TOME IV î
demeure en sa protestation ; mais si elle avoit gaigné ce point de luy faire acroire qu'elle voulust retourner à Téglise sans aucune faintise ou dissimulation, en ce cas, je fais doutte que le bon homme ne se laissast aller du costé dont il penseroit tirer plus de bien pour sa maison, et tiens pour certain que , estans toutes choses pareilles , voire avecques quelque désavantaige, il inclineroit de vostre part plutost que celle du roy Philippes. Quant aux théatins, depuis que j^ay congnoissance des choses en deçà, je ne me suis point aperceu qu'ils ayent autre puissance envers luy que de luy raporter nouvelles de la façon de vivre^ actes et propoz d'un chascun^ et par ce moien peuvent donner quelques impressions de l'un et de Fautre, et communément en mauvaise part, mais au surplus ilz suivent ses opinions et voluntez, fondées à bonnes et vives raisons, qu'il confirme par beaux exemple&et auctoritez de FÉcriture, ausquelles il ne se fault pas jouer et contredire. Je ne lairray toutesfoix de tempter le moien que me demandez, si commodément se peult faire sans rien gaster ne hazarder.
Sire, je vous envoyé la coppye d'un avis de Flandres qui court par ceste ville tiré d'une lettre de l'abbé de Saint Salut et de quelques autres du iiii^ du passé, à ce que vostre Majesté voye comme ilz ont faict entendre à la nouvelle royné d'Angleterre que vos ministres de deçà avoient fait instance envers le Pape de la faire desclarer bastarde. J^en parlay hier au cardinal Carafife et luy dis que le Pape et luy estoient bons et suffizans témoins sy jamais on leur en avoit parlé, non pas du temps desdits avis, car il estoit impossible, d^autant que ne sçavyons pas icy la mort de la feue royne, mais encores depuis que les nouvelles en sont icy, qui fut le xii' du passé. Je croy qu'ilz ne diront pas que personne en ait ouvert la bouche de la part de vostre Majesté. Ledit.cardinal me respondit que c^estoit un' invention d'Espaignolz pour irriter ladicte royne contre vous et que je puis estre
asseuré qu'ilz ne laissant jamais en arrière nulle manière de méchanceté pour parvenir à leurs desseins, et que les ministres du roy d'Espaigne ne luy ont jamais monstre qu'il/ eussent doute ou suspison que moy ne autre eussions fait tel ofSce par deçà, et qui ne se sont point encores entênduz jusques à demander la dispence du mariaige du roy d'Espaigne et de ladicte nouvelle royne. Bien en ont ilz touché en paroles couvertes, atendant, comme il juge, d'en parler plus ouvertement, mais qu'ilz puissent estre asseurez du vouloir de ladicteToyne. Je n'entray point plus avant en propoz de ce fait avecques ledit cardinal, estant d'avis que le moins s'eschauffer en ceste matière est le meilleur; mais il me semble. Sire, que ladicte royne entendra bien difficilement au mariaige d'elle et du roi Philippes, ne povant contracter avecques luy, à mon jugement, qu'elle ne confesse par cest acte que le royaume d'Angleterre ne luy apartient point de succession, en quelque sorte de religion qu'elle veille vivre , car par là elle aprouveroit le mariaige d'entre son père et la royne Catherine et confesseroit que les deux frères ou les deux sœurs se peuvent espouser, soit avecques ou sans dispence, ce qui luy est nécessaire de nier, voulant maintenir nul ledit mariaige d'entre les roys Henry et royne Catherine^ lequel constant, elle est conceue et née d'une autre femme. Autrement il faudroit dire qu'on peust en mesme temps avoir deux femmes légitimes, qui est une opinion ausy peu aprouvée des protestans que des catholicques.
Sire, j'ay fait entendre au cardinal Carafife le contentement que vostre Majesté a eue du bon office qu'il a fait pour la seureté de vos deniers par sy davant arrivez à Civitaveche, et ce que sur ce il vous a pieu m'écrire, dont il a monstre une joye extrême, et entre autres choses me dist que le plus cher joiau qu'il eust en son cabinet, c'estoit une painture au vif devons, Sire, dont Madame vostre sœur luy a fait présent, laquelle il dist estre tout son recours et consolation, quant il
c'est bien dépitté et ennuyé des mauvaises impressions qu'on a, à tort, donné de luy à yostre dicte Majesté, de laquelle regardant la figure en pensant que vous, Sire, luy avez autresfoix dict et entendu de luy, il se promect tant de vostre bonté qu'il ne peut penser estre esloigné de vostre bonne grâce, laquelle il estime plus que toutes les choses de ce monde. Je n'ay point encore vu le duc de Palliano, qui est au lit un peu mallade de la goutte. Je ne fauldray à la première audience que j'auray du Pape de luy faire entendre ce que vous. Sire, me mandez touchant Tévesché de Comminges. Quant au descry des monnoyes estrangères j'ay piéça averty le sieur dom Francesque comme il n'y avoit d'ordre d'y faire autre chosse par deçà, sur quoi il a avisé de s'acconunoder au mieux qu'il a peu.
Sire, je prie à Nostre-Seigneur, etc. De Rome, ce vu* janvier 1559.
Sire, le bon homme Cordelier, évesque de Nebia, dépesché en faveur de vostre Majesté en ces derniers consistoires, est venu vers moy depuis la présante escrite, bien estonné et perplex d'une nouvelle qu'il a entendue que vous. Sire, rendez la Corseque aux Genevois (i), disant, sy ainsy estoit, que luy et les autres Corses aymeroient mieux avoir le cordeau à col prest à estre estranglez que de retumber en la puissance desdits de Genevois. Je l'ay consolé le mieux que j'ay pu et asseuré que sa pœur estoit veine. Il m'a dit nommément que s'il pensoit que vous. Sire, les habandonnassiez, il ne se feroit point sacrer, et aimoit mieux estre au plus pauvre couvent de son ordre, pourveu que ce fust hors des mains des Genevois, que d'avoir le meilleur évesché de leur pais. Il m'a semblé, Sire, vous devoir avertir de ce que dessus. J'ay ordinairement aux oreilles des Siennois . avecques semblables plaintes pour leur respect. Je fais ce que je puis pour les entretenir en bonne espérance.
(i) Henri II, par le traité de Cateau-Cambrésis, rendit la Corae aux Génois.
HENRI n ET LE PAPE PAUL IV 1^5
Le 9 du même mois le cardinfil de Tournon écrivit à Henri II pour lui exprimer, ses crjaintes sur l'accomplissement du mariage de Philippe II avec Elisabeth d'Angleterre (i).
J'ay plus de peur que d'envie que ledit roy Philippes soit pour Pespouser : auquel cas, si le Pape me vouloit croire, il ne bailleroit point de dispense; dont, à ce que j^entends, Monsieur d'Angoulesme luy a parlé, mais la réponse qu'il en a eue est si générale et si peu résolutive qu'on ne sçauroit bonnement juger ce qu'il a délibéré d'en faire, s'il en estoit recherché.
Puis il ajouta ces mots sur les dispositions du Pape à l'égard de Henri II :
Sire, Monsieur d'Angoulesme m'a fait entendre la substance de l'audience qu'il a eue de Sa Sainteté. ... Et de vray, Sire, je croy que de sa naïve volonté il incline plus à vostre Majesté qu'il ne fait au roy Philippes : je ne sçais si j'oseroîs ainsi dire de ses neveux.
Les craintes de Henri II s'évanouirent bientôt. Philippe II résolut de faire la paix, et, pour gage de sa bonne volonté, il demanda en mariage Elisabeth, fille du roi de France, promise tout d'abord au jeune infant d'Espagne don Carlos. Le traité de Cateau-Cambrésis, signé le 3 avril 1 559^ ratifia cette union.
Pendant ce temps une révolution inattendue avait eu lieu à là cour de Rome. Paul IV, édifié enfin sur la conduite de ses neveux, sans doute par un de ces Théatins en la puissance desquels Henri II avait si grande confiance, avait dépouillé le cardinal Carlo Carafa et le duc de Palii^no de tous leurs emplois et les avait exilés. Ce fait important eut lieu le 27 janvier 1 5 59, à la grande satisfaction de tous.
« Maintenant, écrivit peu après l'évêque d'Angouléme, chacun, sans aucune dissimulation, les blasme et maudit, se plaignant tout haut de leur superbe, injustices, rapines et violences. > (2)
Le Pape, désabusé, fut sans pitié pour ses parents et ne voulut pas les revoir. Il mourut le 18 août i559. Le peuple romain manifesta une telle haine contre ce souverain pontife qu'on dut enterrer son corps de
(0 Lettres et Mémoires d*estat de Ribier, t. II, p. 777. {2) Lettre du 22 mars iSSç dans les Lettres et Mémoires éPestat de Ribier, t. II, p. 791
nuit, sans cérémonie. Il touraa alors sa fureur contre la statue de Paul IV, dont il jeta les débris dans le Tibre, et, fidèle aux traditions de toute populace^ il mit le feu au palais de Tlnquisition.
Gian-Angelo di Medici, élu pape dans la nuit du 25 au 26 décembre iSSg, prit le nom de Pie IV. Le 7 juin i56o il fit arrêter et jeter en prison les cardinaux Carlo et Alfonso Carafa, le duc de Paliano et d'autres membres de cette famille. Leur procès fut instruit et se termina, le 3 mars i56i, par une sentence de mort. Le cardinal Carlo fiit étranglé dans sa prison et le duc de Paliano décapité. Ainsi finirent ces deux personnages, qui, pendant le règne de Paul IV, avaient exercé un pouvoir si absolu. Les historiens ne sont pas d'accord sur les mobiles de la sévérité de Pie IV. Les uns disent que ce Pape voulut punir les excès commis par ces Carafa et apprendre aux neveux des papes futurs à ne pas abuser de leur faveur. D'autres prétendent qu'il obéit aux sollicitations du roi d'Espagne, son bienfaiteur, dont il servit ainsi la vengeance.
Philibert Babou de La Bourdaisiére acquit la faveur du nouveau Pape, qui le créa cardinal, en i56i. Il mourut à Rome le 25 janvier 1 570 et fut enterré dans Téglise Saint-Louis.
Le recueil des négociations de ce diplomate, du 19 juillet i568 au 19 décembre 1570, existe à la Bibliothèque nationale, F. Fr., 3i04 à 3io6 (i)..
(i) A la bibliothèque de Reims sont conservées 5o lettres de Babou de La Bourdaisiire, du X*' juillet 1 560 au 3 avril 1 56 1, et du 95 mars i563 an 8 janvier i564.EUe8;ont été ptibliéei sons ce titre : c Correspondance de Philibert Babou de La Bourdaisiére, éféfv^ d^Angoutémê^ depuis cardinal, ambassdeur à Rome, publiée sur le manuserit de la bibliothèque de Reims tar E. Henry et Ch. Loriquet; Reims, P. Dubois. iSSq, in-8.