‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 101 sur 302 · À Sainte-Marie della Steccata · texte numérisé non relu

À Sainte-Marie della Steccata

2. Dépeint par Gray comme se vouant à la mort, lors de la conquête du pays de Gailes par l'Angleterre, après des strophes d’imprécation qui font la matière du poème, Ode VI.

que les parties subordonnées de notre art, et peut être aussi des autres arts, se développent par une lente et progressive croissance, mais que celles qui dépendent d’une vigueur naturelle de l imagination, éclatent d'ordinaire tout, d’un coup dans la plénitude de leur beauté. De ceci Homère probablement, et plus certainement Shakespeare, sont des exemples remarquables. Michel-Ange a possédé la partie poétique de notre art au plus haut degré, et le même esprit audacieux qui lui fit explorer les régions inconnues de l’imagination, cet esprit, dis-je, charmé de la nouveauté et exalté par le succès de ses découvertes, ne pouvait manquer de l’aiguillonner et de le pousser dans la carrière au delà des limites que ses successeurs, dépourvus de tant d'énergie, n’ont pas la force de franchir.

S il faut distinguer l’une de l’autre la correction du dessin et la partie de l’imagination, je dirai que l’une tient à la mécenique de l’art (laquelle peut former aussi de justes prétentions au génie), et l’autre à la partie poétique. Pour donner du cœur aux élèves dans un cours d’études solide, il ne sera peutêtre pas mal à propos de remarquer que la sécurité dans le mécanique inspire la hardiesse dans le poétique. Le capitaine sur de son navire quitte sans appréhension le rivage ; celui qui sait sa main capable d'exécuter tout ce que son esprit conçoit, se fait un jeu de donner des formes aux créations de sa fantaisie. Je ne veux pas dire que Michel-Ange n'a été si grand par le poétique que pour avoir connu le mécanique parfaitement : mais je suis sûr que son exce.lence en cela l’a fortifié et enhardi dans cet essor vers la poésie, et qu’elle a servi à lui donner confiance dans ses saillies les plus aventureuses. Michel- Ange possédait dans un degré égal ces deux qualités. Mais quant à la partie mécanique, il y a de grands exemples de perfection dans la sculpture des anciens, et particulièrement dans le beau fragment connu sous le nom de Torse de Michel-Ange; tandis qu'il n’y avait point de modèles de cette grandeur de caractère

d'air et d’attitude qu'il a jeté dans toutes-ses figures, et qui. s’accorde si parfaitement avec la grandeur de ses contours. Ainsi il faut avouer qu’elle procède tout entière de son imagination,

la plus sublime que le monde ait vue.

Il est impossible de ne pas être étonné que les peintres qui ont précédé Michel-Ange, hommes d’ailleurs d'une habileté reconnue, n'aient pas songé à transporter chez eux un peu de cette grandeur de contour, qu'ils ne pouvaient manquer d’apercevoir et d'admirer dans les anciens sculpteurs, maïs il semble qu'ils ont considéré la sculpture de la même manière que les dernières écoles ont regardé les inventions de Michel-Ange, c'est-à-dire comme quelque chose qu'il fallait admirer sans s'en servir : quod super nos, nihil ad nos. Les artistes de son temps et Raphaël lui-même, semblent avoir été satisfaits de la manière sèche du Pérugin, et si Michel-Ange n'avait pas paru, rien n'aurait empêché que l’art ne continuât dans le même style. |

Outre Rome et Florence, où la grandeur de ce style a trouvé son premier théâtre, c’est à Bologne qu’on le recut, dans l’Académie de Carraches, dont Pellegrin Tibaldi fut comme le premier fondateur. Ce peintre fut le premier qui y porta ce style, et l’on pourrait produire plusieurs exemples qui montrent en lui l'héritage du véritable et authentique esprit, du génie noble et élevé de Michel-Ange. Quoique nous ne puissions hasarder au sujet de Tibaldi les louanges que ses compatriotes lui ont données, et l’appeler avec les Carraches nostro Michael-Angelo riformato, cependant il a le droït d’être placé parmi les premiers et parmi les plus grands successeurs du maître. Il y a de lui plusieurs dessins et inventions dont Michel-Ange lui-même n'aurait pas à rougir et que, sans faire injure à ce dernier, on prend quelquefois pour son ouvrage. J'en citerai un exemple ici, qui se trouve dans un livre familier à tous les jeunes artistes, dans les statues anciennes de Bishop’. Cet auteur y a inséré une planche de Polyphème d’après un dessin de Tibaldi, au bas de laquelle il a mis le nom de Michel-Ange. Dans le même recueil il attribue au même une Sibylle de Raphaël. Il est vrai que l’une et l’autre pièce sont des imitations expresses de Michel-Ange, et qu’elles sont dignes d’être sorties de sa main; mais nous savons que le Polyphème-

1, Paradigmata Graphica. L'auteur est Hollandais, L'édition anglaise, est de 1640-1686.

est peint dans l’Institut de Bologne par Tibaldi', et que l’autre est prise de la décoration de Notre-Dame-de-la-Paix® de Raphaël.

On avoue que les Carraches ont pris avec assez de succès la mécanique du maître ; mais cette partie divine qui s’adresse à l'imagination chez Michel-Ange et chez Tibaldi, est restée audessus de leur portée. Ils n’en ont pas moins formé une école fort recommandable, dont le style plus accessible se fait agréer d’un plus grand nombre; et s’il fallait juger de l’excellence en ce genre par le nombre plutôt que par le poids etla qualité des suffrages, je ne crois pas qu’elle occupât dans l’art un moindre rang que Michel-Ange. On peut dire la même chose à peu près du Tintoret, de Paul Véronèse et de plusieurs autres peintres vénitiens. Ils ont certainement contribué beaucoup à la dignité de leur style, en ajoutant à l’'enchantement de leur coloris quelque chose de la force de Michel-Ange; en revanche on se demande ; jusqu'à quel point leur élégance décorative aurait pu, en s’y ajoutant, relever le grandiose de Michel-Ange. Aussi bien, s’il y a une manière de peindre qu’on puisse regarder comme rapprochée de son style, c’est bien celle de Titien. Le faire de celui-ci, sa manière de coucher les couleurs sur la toile, semble venir (autant que les deux choses peuvent se comparer) d’un même esprit également dédaigneux de toute critique vulgaire.

La force de Michel-Ange ainsi modifiée et rapprochée du goût général, me rappelle l'observation que j’entendis faire un jour à un grand critique, à qui on faisait remarquer que notre traduction d'Homère, quelque excellente qu’elle soit, ne porte pourtant pas Le caractère et n’a pas le grand air de l’original. Il répliqua que, si Pope n’eût pas habillé la majesté nue d'Homère des grâces et de l’élégance de nos modes, malgré le tort qu’un tel habit fait à cette majesté, sa traduction aurait été recue avec beaucoup moins de faveur, et qu'il aurait dû se contenter d’un nombre bien plus petit de lecteurs.

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