‹ revve des documents historiquesChapitre 62 sur 108 · LA MÈRE D'ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

LA MÈRE D'ANDRÉ CHÉNIER

Elisabeth L'Homaca, qui épousa, à Constantinople, en 1755, Louis Chénier, mérite le souvenir des hommes, parce qu'elle donna le jour à André Chénier. On la connaît aussi comme auteur des Lettres grecques. Mon ami, M. Robert de Bonnières, vient de rappeler, sur cette femme, Tattention des lettrés en donnant, pour la première fois, une édition des œuvres de la mère de Chénier, dont il a restitué la biographie avec un soin et une habileté rares (i).

Malgré de longues et patientes recherches, il n'a pu découvrir aucune lettre d'Elisabeth L'Homaca. Je viens d'en trouver deux — malheureusement trop tard — dans la collection d'autographes d'un amateur récemment décédé, M. Mahérault. Ces lettres ont été adressées au père de ce dernier, qui était l'ami de Marie-Joseph Chénier. Elles contiennent de piquants détails sur un épisode que M. de Bonnières a clairement indiqué dans sa remarquable étude, et confirment le récit du sagace érudit.

Madame Chénier alla, après la mort de son mari, arrivée le 7 prairial an III (29 mai 1795), habiter avec son fils, Marie-Joseph, député à la Convention nationale. Marie-Joseph avait toujours été son fils préféré ; quand la Révolution commença. Madame Chénier en embrassa les principes avec ardeur, suivant en cela l'exemple de Pauteur de Charles IX, tandis que M. Chénier restait un modéré avec André. Marie-Joseph n'était pas marié, mais il avait contracté, avec une femme à la mode. Madame de la Bouchardie, une liaison intime, qui était d'autant plus connue, que cette personne disait partout qu'elle était la femme du président de la Convention. Cette liaison ne fut pas sans orages; Marie-Joseph, qui vivait avec sa mère dans le même appartement, subissait souvent, de la part de sa maîtresse, de terribles

(0 Lettres grecques de Madame Chénier, précédées d^une étude sur sa vie, par Robert de Bonnières ; Paris^ Charavay frères, 1879, in-i6.

scènes, que Madame Chénier, épouvantée, entendait sans oser intervenir. Bientôt ce fut un vrai scandale ; au palais Égalité les jeunes gens se gaussaient de l'amant battu ; ses collègues lui faisaient des représentations ; mais Marie-Joseph n'avait pas le courage de secouer un joug qui lui pesait. Madame Chénier souffrait sans mot dire, tant elle craignait de déplaire à un fils qu'elle chérissait et dont elle se croyait l'obligée. Cependant, après une scène violente, où elle avait dû expulser la Bouchardie, elle écrivit à M. Mahérault, dont elle connaissait l'amitié pour son fils, la lettre suivante, où elle exhale ses plaintes et où elle sollicite son concours pour arracher Marie-Joseph à une deshonorante passion.

Paris, ce 29 vandémiaire an 7 (i).

La citoyenne Elisabeth L'homaca, veuve Chenier, Au citoyen Mayero, chef de TÉcoIe santralle de Paris.

Citoyen,

Cincère et véritable ami de mon chère fils le député, il s'agit de lui témoigner votre atachement dans ceste ocasion ; il faut lui persuader de quiter pour toujour cette famme courtisane à carosse à trois faneaus.

Le c. Siejes (2) m'avet envoyé dire par mon fils Louis-Sauveur Chenier de dire à mon fils le député qu'il ne convené pas à un homme aussi marquant que M. J. Chenier de ce montrer en publique avec de sertene famme. Je lui ay dit et il ses contante d'an rir.

Mon fils le conssul (3) m'a dit aussi que tous les jeun jans du palais Egalité, lesqueles la conoisset très bien, disent quel escroquet ses amens et qu'elle les maltreté par des paroles qu'un homme brutal n'oseré pas dire, et aussi qu'elle les batet. J'ai dit tout cela à mon fils le député ; il a dit que ce peut être exagéré.

Mais, outre plusieurs fois que j'ai entandu qu'elle diset

(i) 20 octobre 1798.

(2) L'abbé Sieyes.

(3) Constantin-Xavier Chénier.

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des villenes paroles à mon fils quant elle vient Tassaillir à i ou 2 heures du matin, je soufrais, mais je n'ai point paru.

Mais voici ce qui est arivé le 26, la nuit antre jeudy et vandredy, à i heure du matin. J'aientandu beaucoup de brui dans la chambre de mon fils et des cris, et la voi de mon chère fils, très émue, qui diset qu'on apele la garde. Alors toute efrayé j'ai sauté de mon lit, j'ai ouvert ma porte et entré chés mon fils, que j'ai trové en chemise, ses couverture et ses coussin par terre, et cette arogante le batan et lui crachant sur lui, ivre d'au de vie, soûle comme un porte d'au et écumant de rage. Je l'ai poussé dehor la porte; elle l'a menasse qu'il la lui payerai et qu'elle voulé l'étrangler, tous cela devant moi, Auguste présant, mais il est gagné.

Elle a donné à Auguste mille franc et 5oo fr. à la portière. C'est de lui-même que je le tiens, quant mon fils étet à la rue Helvécius.

Tachés, mon chère citoyen, de tirer votre ami d'auprès d'une objait si indigne d'un homme comme lui, sur tout les rapors. L'ocasion est favorable et le mal presse.

Point jolie, arogante, efrontée, bête et méchante. J'ai apelé la portière et lui dit de ne plus recevoire cette famme, mais tout sont gagné. Auguste, le belle esprit, gouverne tout.

Je vous prie, n'oublié pas ma prière. J'y compt. Depui que je vous ay confié ma pêne je suis plus tranquile.

\Jn homme d'esprit comme vous, citoyen, saura comant il faut s'y prandre pour ne pas me compromettre vis-à-vis mon fils.

Je fini, mon chère citoyen, avec l'estime la plus distingué.

Signé : E. V. Chenier, née l'Homa.

Au citoyen Mayro, chef de l'écol santral de Paris, au collège de Navar, rue et montagne Geneviève, à Paris.

Paris, ce 3o vandémiaire an 7.

La c. V. Chenier au citoyen Maherault.

Citoyen, nous ne somme plus à tams. Mon chère fils, M. J. C, a sédé à la bonté de son cœur. A force de bonté, on est quellques fois foible.

Je vous remercie beaucoup de ce qu'à ma prière vous avés bien voulu conssentir à vous charger d'une commission délicate en éfé.

Mon chère fils, à qui j'ai tant d'obligations, qui vas au devant de tout ce qui peut me plère, aurai suremant deviné que c'est moi qui ora fait des confidances à son ami et m'orai su movés gré.

J'aime mieu atandre du tams. Il fait et défé.

J'ai l'honneur de vous réitérer mes remerciments et vous assurer de l'estime la plus distingué.

E. L. V. Chenier.

Chère et digne ami de M. J. Chenier, voyé-le le plus souvant qu'il vous cera paussible. Persuadé-lui que l'homme, pour devenir libre, il doit conssentire à se charger des chênes honorable du mariage. Il y a des incovéniant, mais il y an a à tout ; au moins celles de ce lien vertueu ne font pas rougir. Là où est la vertue se trouve le bonheur. Il n'y an a pas autremant. Il n'est plus si éloigné de l'idée du mariage. Il port le même jugemant que moi de cette famme sans aucune peudeur, mais l'abitude l'anporte encor. Nous le ramèneron : son âme est née vertueuse. Édé moi.

Au citoyen Maherault, professeur à l'écol central du Panthéon, etc., rue et montagne Geneviève, au si-devant collège de Navar, à Paris.

Les espérances de Madame Chenier ne se réalisèrent pas : non seulement Marie-Joseph ne se maria point, mais il ne quitta point Madame

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de la Boucbardie, En 1799, il lui fit épouser un certain M. de Lesparda de Maisonnave, qui joua le râle des maris des maîtresses de Louis XIV et de Louis XV. M. de Lesparda ne tarda pas à se retirer à Montereau, tandis que sa femme revenait habiter dans la même maison que Marie-Joseph. Madame Chénierdut accepter cette situation singu- Lère. Madame de Lesparda, un peu adoucie, montra pour son amant, malade et ruiné, un dévouement; remarquable. Elle vendit ses diamants pour payer les dettes de l'ancien conventionnel, qui avait perdu sous l'Empire ses fonctions et son crédit. Elle le soigna jusqu'au dernier jour avec tant de sollicitude que Constantin-Xavier, le frère aîné de Marie-Joseph, lui donna, dans une déclaration que j'ai publiée [i], le titre de sœur.

Marie-Joseph Chénier mourut à Paris le to janvier 1811. Madame Chénier avait précédé son fils dans la tombe. Elle était morte à Paris, le 6 novembre 1808, à l'âge de 79 ans. Elle fut enterrée a. Antony.

(I) Rente da donmenls Historiques, t. V.

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