CHAPITRE XXV
En esquissant rapidement le tableau de FEurope centrale au seizième siècle, nous avons essayé de démontrer que le principe de la réformation, en Danemark et en Suède, ne se développa qu'en s'appuyanfsur la politique contemporaine. Nous allons montrer la Hussie déjà puissante sous le despotisme hideux de Jean IV, s'élevant ensuite avec Boris Godounof, et sortant enfin des dangers de l'anarchie pour confier aux Romanof ses grandes destinées; mais d'abord nous jetterons un regard sur •es firontières occidentales, sur ces limites mouvantes, sans cesse disputées, où s'agitaient encore quelques débris du paganisme, où le génie slave, déjà modifié par les migrations de l'Allemagne et par le catholicisme, oscillait, pour ainsi dire, entre les influences civilisatrices de l'Ouest et celles de la confraternité de race, qui les attiraient vers les SfaiTes orientaux.
Alt nord, lâ FràïûtÈét; en redescendant vers ie
sud, l'Esthoiiiej la livonie, la Lithaame et la Pologne, telle était la ceinture immense qui ëtreignait la Môscovie. Longtemps le joug des Mongols empêcha les Russes de renverser cet obstacle pour aller respirer un air plus pur ; mais une fois vainqueurs de la horde dégénérée, ils empiétèrent successivement sur cette, zone sans profondeur, jusqu'à ce que, prépondérants sur la Baltique et l'Euxin, et sans inquiétudç du côté de Test et du midi, ils soient venus se heurter contre la vieille Europe
Dès les temps les plus reculés, des tribus slaves^ soit inquiétude belliqueuse^ soit que ' des , invasions formidables les aient forcées de s'éloigner de leurs établissements, se sont portées vers le nordest jusqu'à ce que la résistance des Scandinaves ou des Germains les ait forcées de s'arrêter. Le territoire placé entre les peuples à demeure fixe et les peuplades assaillantes resta le théâtre de luttes aussi longues qu'acharnées, les uns et les autres se trouvant presque toujours entre deux emnemis. Cest aimi que les Suédois et les Russes se disputèrent la Finlande pendant des siècles. L'Esthonie et la Livonie eurent un sort semblable : ces provinces^ jetées au milieu de peuples guerrier», forent tour à tour ravagées par les Russes, les
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Danois^ les Polonais et les chevaliers teutoniques. Quelquefois les peuplades intermédiaires^ mettant à profit les causes qui absorbaient les forces des États plus puissants, s'accrurent tout 4 coup d'une manière extraordinaire, et devinrent même momentanément; prépondérantes. La Lithuanie en office un exemple remarquable. Ce peu{de, peu nombreux, habitant jusqu'au quatorzième isiède un territoire resserré qui fait partie du gouvernement actuel de Yilna, prit subitement un accroissement tel, que les Russes, les Allemands, les Polonais et les Mongols eux-mêmes en conçureat de sériçuses alarmes. Sops le rapport de la religion et du langage, la Lithuanie pouvait être considérée comme une nation à part (4); Par les alliances, elle tendait à s'incorporer à la Russie orientale (2). Les guerres fréquentes que firent les Lithuaniens aux Russes ne prouvent rien contre le rapprochement qui résultait de ces alliances. On
(I) Koialowid, Hisloriœ litvanœ»
(i) FreÊifae tous les princes lithuaniens, depuis MindoTg, et surtout depuis Gediminy descendent, par les femmes, de Vladimir le Grand. Une parente de Mindovg épouse Daniel RomanoTitch ; sa fille s'unit à Sehwanil DaméloTiteh ; Olgerd à une princesse de Trèr ; Lioubart à une pnnoesse de Volhynie ; Keistut à une princesse de Riastn ; la fille de Keistnt épouse Vladimir Andréévitch; Sophie, fille de Vitold, est mariée k Vatdli, fils de Dmitri Donskol, etc.^ etc, Oustrialof. Glava IV- OWlémélI.
454 BEVOLUnONS
a Ta que le ^stème des apanages armait souvent Fonde contre le neveu, le frère contre le frère.
Si le paganisme était la religion dominante du peuple^ les princes lithuaniens professaient généralement le rite grec (4). Plus d'une fois les liens de feonille, resserrés par la conformité des croyances, oocasiomièrent entre les princes russes et polonais des cessions territoriales ; c'est ainsi que Woîchelg céda ses États à Schwarm, fils de Daniel^ et que le neveu de ce dernier abandonna Vladimir de Yolhynie aux fils de Gedimin. Â la bataille de Kou- Kkof, les fils d'Olgerd, à l'exception d'un seul, combattaient avec les Russes contre les Mongols, et ils reçurent, en retour de leur coopération, des districts, même dans la principauté de Moscou.
L'habileté, non moins que le courage des pflinoes fithuaniens, contribua à leur rapide agrandissement. Gedimin, né idolâtre, avait compris Pinfloence civilisatrice du christianisme; ses fils reçurent le baptême, il éleva des églises à Novo ^ grodek et à Vilna, sa capitale ; mais regardant les arts et le eommerce comme un moyen plutôt que oomme un bot, il porta ses vues ambitieiiseB vert
(I) Tms les iiU d 0%er4 êUMt au riU ffte; iag^Uo»
Olfaidy on ptnw fM sa Ibcum, JvIîmm, ^nmomm et Tfér, F coBTvHi • la foi dirétieuM. Koialowkt. Oiistrialor.
DBS PBUPLBS DV NORD. 451
la Galicie, royaume florissant qui comprenait des provinces fertiles et populeuses. Il fit la guerre à Léon et à André, les défit, et rangea sous son sceptre toute la rive droite du Dniepr avec les diS'tricts de Tchernigof, deKief et de Volhyn. H s'al^fermit dans sa nouvelle conquête en respectant les mœurs et les institutions^ laissa aux descendants, dé Vladimir le gouvernement des villes et le titre de prince, et reconnut pour les affaires de religion la suprématie du métropolitain de Moscou. Mais ce qui servit Gedimin plus efficacement que tout le reste^ c'est que les Mongols le trouvèrent moins disposé que les princes russes à se courber sous leur joug.
Gedimin, suivant Tusage introduit en Russie par les Yariègues, partagea ses États entre ses septsiils. Olgerd, plus brave et plus ambitieux que ses frères, parvint à les déposséder ou à leur imposer son autorité. Une fois maître de la Lithuanie, il tourna ses armes contfe les chevaliers teiitôniques ; cette lutte fut longue et sanglante. Le prince pénétra dans Ja Livonie jusqu'à Dorpat et ruina Korolévetz (Kônigsberg). Casimir le Grand, roi de Pologne, profitant de ce conflit, s'empara de Brest, de Bek et d'une grande partie de la Yolhynie ; de là de longues guwres avee la Vohgne^ dont Olgerd
45e RÉVOLUTIONS
sortit enfin victorieux. Il ne fut pas moins heureux contre les Mongols ; il les battit en Podolie^ les rejeta au delà du Danube, pénétra en Tauride et ruina Kherson. Ennemi déclaré des Mongols, Olgerd ne pouvait conserver des rapports d'amitié avec les princes russes, tributaires de la horde ; Siméon le Superbe, qui se donnait le titre de grand prince de toute la Russie, accueillit les frères d'Olgerd, et chercha l'occasion d'une rupture ouverte. Le Lithuanien, dès qu'il se vit sans inquié* tude du côté de la Livonie, tourna toute son attention sur les principautés de la Jlussie orientale; par ses intrigues et ses aUiances, il s'immisça dans leurs intérêts. Sans tirer l'épée, il parvint à. s'emparer de plusieurs villes. Novgorod, Smolendc et Tvér le regardaient conmie leur protecteur. En un mot, il joua dans la Russie proprement dite le, même rôle qui avait si bien réussi à son père Gedimin dans la Gahcie. Il ne s'agissait plus que de décider qui l'emporterait de Dmitri Donskoî ou du fils de Gedimin. Dmitri trancha la question ; non-seulement il ne voulut rien céder à son rival, mais il prétendit reprendre toutes les conquêtes de Gedimin sur le Dniepr. Ainsi commença cette lutte qui, continuée de génération en génération lorsque la Russie occidentale fut incorporée à la
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Pologne, {Mît, par sa durée et par k fréquence dès représailles, le caractère d'une guerre nationale (i).'
Deux fois (Mgerd s'avança jusqa'à Moscou ;,deu3L Um il dut laisser sa victoire incomplète ; l'union de la fille de Keistut avec Vladimir Ândréêvltch le Brave suspendit les hostilités, qui furent- re-' prises bientôt après. Les avantages remportés par Keistut et Olgerd amenèrent enfin une convention en Tcrta de laquelle le prince de Tvér ^ vait rester indépendant de celui de M6sc6u. Le but dii lithuanien était d'isoler les forces de la Russie oc<* ddentale pour établir plus tard sa domination sur tout le x>ays.
La mort d'Olgerd changea la &ce de la Lithnanie. n laissait onze fils de scm double mariage. Jagel* Ion, né d'une princesse de Tvér, quoique le plus jeune, avait été nommé successeur, à l'occlusion de ses firèresetde son <mcle Keistut, vieillard blandd dans les camps, et dont la bravoure avait puissamment contribué aux victoires d'Olgerd. Ce dernier s'empara d'abord de Yilna, mais bientôt il tomba dans les pièges que lui tendit JageUon. Les autres fik d'Olgerd cherchèrent un refuge à la cour de i Donskoiy et Yitold, fils de Keistut, se sauva
(I) Ooftrialof.
4St &BVOI.UTIQNS
en Pruate, l^e grand prince de Moscou crut l'in-^ stant iavorablç : il marcha contre la Lithuanie, et 4éjà plusieurs villes étaient tombées en son pouvoir, l(»[*M]u'il se vit obligé de rebrousser chemin pour s'opposer aux Mongols. Dans cette derniè^^ guarre, les. fik d'OIgerd combattaient avec les Russes, à l'exception de Jagellon^ qui feisait cause coitimuae avec les Tatares»
. Les peuples ne regaKUâent encore ces disaensioM que comnJb une question de prépondérmcè «ntire deux familles : les petits^fils de Gedixnin convoi^ t^en^t tout le terri^oii'e.slave^ et les descendante de Jean Kalita prétendaient également réunir à leurs domaines la totalité de la Ru^é ocqtdebtale. Lcmtsque Jagellon 0¥>nta sUr le trône de PologBè|. eâ 1386, il ne put rompre en même t»Aps tous, les rapports de reUgion et de patenté qui existaient entre les Lithuaniens et ks Russes. L'union défini* tive de la Jithuanie trouvait en outre de grands <^taclês dans la haine des £rères et des cousins de JagpUcaa.» Ces causes générales et particuhères lam*péchèrent la Pologne d'établir sa prépondérance dans le INord à la feveur d'un accroissement si considérable.
La Pologne avait à lutter contre une foule d'obstacles, les uns matériels, les autres moraux,
DES PEUPI,£S DU NORD. «if
avant de se constituer dans son un^té» Dcw^iibéQ 4 la fois par les papes et par lç$ empereurs, elle jeçal d'eux des institutions religieuses et potitiqfies contre lesquelles protestait tout squ p^sié,
n ne lui était donné de s'agrandir qu'aux dépeM
de l'empire ou de la Russie. Dana Iç piiaivu^r q»fx
tout le corps germanique, armé de tout^ $q8 vi^^
fluences, disputait à la Pologne ses c<wquét^> #t î)
fallait qu'elle cédât sous jpeiz^ d^e f étfOQ;*^^^ f]p9lt
les conditions de sa yiç piciinQrdyi^, qu 4Ç:&'Â^W
entièrement dans un systèipg,^^^ ^j^»' $i' ^U^ Q^M
piétait sur la Russie, elle lie pouvait ^'assîn)}}^,
aussi prpwptepnént que l'eut. ^%é la Êçé(gi0iK^;i)m
guerres, des provinces qui se rattaehai^l; au ay$1èQ9ul>
des principautés orientales. Ceci explique pourquoi»
les victoires les plus brillantes des Polonaiis ont é^,
précaires, tandis que leurs voisins ont dominé l^W£$.
annexes par la force des luœurs et des iiPiStitM>tiûi|i,
Ainsi là Pologne avait les inconvénients du «yi-*
tème occidental moins le-s avantagfs^. Dfths le$L
États germaniques, la question de race, comnie la
question religieuse, était une et générale, du moio^
jusqu'à la réformation. Les luttçs fçodales n'expri*"
maient que des prétentions in(][^ividueUes ; c'étai^nti
pour ainsi dire, des querelles de fapiillc; i ^ \^
guerres entre la Russie orientale et la Pologoi
4 «6 RÉYOLUTIONS
auraient eu le même caractère si le dissentiment religieux n'eût détruit l'analogie.
En Allemagne, l'Église put imposer au peuple la langue latine qui était en même temps celle des lois, des universités et de la science, parée que Rome avait constamment dominé tous les rapports des sociétés germaniques; mais en Pologne, le latin ne représentait rien pour l'immense majorité de la nation. Le service religieux, dans une langue incomprise^ contribuait tout au plus à façonner les masses à l'obéissance passive.
En Pologne, les races se juxtaposèrent sans se confondre ; des villes entières étaient habitées par des Allemands qui avaient leur code particulieTi celui de Magdebourg. Agriculture, commerce, industrie, tous les signés de la richesse des nations florissaient dans ces colonies. Les jui£s, dans le qua« torzième siècle, vinrent s'abattre sur la Pologne ; c'était une troisième race, opiniâtrement stationnaire, nourrissant contre leurs hôtes une haine religieuse qu'avaient encore exaspérée de longues persécutions; race patiente, souple et dominant par ses richesses les grands qui la méprisaient. En un mot, l'usure des juift porta un coup non moins funeste à la moralité des grands que l'introduction des titres et des dignités étrangères.
DES PEUPLES DU NOBD. iti
Le partage de la Pologne en duchés, à la mort de Boleslas ni, de {139 à 1333, était conforme au système introduit chez les Slaves depuis l'établissement des Variagues ; Kracovie, durant cette période, dominait les autres duchés, par les mêmes causes qui firent tour à tour de Novgorod, Kief, Vladimir et Moscou le siège du pouvoir prépondérant dans la Russie orientale j mais, chez les Russes^ l'unité de mœurs, de langage et de religion devait finir par amener l'unité politique, tandis que pour la Pologne les éléments qui tendaient à la mettre de niveau avec l'Europe centrale s'opposaient à un semblable résultat. Quand Lokiétek voulut arrêter le mal, il avait déjà jeté de si profondes racines, que les efforts héroïques de ses successeurs ne purent étouffer les germes de l'anarchie qui, quatre sièdes et demi plus tard, consonmia la ruine de la Pologne.
Depuis longtemps un concours fatal d'événements et de mesures la poussait vers cette catastrophe. L'influence des prélats, qui avait son point d'appui en dehors des intérêts du royaume; les pacta conventa qui confirmèrent les privilèges de la noblesse et engendrèrent le liberum veto; l'union précaire de la lithuanie, qui paralysa si longtemps les forces de l'état ; enfin l'agrandissement de