Dans le carton de la Pêche Miraculeuse
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tous. Quelle noblesse, quelle majesté dans la figure de saint Paul! Et cependant quelle noblesse Raphaël n’y aurait-il pas ajouté encore, si le principe du contraste avait été connu de son temps, mais par dessus tout celui de la flamme, qui constitue la grâce et la beauté! Vous ne verriez pas alors une figure debout qui porte également sur les deux jambes, ni deux mains étendues dans la même direction, ni ces draperies où il n'y a pas la moindre apparence d’arrangement. Le carton suivant représente la Vocation de saint Pierre. Ici, dit notre critique, il y a douze figures droites : quel dommage que Raphaël n'ait pas connu le principe de la pyramide! Il se serait arrangé pour que les figures du milieu foulassent un sol plus élevé, ou que celles des extrémités apparussent baissées ou couchées : ce qui n'aurait pas seulement donné au groupe la forme de la pyramide, mais encore l’avantage d'un contraste entre les figures baissées et les droites. Et véritablement, a-t-il ajouté, j'ai souvent déploré qu’un aussi grand génie que Raphaël n’ait pas vécu dans notre siècle de lumières, depuis que l’art est réduit en principes, et qu’il n'ait pas été élevé dans une de nos Académies. Quels chefs-d’œuvre il est à supposer que son divin pinceau eût produit ! »
Je ne vous ennuierai pas plus longtemps des observations de mon ami, que vous êtes maintenant je pense en mesure de continuer. Il est curieux de voir ainsi des gens afficher une grande admiration pour une réputation établie, et en même temps former des objections contre les qualités mêmes qui leur valent cette réputation.
Les critiques ne cessent de se plaindre que Raphaël n'ait pas eu le coloris et l'harmonie de Rubens, ou le clair-obscur de Rembrandt, sans considérer combien l’harmonie brillante
du premier ou l’affectation du second ôteraient de la majesté
à Raphaël. Il est certain que Rubens a une grande harmonie, et que Rembrandt entend le clair-obscur; mais ce qui fait une beauté dans un genre inférieur, serait à bon droit blâmé dans un genre supérieur : de même que le tour vif et léger qui fait l'agrément de l’épigramme, serait mal placé dans un poème épique.
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Pour conclure, je ne voudrais pas qu’on croie que je représente les règles comme inutiles; je ne m’élève que contre une servile attention à les suivre dans leur lettre étroite, qui souvent s’oppose à de plus hautes perfections, et qui se perd dans l’éclat d’un vaste génie. |
Je ne sais si vous trouverez que la peinture est un sujet d’intérêt général. Il se pourrait qu'en insérant cette lettre, vous encouriez le blâme que mériterait un homme qui, chargé de haranguer un auditoire, lui tournerait le dos pour ne s’entretenir qu'avec une seule personne.
Monsieur,
L'accueil que vous avez fait à ma première lettre sur la peinture, m'encourage à vous proposer quelques idées nouvelles sur le même sujet.
Parmi les peintres et les critiques d’art, il y a une maxime générale qu'ils répètent sans cesse. Imiter la nature est leur règle invariable ; mais je n’en connais pas un seul qui ait expliqué de quelle manière il fallait entendre cette règle; ce qui fait que chacun la prend dans le sens le plus ordinaire. On croit que les objets sont représentés naturellement, quand ils se présentent avec un relief qui les fait paraître réels. Peut-être on trouvera singulier d'entendre disputer sur le sens de cette règle ; cependant il faut considérer que si le mérite de la peinture ne consistait que dans cette espèce d’imitation, la peinture déchoirait de son rang et ne serait plus considérée comme un art libéral, frère de la poésie : cette imitation étant purement mécanique, telle que l'esprit le plus pesant serait toujours sûr d'y réussir le mieux; car justement le peintre de génie ne saurait s’abaisser à des besognes grossières, auxquelles l’esprit n’a point de part. Et quel droit la peinture a-t-elle de se dire parente de la poésie, si ce n’est par son pouvoir sur l’imagination ? C’est à former ce pouvoir que le peintre s applique,
c'est dans ce sens qu'il étudie la nature, et souvent il atteint son but en cessant d’être naturel, dans le sens limité de ce mot.
Le grand style de la peinture exige qu’on évite cette minutieuse attention ; il faut qu'il s’en sépare avec autant de soin que le style poétique se sépare de l’histoire. Les ornements de la poésie détruisent cet air de vérité èt dé simplicité qui doit caractériser l’histoire ; mais l'essence de la poésie consiste à s’écarter de la simple narration et à s'approprier les ornements capables de plaire à l’imagination. Vouloir joindre les beautés des deux styles, mêler l’école Hollandaise avec l’école Italienne, c'est marier des choses contraires, qui ne peuvent subsister ensemble, et qui détruisent réciproquement leurs effets. Les Italiens ne s’attachent qu'aux grandes idées générales et invariables, qui tiennent à la nature dans le. sens universel; les Hollandais au contraire s'arrêtent à la vérité littérale et à l’exactitude minutieuse du détail, à la nature, si l’on peut dire, mo-
difiée par des accidents. L’attention qu'on donne à ces petits É
détails, est la vraie cause de ce naturel d'imitation qu'on admire dans les tableaux hollandais ; laquelle, si l’on admet que ce soit une beauté, est une beauté d’ordre inférieur, qui doit céder le pas à une beauté plus haute, étant donné qu'on ne peut obtenir l’une sans sacrifier l’autre.
Si l’on me demandait ce que je RES les ouvrages de”
Michel-Ange auraient gagné à ce qu'on y eût ajouté le prestige des parties mécaniques de l’art, je répondrais sans hésiter que ces chefs-d'œuvre perdraient par là une grande partie de l'effet qu’ils ont sur les esprits capables de les comprendre. On peut dire que ses productions sont tout génie, toute âme : pourquoi donc voudrait-on les charger d’uné matière épaisse qui ne pourrait que détruire son dessein en retardant le mouvement de l'imagination ?
Si l’on prétend que cette idée n’est qu'un effet de l’enthousiasme, je répondrai que ceux qui la critiquent ne sont pas familiarisés avec les ouvrages des grands maîtres. Il est très difficile de dire exactement le degré d'enthousiasme admis par la peinture et par la poésie. Il peut arriver qu’on donne trop
de latitude, comme aussi trop de contrainte, à l'imagination. Si de la première manière on produit des monstres incohérents, de l’autre on tombe dans ce qui ne vaut pas mieux, dans une froide insipidité. Une connaissance intime des passions et le bon sens, non pas proprement le sens commun, doivent en définitive en marquer les limites. On a pensé, et avec raison je crois, que Michel-Ange a quelquefois outrepassé ces limites ; je me rappelle même avoir vu de ses figures dont il était difficile de dire si elles étaient sublimes au dernier degré, ou extrêmement ridicules. De tels défauts peuvent être regardés comme l’ébullition du génie ; mais du moins Michel-Ange eut ce mérite de n’être jamais insipide; et, quelque impression qu'il produise, ce ne sera jamais l'indifférence.
Ce que j'ai voulu considérer, c’est le style le plus sublime et particulièrement celui de Michel-Ange, l’'Homère de la peinture. Mais il existe d’autres genres, susceptibles de cette imitation exacte de la nature, qui fait le principal mérite du genre le moins élevé. Ce qui est sûr, c’est qu’en peinture comme en poésie, le plus grand style tient le moins de la nature com- | mune.
On peut recommander sans crainte un peu plus d’enthousiasme aux peintres modernes, et le trop en cela n’est certainement pas le défaut du temps où nous vivons. Les peintres d'Italie semblent avoir déchu continuellement à cet égard, depuis le temps de Michel-Ange jusqu’à celui de Carle Maratte, et depuis ce dernier jusqu’à cette profondeur d’insipidité où nous sommes enfoncés maintenant : de sorte qu’il n’y a pas besoin de remarquer que, quand j'oppose les peintres de l’Italie aux Hollandais, ce n’est pas des modernes que je parle, mais des chefs des anciennes écoles de Rome et de Bologne. Je n’entends pas non plus par peintres italiens ceux de l’école de Venise, qu’on peut fepne comme lés Flamands de Fltalie. Il ne me reste plus qu’un mot à dire aux peintres : savoir qu'à quelque excellence qu’ils atteignent par un naturel d'imitation, il ne faut pas qu'ils s’imaginent avoir atteint par là le vrai sommet de l’art. Aux connaisseurs d’autre part je conseille que, parce qu'ils auront vu un chat ou un violon peint avec
assez de naturel pour qu’on croie, comme on dit, qu’on va le prendre, ils ne se hâtent pas pour cela de comparer lé peintre à Raphaël ou à Michel-Ange.