LES POSSÉDÉES DE LOUDUN
J'ai déjà eu Toccasion de parler de la sorcellerie (i) : c'est là un sujet qui éveille la curiosité publique, mais qui ne peut être élucidé que par des médecins. La science moderne, en effet, croit peu au merveilleux, et là où jadis on voyait sorcellerie et possession du diable, elle nous montre une épidémie d'hystéro-démonopathie. Il ne m'appartient pas d'étudier la sorcellerie au point de vue scientifique. Je me borne à publier les documents qui passent en mes mains : or j'ai en ce moment sous les yeux une lettre de Jean-Martin de Laubardemont, dans laquelle il instruit le cardinal de Richelieu de l'état des religieuses de Loudun, possédées par le démon. Cette affaire de Loudun est l'une des plus graves qui se soient produites dans l'histoire de la sorcellerie. Le couvent d'Ursulines, qui en fut le théâtre, fondé en 1626 à Loudun, en Poitou, par Madame Jeanne de Belciel, fille du baron de Cose, en religion sœur Jeanne des Anges, obtint rapidement un grand renom : les bourgeois tinrent à honneur de confier l'éducation de leurs filles à ces religieuses. Vers cette époque, un jeune prêtre, originaire du diocèse du Mans, occupait, à Loudurf, la cure de Saint-Pierre du Marché. Il avait nom Urbain Grandier et était doué d'une beauté et d'une grâce que rehaussait encore une éloquence native. Trop pénétré de sa supériorité sur ses confrères, il la leur faisait trop sentir. Dominé par un orgueil absolu et par un esprit porté à la satire, il eut l'imprudence de s'attaquer aux privilèges des Carmes, dont il s'attira ainsi l'inimitié. D'autre part, ses mœurs n'étaient pas assez sévères, et sa conduite envers les femmes assez réservée. Or rien n'échappe, dans les petites villes, à la perspicacité de certaines gens qui font métier d'es-
(I) Revue des Documents historiques, t. IIL
JEAN-MARTIN DE LAUBARDEMONT gi
pionner leurs semblables : les ennemis de Grandier ne cherchèrent dès lors qu'une occasion pour se venger de lui ; elle ne tarda pas à se présenter. La supérieure du couvent des Ursulines, femme d'un esprit ardent, fut atteinte d'hallucinations : elle demanda conseil à son confesseur, qui vit dans ces symptômes l'intervention de Tesprit malin et exorcisa la pénitente. Le résultat de l'exorcisme fut que plusieurs autres religieuses furent atteintes du même mal. Comme, dans le silence et l'isolement du cloître, elles avaient entendu vaguement parler des charmes et de l'éloquence du beau curé de Saint-Pierre du Marché, elles pensaient à lui, tellement qu'interrogées par l'exorciste, elles accusèrent Grandier de les avoir ensorcelées. Une plainte portée contre celui-ci amena son interdiction par l'évêque de Poitiers (3 janv. 1629), mais l'archevêque de Bordeaux, Sourdis, rendit en faveur du curé une sentence d'absolution le 22 novembre i63x et menaça la supérieure du séquestre. Les convulsions cessèrent alors; mais, sur ces entrefaites, Jean-Martin de Laubardemont, intendant des provinces du Maine, d'Anjou et de Touraine, vint à Loudun, pour faire abattre le château et la forteresse, qui pouvaient servir d'asile et de place forte aux protestants. Parent de Madame de Belciel, il apprit les singuliers événements dont le couvent avait été le théâtre et fut témoin des convulsions de la supérieure. Aussitôt il prit en main l'affaire, s'enquit de ce curé, qu'on désignait comme sorcier, apprit qu'on le soupçonnait d'être l'auteur d'un pamphlet dont le cardinal de Richelieu avait été fort blessé (i), et partit pour Paris. Il sut intéresser à sa cause son illustre patron ) et il obtint des pouvoirs illimités. De retour à Loudun il fit arrêter Urbain Grandier (7 décembre i633), dont le procès fut instruit aussitôt et se termina par une condamnation au bûcher (2]. Grandier fut brûlé le 18 août 1634; mais cette mort tragique ne marqua pas la cessation de la possession des religieuses. Rendues plus furieuses encore par les exorcismes pratiqués sur elles par les Pères Lactance et Tranquille, ces malheureuses filles se roulaient dans des convulsions épouvantables. Chacune d'elles était hantée par
(i) Lettre de la cordonnière de Loudun à M. Barradat.
(2) M. le docteur Gabriel Légué a étudié, dans la thèse qu'il a soutenue en 1874, la possession de Loudun. L'examen scientifique des pièces du procès de Grandier et des procès-verbaux des convulsions des religieuses et des exorcismes pratiqués sur elles, lui a permis de reconnaître tous les symptômes d'une épidémie d'hystéro-démonopathie, semblable à celle qui, récemment, éclata dans un village de Savoie, appelé Morzine. Je me suis amplement servi de la savante étude que M. Légué a publiée sous ce titre : Documents pour servir à l'histoire médicale des possédées de Loudun; Paris, Delahaye, 1874, in-8.
g% REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES
plusieurs démons, qui avaient des noms bizarres. La supérieure, à eUe seule, en avait sept, dont trois, Asmodée des Throsnes, Aman des Puissances et Grezil des Throsnes, furent chassés le samedi 20 mai 1634. « Les quatre autres, dit Pilet de la Mesnardière tO* ^^?^ ^^ viatan des Séraphins, qui a sa résidence au milieu du front, et a promis pour signe d'y faire une croix de sang, Behemoth des Throsnes, qui a sa résidence en Testomach, et a promis par signe d'enlever la ûUe de deux pieds de haut, Balaam des Dominations, qui a sa résidence à la seconde coste du costé droict, et pour signe doit escrire sur la main gauche de la fille son nom qui y doit demeurer toute sa vie, Isaacaron des Puissances a sa résidence sous la dernière coste du costé droit, et pour signe a promis fendre le gros doigt de la main gauche, autant qu'en emporte Tongle des deux costés. » Le démon Leviatan sortit le lundi 5 novembre i635 devant le Père Jean-Joseph Surin (2), et Balaam fut chassé le 29 du même mois (3). La maladie arriva à gagner les exorcistes eux-mêmes : le père Lactance mourut à la peine. Le père Tranquille prédicateur capucin, justement renommé pour son éloquence, et qui s'était voué particulièrement à la délivrance des Ursulines de Loudun, fut lui-même attaqué du mal qu'il voulait guérir (4). Laubardemont, seul, ne donnait pas de prise à l'esprit malin. Il continuait à instruire le cardinal de Richelieu des phases de cette mé-
(i) Hippolyte- Joies Pilet de la Mesnardière était médecin et natif de Loudun. Son livre, où il combat son collègue Duncan qui traitait de folies les conTOlsions des religieuses, a pour titre : La Demonomanie de Lodvn, Qyi montre la véritable possession des religievses vrsvlines, et avtres secvlières. Avec la liste des religievses et secvlières possédées, obsédées et malejiciéesj le nom de leurs Démons, le lieu de leur résidence^ et signe de
leur sortie A la Flèche, che^ George Griveav^ Imprimeur du Roy. M.DC.XXXJV.
In -12, de 64 pages. La Mesnardière devint, à cause de cet ouvrage, médecin ordinaire du cardinal de Richelieu, mais il abandonna bientôt sa profession, se livra à la poésie et fut reçu à l'Académie française en i655.
(2) Lettre escrite à Monseigneur l'evesque de Poictiers par un des Pères Jesuistes qui exorcisent à Loudun, contenant un brief récit de la sortie de Leviatan, chef de cinquante Démons, qui possèdent tant les filles Religieuses que Séculières ; Paris, Jean Martin, i635, in-12.
(3) Relation de la sortie du démon Balam du corps de la Mère Prieure, des Urselines de Loudun, et ses espouventables mouvemens et contorsions en l'Exorcisme; Paris, Jean Martin, i635, in-12.
4) Le Père Tranquille avait eu soin de donner une relation du procès d'Urbain Grandier et de la possession des Ursulines dans l'ouvrage suivant : Véritable relation des justes procédures observées au faict de la possession des Ursulines de Loudun et au proce\ d'Urbain Grandier, avec les thèses générales touchant les diables exorcise^ par le R. P. Tranquille, Capucin, La Flèche, George Griveau, i634, in-12.
JEAN-MARTIN DE LAUBARDEMONT gS
morable affaire. Le i8 février i636 il demanda Tautorisation de conduire la supérieure au tombeau du bienheureux François de Sales et manda en même temps à son maître la mésaventure du Père Tranquille (i).
Monseigneur,
Les pères exorcistes, que vostre Eminence a miz icy danz ce sainct employ, font touzjours grande instance pour avoir Tordre et permission de conduyre la supérieure des Ursulines au lieu de la sépulture du bienheureuz Monsieur de Sales. Hz croyent, Monseigneur, que le démon, qui reste seul danz son corps (2), est ordonné de Dieu pour estre chassé en ce lieu là, et dizent quMlz en ont des lumières suffizantes. Je les ay priez de présenter sur ce subject leur requeste à vostre Eminence, ainsy qu'ilz font par les lettres que je luy envoyé cy joinctes. Je fairay en sorte, en attendant l'honneur de vos commendementz, qu'ilz continuent leurs exorcismes avec leur ferveur accoustumée, pour essayer de faire sortir cet esprit maling et touz ses compaignonz à Loudun, comme si jamais il n'avoit esté parlé de ce voyage. Ces bonz pères sont danz une saincte union et parfecte charité. Le Père Tranquille, capucin, l'un d'eus, à qui Dieu a donné une très grande force d'esprit et de corps, souffre maintenant les mesmes vexationz que ces pauvres filles. Son corps est agité sanz aucune douleur d'une fasson du tout prodigieuze. Je n'ay. Monseigneur, rien veû en toute ceste affaire qui m'ait donné tant d'estonnement que l'accident arrivé à ce bon religieuz, lequel en tire de grandz profilez et advantages pour le bien de son ame. J'espère, Monseigneur, que Dieu verssera si libérallement sa bénédiction sur ce travail que le soing que vostre Eminence en veiit prandre sera récompancé de toutes sortes de grâces. C'est ce que ces bonnes filles et ceuz qui les assistent luy deman-
(i) Collection de M. Benjamin Fillon.
(3) Le démon Behemoth, qui ne fut chassé que le i5 août 1637.
dent touz les jours avec beaucoup de dévotion. J'excite aussy selon mon debvoir et seconde en cella leur zelle et très juste recognoissance. Je ne sçaurois, Monseigneur, par aucune parolle tesmoigner à vostre Eminence celle que j'ay des bienz et faveurs qu'elle me despard à toutes occazionz, ny l'en dignement remercier. Je puis seullement dire en vérité que je suis et seray toute ma vie avec une inviolable et très fidelle afTeaion,
Monseigneur,
fUi^h^n^
A Loudun ce xviii* febvrier i636.
A Monseigneur, Monseigneur TEminentissime cardinal duc de Richelieu.
La possession se prolongea jusqu'en i638 (i). Cette même année, le Père Tranquille, miné par la maladie, succomba (3 1 mai i638]. On inscrivit sur sa tombe cette singulière épitaphe :
c Cy gît rhumble Père Tranquille de Saint-Remi, prédicateur capucin. Les démons ne pouvant plus supporter son courage en son emploi d'Exorciste l'ont fait mourir par leurs vexations, à ce portez par les Magiciens. Le dernier de mai i638 (2). »
(i) M. le D' Légué, dont j'ai cité plat haut le carieux travail, va publier une histoire détaillée du procès d'Urbain Grandier et de la possession de Loudun. Il a découvert nombre de procès-verbaux originaux qui permettront d'apprécier plus sainement cette trop fameuse affaire. Il reproduira aussi plusieurs lettres de Laubardemont au cardinal de Richelieu, et terminera son ouvrage par la publication du traité d'Urbain Grandier contre le célibat des prêtres.
(2) Histoire des diables de LouduHy ou de la possession des Religieuses Ursulines, et de la condamnation et du suplice d'Urbain Grandier y Curé de la même ville (par Aubin) Amsterdam, 1716, in>i2, p. 347.