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CHAPITRE XLII

Nous venons de voir comme les empiétements successifs d'un roi de Suède sur les privilèges de la noblesse, en fermant toute issue à l'opposition, transformèrent les mécontents en conspirateurs; l'ordre des temps et le sujet que nous nous sommes tracé nous conduisent à un autre règne qui finit par une catastrophe semblable.

Paul ly, en succédant à l'impératrice Catherine II, trouva un grand déficit dans les finances ; il rompit le traité de subsides conclu avec l'Angleterre, suspenditles préparatifs de la guerre contre la France, et rappela des fit^ontières de Perse l'armée que com* mandait YalérienZoubof. Naturellement généreux, l'empereur parut disposé à couvrir de son pardon la conduite desanciens favoris desamère. Cependantil fit exhumer les restes de Pierre lUqui furent transportés avec pompe dans l'église de la forteresse à St- Pétersbourg, et déposés dans le même sépulcre oà reposent ceux de Catherine. Il décréta que l'ordre et la succession au trône n'admettraient désormais les femmes qu'à défaut d'héritiers mftles, et que la

couronne serait transmissible de père en fils, et d'aîné en aîné. Quelques-unes de ses démarches prouvèrent qu'il mettait ses volontés au-dessus des convenances de la politique. C'est ainsi qu'il entoura d'égards Tex-roi Poniatowski, et qu'il vint luimême annoncer à Kosciuszko qu'il était libre. Les réformes qu'il introduisit dans l'empire, trop souvent sans remédier aux abus, soulevèrent de nombreux mécontentements ; son caractère irascible, longtemps comprimé, était pressé, pour ainsi dire, de faire acte de volonté absolue. Des confidences perfides, des révélations calomnieuses, tendaient à l'aigrir contre sa propre famille, et lui montraient des ennemis partout : de là des actes de méfiance et de rigueur qui lui aliénèrent les cœurs les plus dévoués. Le grand-duc Alexandre, qu'il avait d'abord nommé gouverneur de Pétersbourg, se vit entouré d'une surveillance blessante, et employé à des travaux de copiste, non moins indignes de son rang que de son intelligence.

Paul se fit couronner à Moscou en grande pompe; bientôt après il renoua avec l'Angleterre, dont il s'était éloigné pour ne point paraître continuer la politique de Catherine. Il permit au comte de Provence de s'établir à Mittau, traita généreusement les émigrés français, et entra définitivement dans la

n$ BÉfOLUTIQNS

seconde eoaUtion^ en déelaraiit qu'il était réfolo è détruire, de concert avec ses alliés, le gouverne-» ment impie de la nouvelle république. Souvorof prit le commandement des troupes russes et autri-» chiennes. Les Français plient à Cassano^ à Bassa-* gnano; Magdonald» qui venait d'obtenir de brilr lants succès, risque et perd la bataille de la Trebbia ; bientôt après, Joubert tombe glorieusement à la journée de Novi, dont le succès coûta cher aux Russes.

Paul s'exalte à la nouvelle de tant de victoires ; il confère à Souvorof le surnom d* Italique j et, comme s*il eût voulu lutter de bizarrerie avec son général^ il prescrit par oukase, qu'on eét à regarder Souvorof comme le plus* grand capiiaine de tout kê temps et de tous les pafs du monde.

Tandis que les flottes russes et turques s'empa<r raient des îles Ioniennes, et qu'une autre escadre débarquait des troupes en Hollande, deux ar^ mées traversaient l'Allemagne, et œenaçaieqt le sud et Test de la France. Jourdan venait d'essuyer un revers, et Masséna lui*méme, reculant devant le prince ChaVles, voyait l'ennemi aq cœur de THelvétie, lorsque Tarchiduc fut forcé de se porter au secoui's de Philisboorg. Souvorof devait agir en Hdvélie, tandia que Mêlas ohasaoraiît Icm repu*

btic^ns de Tltalie^ et que le priiice Charles les at*» taquerait sur le Rhin. Masséna déconcerte toua ces projets par la victoire de Zurich, où le corps de Korsakof y Télite des troupes russes, est écrasé. Sou^ vorof, arrivé trop tard, sauve les restes de l'apoiée par une retraite admirable. Partout la fortune se déclare pour la république ; les Russes, mollement soutenus par les ÀnglaiSj^ sont défaits en Hollande. Par le fait, la seconde coalition était dissoute.

Il &llait une victime illustre à la colère de Paul; Sou vorof fut rappelé et disgracié, et cette injustice» en révoltant les soldats^ ajouta encore aii ^xéconteatement général.

Tandis qu'il sévissait contre Souvorof , non parce que le yieux capitaine avait été vaincu, mais parce qu'il n'avait pu vaincre^ il attribuait à V Autriche et à l'Angleterre un désastre que son orgueil répugnait à expliquer par les chances de la guerre et la supériorité de r ennemi. Cependant l'héroïsme des armée& républicaines contrastait d'une manière trop mar^ quée avec les vues des coalisés pour que Paul u'en fut pas frappé ; il rompit avec l'Angleterre et se rapprocha, de la Prusse, Le premier consul lui renvoya sans rançcm les prisonniers de Castrieum ; dès lors^ cédant à une sympathie chevaleresque, V^ul passa delà haine à l'admiralpioa, et il si'éw)^ ;

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ce C'est pourtant un homme! y> Des mesures signi* ficatives se succédèrent rapidement : les Danois^ ses ailiés, fermèrent le Sund aux flottes anglaises, les Bourbons durent quitter Mittau. Il envoya au premier consul une ambassade solennelle.

Le traité de Luné ville, qui suivit la victoire de Moreau à Hohenlinden, venait d'imposer la neutralité à l'Autriche. L'Angleterre restait seule en face de la France victorieuse, et l'attitude que venait de prendre la Russie augmentait ses perplexités. Une alliance défensive et offensive entre Paul et Bonaparte mettait l'Europe à leur discrétion. D'un autre côté, la noblesse russe était contraire aux nouveaux plans de l'autocrate ; elle prévoyait des expéditions gigantesques dont elle supporterait seule les frais, tandis que l'interruption du commerce maritime tarirait la source des richesses de l'empire. La bizarrerie de Paul avait pris le caractère d'une tyrannie insupportable; les peines corporelles, l'exil, la dégradation, avaient atteint un si grand nombre de victimes innocentes, qu'on ne savait plus à quelles conditions il était permis de vivre en sûreté dans la capitale ; danger pour danger, on aima mieux s'exposer à celui qui pouvait mettre un terme à uii tel état de choses. Quelques seigneurs, parmi lesquels on comptait des bommes

qui devaient leur fortune ou leur grâce à la générosité du souverain, résolurent sa perte. Les Anglais, selon toute vraisemblance, trouvèrent le complot tout fiait, et en profitèrent. Si Ton réfléchit à tout ce que Paul avait souffert comme grand-duc, à l'état d'irritation où le tenaient continuellement ceux qui feignaient de lui être le plus dévoués, à la forme même d'un gouvernement où la clémence du prince n'est pour lui qu'un danger de plus, on s'étonne moins des rigueurs d'un despote aigri et de la catastrophe qui le précipita du trône.

Sans entrer ici dans des développements qu'on trouvera dans notre Histoire de Rvssie, nous nous bornerons à dire que les conjurés avaient pour point d'appui politique l'Angleterre : quant au grandduc Alexandre, il ne fut pas leur complice, inais il avait été amené à reconnaître que la dépo- . sition de l'empereur était devenue une nécessité.

La nuit du 22 au 25 mars 1801 (1), dans le palais de Saint-Michel, sa résidence de prédilection, Paul succomba dans la quarante-huitième année de son âge : une lutte courte et horrible dans lés ténèbres; l'empereur à demi nu, également indi-

(1) Vieux style.

3«» RÉYOWJXIOÎlS

Q^h (Jç l'audace et de l'ingratitude de se» meur«

trier^j^ qui lui crientj. iQUt en frappai>tj quç c'est Ift fil§ qui détrône le père. *, Mais ici le pinceau de l'his* toire ^'arrête» et l'imagination se refuse à compléter l§t scène. Quels que furent les égarements de ce règne» ÇQrte§, cette fin tragique les expia cruellement.

Au bruit de, la mort de Paul, le peuple en foule s'était pressé sous les fenêtres du palais : Alexandre se laissa entraîner sur le balcon^ où des acclama^ tions unanimes l'accueillirent. Naturellement pieuii; et aimant, il fut longtemps inconsolable ; il craignait surtout qu'on ne le crût complice d'un crime dont la première conséquence était son élévation au trône > les égards constants dont il entoura sa mèret l'attachement qu'il conserva pour le colonel I^liarpe» en un mot, toute la suite de son règne^ l'absolvent suffisamment d'un tel soupçon. Sans; dqute il n'ignora pa^ que Paul allait cesser de ré-? gner, mais toute idée de violence lui était demeurée étrangère j avec moins de jeunesse et d'inexpérience^ il eut compris qu'adhérer à la déposi-* tion de son père , c'était signer son arrêt da mort»

J^es premiers actes du règne d'Alexandre furent empreints d'un caractère pacifique; mais en se rapprochant de l'Angleterre^ il indiqua iioplicite-

DES PEU1H4ES W NORD. «aS

mm% qu'U regardait l'agrandia^emeiàt de h Fi^W» Qoinme contraire aux imérêts de son ^mpir^. l^ paix d'Àmien^^ laissait trop d'intérêts m\ «uïpens pour être durable. L'Angleterre, jalouse desoii prîvilége^ maritime^., ne cessait d'^witer VEurope contre la république, sans prévoir que la Iwtt^ continmitale changerait de caractère, et qu'en classant les puissances belligérantes i plutôt d'après leur influence réelle qu'en raison de leurs sacrifices^ ellci préparait la prépondérance définitive de la Russie. Alexandre sut mettre à profit cette espèce de trêve; il réunit la Géorgie à l'empire, laissa nn corps d'observation dans lés iles Ioniennes, ratifia le traité conclu par Paul avec la Suède, et, pour attaquer les abus administratifs dans leur racine, il fonda de nombreuses écoles. La chancellerie sœrète fut abo^ lie, les attributions du sénat étendues, la censure dépouillée de ce qu'elle avait de trop rigoureux ^ Ifi commerce encouragé, et la condition dts serfai amé^ lioréo autant que le permettait la forme du gouvtiH nement.

Lq système de Pitt avait triomphé; la guerre entre la France et l'Angleterre menaçait de d^veaiip générale, et le premier consul, dietateur de hih veuait d'échanger contre la eouronne impériale tont le pres^« d«s a^m^ râpuUîoaiaea. Cdfe m^

était un déni éclatant des principes de la révolution française ; quand on en mesure la portée, quand on en scrute Fesprit, on reconnaît que la force des choses, non moins que le caractère de Napoléon, le rendait une nécessité. Au dévouement dont il était l'objet, le vainqueur de Marengo avait pu s'apercevoir que les intérêts monarchiques sont vivaces en France, et qu'il s'agissait seulement de raviver le principe par une personnification glorieuse : au delà des frontières, il voyait toute l'Europe monarchique ; comment résister à des forces quintuples ? Gomment, dans l'hypothèse même de la victoire, renouveler ses ressources pour vaincre encore? Dans la guerre comme dans la paix, il lui fallait des alliances, et pour que ces alliances cessassent d'être précaires, il devait modifier le principe qui l'isolait. Ce fut le triomphe de la diplomatie sur le général victorieux ; la diplomatie fit une seule cause de toutes les causes ; les chancelleries répondirent par des notes aux bulletins de nos armées ; elles ne parurent céder que pour discipliner la résistance, et elles soutinrent le principe parla force, toutes les fois que l'occasion se présenta favorable. Quand Napoléon ne fut plus qu'un souverain, que le chef d'une nouvelle dynastie, les intérêts ordinaires prévalurent ; on avait cédé à la supériorité, on usa de

celle que donuait la fortune. Lorsque sa chute fut consommée, on sacrifia plus d'une fois le principe à des combinaisons réparatrices ; quelques spoliations furent consacrées, parce que l'Europe était redevenue solidairement monarchique, et que la diplomatie, après avoir été l'âme de la résistance, apparaissait de nouveau comme l'élément régulateur. Il reste évident que Napoléon, décidé à changer son épée en sceptre, dut se faire empereur et non roi. La royauté eût été une restauration, moinç la légitimité ; l'empire couvrait, pour ainsi dire, la faiblesse de la situation politique ; avec l'empereur les limites de la France n'avaient plus de bornes ; le gouvernement conservait le prestige militaire ; le peuple français devenait la grande nation ; mais en même temps toute l'Europe monarchique se tenait pour avertie, et le péril croissait comme la gloire.

Dans cette longue lutte, la Russie devait triompher, ou succomber la dernière : l'Allemagne, ouverte de tous côtés, portait le poids des coalitions ; ses sacrifices furent immenses, mais sa constance fut plus grande encore que ses revers; morcelée par le vainqueur, elle entra de force dans son système, se réservant de rompre des traités imposés; elle enlaça le conquérant dans une étroite alliance, et

««« hÉVOLCÎÏONS

tie fut jawais pltis à craitidre que lorsqu'elle conspira isous la foi dés traités. La Russie eut sa part dans les défaites, mais son territoire ne fut pas entamé; rAngletetre lui payait des subsides et lui révélait toutes ses ressources commerciales. Réduite à lutter seule, et n*ayant d'autre alliée sur le continent que la Suède, elle osa résister au maître de riEurope ; si la cause de la Russie n^eût été celle de l'Allemagne, elle était perdue ; mais dans l'état où fee trouvait l'Europe, elle devait finir par triompher. Elle eut le double mérite du coui*age et de la prévoyance.

Dès le principe, Alexandre prit une attitude ferme et digne ; il refusa de reconnaître le nouvel empereur, et le roi de Suède suivit son exemple. Ainsi les deux puissances qui ouvraient la lutte contre le nouvel empire devaient la terminer quelques années plus tard. L'Angleterre et la France attaquaient chacune leur ennemi dans le principe qui faisait sa force : Napoléon était prépondérant par ses armées, l'Angleterre soudoyait les puissances sans lui laisser le temps de s'affermir ; les Anglais étaient maîtres des mers, Napoléon voulait tarir lèâ sources de leur prospérité commerciale qui suffisaientà peine àl'énormîtédeleurssacrifices. D'abord il avait conçu le dessein d'attaquer èùn ennemi

D£S PEUPLES DU NORD. iVt

corps à corps : une descente allait s'effectuer sur les côtes de rAngleterre ; mais Pitt détourna le coup^ et il fallut renoncer à Fattaque pour songer à la défense. La capitulation d'Ulm et la journée d'Âusteriitz prouvèrent la supériorité du grand capitaine, et la difficulté pour les alliés d'agir avec leurs forces réunies : les armées placées en tête de leur ligne stratégique étaient écrasées avant que les corps auxiliaires fussent à portée de les secourir. La promptitude préparait le succès , la perte d'une bataille livrait une capitale, et la campagne était terminée. ^

Le traité de Presbourg (décembre 1805) enleva à r Autriche sa suprématie. Yenise^ la Dalmatie et FAlbanie furent réunies à Fltalic ; deux nouveauit royaumes, ceux de Wurtemberg et de Bavière, et le grand-dudié de Bade s'agrandirent dans le Nassau, le Tyrol et la Suabe.

Les armes et l'influence des idées firançaises changeaient la face de l'Europe ; le Contact des institutions de la France impériale était un élément de progrès pour l'Allemagne ; mais comme le propre de la liberté est de raviver le sentiment national, plus on se prétait amt réformes, moins on était disposé à subir la loi politique du vainqueur.

L'établissement delà confédération dtf Khin, dont

Napoléon s'était déclaré le protecteur, rapprocha la Prusse de la Suède et de la Russie ; des vues et des intérêts communs avaient porté ces puissances à opposer une ligue du Nord aux empiétements successifs de Napoléon. La guerre sortit des prétentions respectives, et la journée d'Iéna ruina les espérances de Frédéric - Guillaume. La Saxe entra dans la confédération du Rhin , et l'électeur reçut le titre de roi. L'armée russe, venue trop tard, essaya en vain d'arrêter les colonnes victorieuses ; défaite à Czarnowo et à Pultusk , elle parvint à 1^ concentrer à Ëylau ; là, sa résistance fut si opiniâtre, que les avantages de Napoléon se bornèrent à l'occupation du champ de bataille. L'année suivante, 1807, la Russie fit encore un effort à Friedland, où elle ne céda qu'après avoir vendu chèrement la victoire. Le traité de Tilsitt en- ' levait au roi de Prusse la moitié de ses Etats, et menaçait la Russie par l'établissement du duché de Varsovie sous la souveraineté du roi de Saxe. Napoléon prit l'admiration d'Alexandre pour de l'amitié ; il aurait dû prévoir que les concessions qui suivent une défaite n'ont de durée que celle de la nécessité qui les impose. La Russie, après tant de sacrifices, avait besoin de repos ; en entrant dans le système continental, elle se privait

de toutes les ressources de son commerce maritime. Elle se résigna momentanément , et entoura son adhésion de tous les dehors qui pouvaient la faire regarder comme sincère.

La ligue du nord était dissoute ; le roi de Suède,

plue chevaleresque que politique , osa heurter la

-puissance impériale et fut écrasé : il perdit succès*

sivement Stralsund, Tîlç de Rûgen et toute la Po-

mérauie suédoise.

Alexandre cherchait un motif pour rompre avec TAngleterre ; l'incendie de la flotte danoise et le bombardement de Copenhague le lui fournirent. Il annula les traités antérieurs , proclama le principe delà neutralité armée, et suspendit tout rapport avec la Grande-Bretagne, déclarant qu'aucun rapprochement n'était possible tant que le Danemark n'aurait pas reçu une réparation complète, et que

Sa Majeôté britannique se refuserait à traiter de la

paix avec l'empereur des Français.

Tandis que Napoléon affermissait ses conquêtes par des alliances, la Aussie trouvait des compensations à l'orient; au commencement de l'année 1806 le Schirvan fut incorporé à l'empire russe , et Abbas Mirza essuya une défaite sur les bords de l'A* raxe. Âla même époque, la Porte, qui s'était rapprochée de la Franne, eut à Ittttar contre la Russie qui

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