DE L’'IMITATION DU MODÈLE. — THÉORIE DE LA NATURE GÉNÉRALE
Messieurs,
Il n’est pas facile de parler comme il faut à un si grand nombre de jeunes peintres différents par l’âge et par le degré d'avancement. L'esprit demande une nourriture appropriée à sa croissance ; les mêmes choses qui ont secondé nos premiers efforts, peuvent n'avoir pour effet que de nous retarder en approchant de la perfection.
Les premiers soins du jeune peintre doivent tendre, comme je l'ai remarqué dans un précédent discours, àacquérir l'adresse mécanique, et ne viser que l’imitation exacte de l’objet qu’il a devant les yeux. Ceux qui ont dépassé les premiers éléments, trouveront peut-être avantage dans l’avis que je leur ai également donné, de faire une étude diligente des ouvrages des grands maîtres nos prédécesseurs ; mais en même temps je me suis efforcé de les mettre en garde contre l'inconvénient qu’il y a à se soumettre à l’autorité d’un seul, quelque excellent maître que ce puisse être. Je vous ai recommandé de ne pas vous priver, par une imitation étroite de sa manière, de la richesse et de la variété de la nature. Maintenant, j'ajou-
* terai que la nature elle-même ne doit pas être copiée avec
trop de rigueur. Il y a des beautés dans la nature qui pas-
sent l’imitation au sens vulgaire du mot; et ce sont ces beautéslà que je veux vous indiquer à présent. Les élèves qui, ayant traversé les exercices de pure imitation, se trouvent plus avancés dans l’art, et, sûrs désormais de leur main, ont le loisir d'exercer leur esprit, doivent apprendre qu'un simple copiste de la nature ne produira jamais rien de grand, qu'il n’élèvera jamais les idées, qu’il n’échauffera jamais l’âme du
spectateur.
Or c’est à ce but-là que doit tendre l’ambition du véritable peintre : au lieu de chercher à amuser les hommes par une
gentillesse d'imitation, il faut qu il tâche de les perfectionner par la grandeur de ses idées ; au lieu de briguer des éloges en trompant un sens de surface, il doit mériter la renommée en se soumettant les imaginations.
Le principe que j'avance ici, que la perfection de l’art ne consiste point dans une simple imitation, est loin d’être nouveau ou singulier. Il est fondé sur l'opinion de tout ce qu'il y a d'hommes éclairés. Les poètes, les orateurs, et Les rhéteurs de l’antiquité ne cessent de confirmer cette proposition, que tous les arts recoivent leur perfection d’une beauté idéale supérieure à tout ce qu’on trouve dans une nature individuelle. La pratique des peintres et des sculpteurs de leur temps, en particulier celle de Phidias (l'artiste favori de l’antiquité), ne cesse d’être citée chez eux en confirmation de ces idées. Comme si ce qu'ils ont connu de son génie ne pouvait suffire à exprimer l'admiration qu’ils en avaient, ils ont recours à l’enthousiasme poétique * ils l’appellent une inspiration, un don du ciel. Il supposent que l'artiste s'est élevé aux régions célestes, pour remplir son esprit de l’idée parfaite de la beauté. « Celui, dit Proclus’, qui prend pour modèle les formes que la nature produit, et qui se borne à les imiter exactement, n’atteindra jamais à la beauté parfaite. Car les productions de la nature sont pleines de disproportion, et demeurent fort au-dessous du vrai type de beauté. Aussi Phidias, lorsqu'il fit son Jupiter?
1. CommenraiRE AU Timée, Luv. Il, ciré par Junius DE PICTURA VETERUm (Note de l’auteur.)