de l'armée, de la marine, des finances ; les emplois étaient à sa nomination ; les impôts^ tels qu'ils etistaient, étaient déclarés permanents^' mais en cas d'u^ence, le roi pouvait en décréter de nouveaux ; enfin^ les états, réduits à délibérer sur les propositions de la couronne, étaient privés du d^roit d'initiative. Sauf une seule réclamation, tout fut approuvé et signé. On chanta en actions de grâces, et séance tenante, le Te Deum, que le roi entonna lui-même^ et tout fut terminé.

Le catactère de Gustave III offre des traits de ressemblance assez frappants avec celui de Poniato^ski : dans ces deux princes on trouve un même penchant pour I^es prodigalités et la représentation ; ils eurent l'un et l'autre cette éloquence facile qui s'apprend, mais non celle qui vient du cœur; Stanislas et Gustave succombèrent par la haine de l'aristocratie, le premier sans avoir jamais triomphé de la résistance ; le second, parce que l'illusiond'un premier succès lui fît négliger lesmesures quiauraient pu les justifier. Gustave acheta des tableaux et des statues, etélevadesmonumentssomptueux»mài8 son

peuple manquait, du nécessaire ; il voulut réformer les vices de l'administration et rendre leur force aux l(Hs,mais son caprice n'était pas moins blessant que l'abus des privilèges ; il publia des règlements somptuaires pour arrêter la contagion du luxe, tandis que sa cour rap pelait les magnificences de Versailles ; il encouragea le commerce, mais il irrita les paysans, ' en s'attribuant le monopole des eaux-de-vie; les bèaux-arts et les lettres trouvèrent en lui un protecteur éclairé, mais il oublia que le beau complète l'utile et ne le remplace jamais,

A la diète de 1778, l'enthousiasme pour le monarque s'était déjà refroidi ; cependant les états lui accordèrent tout ce qu'il demanda : l'usage qu'il fit des ressources nationales les rendit plus circonspects en 1786, époque à laquelle il méditait une guerre contre la Russie. .

Des quatre propositions de la couronne, les deux premières semblaient calculées pour masquer les deux autres* Le prince demandait l'abolition de la peine de mort dans son application à l'infanticide, et rétablissement de greniers d'abondance ; elles passèrent avec des modifications; les deux propositions suivantes sur rétablissement du droit ' ' d'ainesse, et sur l'exploitation de certaines mines par la couronne, forent rejetées.

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La constitution ne permettait pas au roi de faire la guerre sans le consentement des états, et Fattitude de la diète indiquait assez clairement la crainte que GqiStave,.pour raffermir son pouvoir ébranlé, ne risquât quelque entreprise ruineuse. Les agents français voulaient opposer Gustave à Catherine, à rinstdnt où le nord de la Russie était dégarni de troupes ; d'anciens griefs existaient d'ailleurs entre les deux puissances ; rimpératrice et le roi ne parlaient l'un de l'autre qu'en termes d'autant plus blessants, qu'ils attaquaient la personne plutôt que le souverain.

La révolution de 1772 avait inquiété le cabinet de Pétersbourg, qui désirait surtout perpétuel^ l'anarchie en Suède, à uneépoque où Catherine méditai t le démembrement de la Pologne et de la Turquie. Dansëet état de relations, le ministre russe à Stockholm ne négligeait aucune occasion pour irriter le mécontentement .dés taobles; il leur montrait la guerk^e contre Catherine comme impolitique, et contraire à ce qu'il leur restait de liberté, et les encourageait à la résistance. Le roi désirait une t^pture ; il signifia à Razoumovski Tordre de quitter Stockholm. Sa flotte était prête, il s'embarqua et descendit en Finlande, d'où il menaçait Péterd* bourg. Les deux £bttes enneûiies se reneontrèrmt

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près de l'Ile de Hogland ; la victoire resta indécise. Gustave s'apprêtait à faire le siège de Frédérikshamtn, lorsque ses troupes se mutinèrent et refuse* rent de marcher, sous le prétexte que la guerre avait été entreprise sans le consentement des états.

L'attaque des provinces suédoises par les Danois détermina le roi à quitter Immédiatement la Finlande. Son éloquence naturelle, le danger commun, la trahison de la noblesse qui avait fait téchouer l'expédition contre la Russie, ranimèrent le courage du peuple et sa confiance en Gustave. Il vole lui-hiême à Gôthebôrg qui était sur le point de capituler, casse le commandant de la place, et sauve ainsi cette ville importante. Bientôt après, Tintervenlion menaçante de l'Angleterre arrêta les hostilités entre le Danemark et la Suède. . De retour à Stockholm, le roi sévit contre les officiers de l'armée de Finlande ; les plus compromis se Sauvèrent en Russie. Les derniers avantages avaient été remportés, malgré et pour ainsi dire contre la noblesse j Gustave résolut de faire plier cette résistance ou de la briser.

La diète de 1789 mit de nouveau les partis en Tfirésence ; le roi et les trois ordres inférieurs voulaient poursuivre la guerre contre €atberiae ; 1^

nobles, au contraire, demandaient la paix et quelques réformes dans le comité s^ecret.

Le comte de Lôwenhaupt, maréchal de la diète, était l'objet des attaques les plus violentes de la part de l'opposition ; Gustave fit inviter les Dalécarliens à marcher sur la capitale, et, devant les quatre ordres assemblés , il exigea qu'on . fît des excuses au comte ; après s'être emporté en reproches amers et hautains contre le comte Axel Fersen et le baron de Geer, il congédia la noblesse dont les membres les plus infuents gardèrent les arrêts au palais de Frédérikshoff. Les opposants, après avoir épuisé tous les moyens de résistance, durent céder à la force ; ils sidèrent, le 27 avril, l'acte de sûreté et d'union, Ou plutôt celui de leur déchéai\pe définitive, car il plaçait tous.les pouvoirs dans ]a main du roi.

Les campagnes de \ 789 et A 790 n*eurent point les i^ésultats que Gustave s'était promis de la guerre. Les Suédois furent bientôt obligés d'abandonner la Finlande russe, mais ils remportèrent une victoire signalée sur l'escadre ennemie, que commandait le prince de Nassau. A ne considérer que le résultat de. cette bataille navale où Gustave commandait en personne, on peut dire que le plus grand avantage qu'elle procura à la Suède^ fut la conclu-

sïon du traité de Wéréla. Les ressources du pays étaient entièrement épuisées, tandis que celles de la Russie semblaient s'accroitre en raison même de ses pertes.

Catherine, jugeant qu'il (allait un aliment aux velléités belliqueuses de Gustave, résolut de l'opposer à la France où la révolution venait d'éclater. Le roi saisit avec empressement l'occasion de se jeter dans cette nouvelle guerre, moins effrayé du péril que séduit par le rôle de libérateur. Il y avait sans doute dans cette détermination un côté positif : les subsides de Versailles ne lui parvenaient plus, et il espérait que le dédommagement répondrait à l'importance du service. Quoiqu'une guerre contre la Francenefût rien moins que populaire dans un pays sans cesse troublé par l'aristocratie, le pouvoir de Gustave était organisé trop despotiquement ppur que le vœude ses peuples pût désormais entraver sa résolution. La diète de Géflé parut avoir été convoquée plutôt pour enregistrer les propositions de la couronne que pour les contrôler; le roi, après avoir aboli la constitution de ses États, s'apprêtait à combattre contre un. peuple qui était décidé ' réformer la sienne, lorsque le bras d'Ankarstrc le frappa au milieu de ses illusions.

On a voulu expliquer ce meurtre par des mot

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particuliers ; on a dit qu'Ankarstrôm, déjà blessé pai: Qne grâce qui liumiliait son orgueil (1), ne put pardonner au roi la mesure qui réduisait d^un tiers la valeur du papier-monnaie, ce qui portait à sa fortune un préjudice considérable. De tels griefs peuvent avoir prise sur les âmes ordinaires, mais il faut des motifs d'un ordre plus élevé pour déterminer au régicide les caractèi*es de cette trempe. Les privilèges de la noblesse détruits, un despotismerécent, auquel onattribue tous les revers parce qu'il veut s'attribuer toute la gloire, voilà ce qui explique la haine politique d'Ankarstrôm ; les mœurs dissolues de Gustave, le secret de la couche royale divulgué, et, parmi ces turpitudes, des re-* présentations théâtrales et des succès d'histrion, voilà ce qui fortifia la haine du patricien de toat« Jb ppiissance des convictions religieuses : tel est le caractère du £amatisme, d'autant plus dangereux qn'il se respecte et s'exalte en raison, même de la grandeor de l'attentat. L'assassin de Gustave III fot l'instrument d'im parti, mais son crime ne releva que de sa conscience.

Le 16 mars 1792, au milieu du tumulte d'uu bal masqué, Gustave reçut dans les reins la dëcbai^

(I) n •▼«! ëU eondimné eamme ayant pria part k la léfolte das «Fiftlaiide.

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d'un pistolet à vent : on se hâta de prendre les mesures nécessaires pour découvrir le meurtrier, et l'on transporta le prince dans son lit. La blessure était mortelle ; cependant le roi conserva sa présence d'esprit, et supporta avec courage l'extraction des projectiles qui avaient déchiré profondément les chairs. Quelques révélations avaient mis sut Itt trace des principaux coîijuîés ; l'un d^eux, le baron Bielke, secrétaire particulier du roi, «'empoisonna quand tout fut découvert. Quant à Ànkairstrôm, il se glorifia de son crime, et après qu'on l'eut fouillé pour l'empêcher d'attentef à ses jours, il tira lui-même une lancette, tachée dans là .manche de sa pelisse, protestant que la religion ûe lui pejf* metlait pas de commettre un suicide.

Le duc Charles dé Sudêrmânie promit à son frère expirant de reconnaître pour rdî le prince Gustave-Adolphe, à côûditioû qu'Armfelt serait éloigné du pouvoir et que l*on i*etiôUcef ait à là guerre contre la France. Le 29, treize jours après l'assassinat^ Gustave succomba dans les plus cruelles souffrances. Il avait obtenu la grâcê des conjurés, à l'exception d*Ankârstrôm, qui fut eïé-

cuté après la mort de sa vl<itlme, et qui môutrà jusqu'au dernier moment une gfàûde réslgnatiûii religieuse.

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