Priucipalement au palais du Té
rait la meilleure partie de la réputation de ces illustres peintres, car on les regarde avec raison comme l'effet du plus grand effort de notre art, C’est donc à ces ouvrages que nous devons donner principalement notre aitention pour apprendre les plus hautes perfections de l’art. Quant aux genres inférieurs, comme leur découverte est un point acquis, il sera
facile d'atteindre à ces genres et de descendre au second rang qu'ils occupent, quand on possédera le premier. | Raphaël, qu’on met en général à la tête des peintres de la première classe, doit sa réputation, ainsi que je l'ai remarqué, à son excellence dans les plus hautes parties de l'art; aussi ses ouvrages à fresque doivent être les principaux objets de notre attention. Ses tableaux de chevalet sont moins estimés ; car, quoiqu'il ait embelli de plus en plus jusqu’à sa mort ses
ouvrages par l'addition de ces ornements d'ordre inférieur qui
font tout le mérite de quelques peintres, il n’est cependant
jamais parvenu en cela à un degré de perfection qui fasse de lui un modèle à suivre. Jamais il n’a pu se défaire tout à fait de cette sécheresse, je dirai même de cette petite manière, qu’il avait héritée de son maître. Jamais il n’a acquis ce goût délicat dans le coloris, ce clair-obscur large, cet art et cette économie de l’union des clairs aux clairs et des ombres aux ombres, se fait sortir l’objet du fond avec cette plénitude è effet qu'on admire si fort chez le Corrège. Lorsqu'il peignait
à l’huile, il semble que sa main devenait raide et embarrassée au pa de lui faire perdre, avec sa facilité et son esprit, jusqu’à cette correction des formes, si parfaite et si admirable dans ses fresques. Je ne me rappelle pas avoir vu aucun tableau de ce genre de lui RUE la Transfiguration‘) où ne se trouvent quelques parties qu’on peut bien dire faiblement ie nées.
Que ce défaut ne soit pas un écueil essentiel à la peinture à l'huile, assez d'exemples chez les peintres modernes en sont la preuve. Louis Carrache, par exemple, a conservé dans ses tableaux à l'huile le même esprit, la même vigueur et la
1. Le célèbre tableau du Vatioan, en ce temps-là à Saint-Pierre in Montorio.
même correction qu'il a eu dans la fresque. Remarquez que mon intention n’est pas de faire descendre Raphaël du haut rang qu il occupe à bon droit; je le compare ici à lui-même, et je ne trouve pas qu'il soit le même en peinture à l'huile qu’à fresque.
Après les œuvres de Raphaël, celles de Michel- Ange réclament toute l'attention de ceux qui ambitionnent cette plus noble carrière de l’art. Il ne possédait pas tant de belles parties que Raphaël, mais celles qu’il avait étaient du genre le plus sublime. Il ne considérait dans l’art que peu de chose au delà de ce qui s'obtient par la sculpture, c’est à savoir la correction des formes et la vigueur des caractères. On ne doit chercher dans les ouvrages d’un maître que ce qu'il a voulu. y mettre : Michel-Ange n'a jamais tâché d'acquérir ces élégances et ces grâces d’ordre inférieur. Vasari dit qu'il n’a peint dans toute sa vie qu’un seul tableau à l'huile, et qu’il prit la résolution de n’en jamais faire un second, disant que c'était là un emploi digne des femmes et des enfants.
Si jamais quelqu'un eut le droit de regarder les petites ressources de l’art comme indignes de son attention, c’est certainement Michel-Ange, et l’on ne doit pas être surpris qu’un génie comme le sien ait méprisé ou ait été empêché d’estimer toutes ces grâces et embellissements de l’art, qui jettent tant de lustre sur les œuvres de plusieurs autres.
D'un autre côté il faut remarquer qu’en même temps que les beautés auxquelles on voudrait qu’il eût fait plus attention, il a rejeté tous les faux ornements qu’une apparence spécieuse a fait recevoir au détriment de l’art chez quelques-uns des peintres les plus estimés. Et j'ose dire que quand ces beautés supérieures seront plus connues et plus étudiées par les artistes et par les patrons de l’art, sa renommée et son crédit augmenteront avec nos connaissances. Son nom jouira alors de la même vénération dont il a jouiausiècle éclairé de Léon X, et il est remarquable que la réputation de ce véritablement grand homme a été en décroissant à mesure que l’art lui-même a décliné. Car je dois vous faire remarquer qu'il y a longtemps que l’art décline ; et notre unique espoir de son renouvelle-
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ment est dans le sentiment profond que vous aurez de sa décadence. C'est à Michel-Ange que nous devons l’existence même de Raphaël; c’est à lui que Raphaël doit la grandeur de son style. C’est de lui’ que Raphaël apprit à élever ses idées et à concevoir ses sujets avec dignité. Le génie de Raphaël, né pour briller et éclairer, aurait pu, comme le feu dans les matières combustibles, demeurer toujours enseveli, s’il n’eût reçu lPétincelle de son contact avec Michel-Ange; et quoiqu'il n'ait jamais éclaté avec la chaleur et la véhémence de ce dernier, il faut avouer néanmoins qu'il brüla d’une flamme plus pure, plus chaste et plus égale. Notre jugement décide, à tout prendre, en faveur de Raphaël. Ce qui n'empêche pas de convenir que Raphaël ne prend jamais sur l’âme un empire assez fort, un ascendant assez entier pour faire qu’elle ne désire rien de plus et ne ressente plus aucun besoin. Au contraire les meilleurs ouvrages de Michel-Ange font un effet correspondant à ce que Bouchardon disait qu’il éprouvait à la lecture d'Homère; «toutes ses proportions lui semblaient ARR. et la nature qui l’environnait semblait réduite à des atomes ®. »
Si nous mettons ces ES grands re en Le nous Ange plus de génie et d'imagination. L'un a excollé dans la beauté, l’autre dans l'énergie. Michel-Ange tient davantage de l'inspiration poétique, ses idées sont vastes et sublimes, ses personnages appartiennent à un ordre d'êtres supérieurs, ils n'ont rien en eux, rien dans leur attitude, rien dans le style de leurs traits et de leurs formes, qui nous fasse ressouvenir qu'ils sont de la même espèce que nous. L’imagination de Raphaël n’est pas si élevée ; ses figures ne sont pas tellement séparées de notre espèce rapetissée, quoique ses idées soient chastes, nobles et dans une grande conformité avec leur objet. Les ouvrages de Michel-Ange ont un caractère fort,
1, Voir p. 26, note.
2. D'après Voltaire (Questions sur l'Encyclopédie; art. Épopée). M. de Caylus et M. de Boze rapportaient cette anecdote différemment. Falconet (Œuvres litt., t. Il, p. 303) met en doute son origine.
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singulier et déterminé ; ils paraissent ne tirer leur source que de son esprit : d’un ont si riche, si abondant, qu’il n’eut jamais besoin ou paraît dédaigner de recourir à l’aide d’autrui. Les matériaux de Raphaël sont généralement empruntés, quoique la noble architecture dans laquelle il les fait entrer soit son fait. L’excellence de cet homme extraordinaire réside dans la convenance, la beauté et la majesté de ses caractères, sa composition judicieuse, la correction de son dessin, la pureté de son goût, dans la manière adroite avec laquelle il accommode les conceptions des autres aux siennes. Personne ne l’a surpassé dans le jugement qui chez lui préside à l’union de ses observations sur la nature avec l’énergie de Michel- Ange et avec la beauté et la simplicité de l’antique. Si donc on demandait lequel doit tenir le premier rang, de Raphaël ou de Michel-Ange, il faudrait répondre que, si ce rang appartient à celui qui a possédé une combinaison plus étendue de qualités supérieures de l’art, on ne peut douter que Raphaël est le premier; mais si, comme Longin le croît', le sublime, étant la plus haute excellence à laquelle l'esprit humain puisse atteindre, a de quoi racheter l'absence de toute autre beauté et payer pour tous les défauts, alors c’est Michel-Ange qui demande la préférence.
Ces deux hommes extraordinaires ont porté quelques-unes des plus hautes parties de l'art à une plus grande perfection qu’on n'avait sans doute encore jamais fait. On ne les a certainement pas surpassés ni égalés depuis. Plusieurs de leurs successeurs ont été conduits à délaisser cette grande route comme un sentier battu, cherchant à surprendre et à plaire par des choses rares et nouvelles. Quand ce désir de la nouveauté n'a procédé que de paresse ou de caprice, il ne mérite pas d’émouvoir la critique ; mais quand il a été l'effet d’un esprit agissant et d’un génie original, il est toujours frappant, intéressant, jamais insipide.
Tel est le grand style, comme il paraît chez ceux qui l'ont
1. Au Traité du sublime, ch. xxvir et xxx. Il est au moins notable que
Longin exclut formellement l’art de cette application, n’y retenant que les ouvrages de la nature, dont le discours est uu exemple.
possédé dans son plus haut degré: la recherche de la nouveauté, soit dans la conception, soit dans l'interprétation des sujets, n’y a point de place.
Mais il y a un autre style qui, quoique inférieur au premier, ne laisse pas d’avoir beaucoup de mérite, parce qu'il nous fait sentir chez ceux qui l'ont cultivé une imagination vive et forte. Ce style, qu'on peut appeler le style original ou caractéristique, n'ayant que peu de rapport avec aucun modèle emprunté soit de la nature générale, soit de la nature individuelle, ne se soutient que par la constance avec laquelle le peintre se renferme dans les principes qu'il a choisis, dans Tunion et l’harmonie parfaite de son dessein. La perfection de thaque style et surtout des ee inférieurs, dépend beaucoup de l’union et de l'harmonie qu’on conserve entre toutes les parties, en sorte qu'elles semblent enchainées toutes ensemble, comme si le tout venait d’un seul esprit. Il en est des productions des arts comme des caractères des hommes. Les défauts ou les vices de quelques-uns d’entre eux ne semblent pas leur aller mal, quand ils paraissent tenir de la pousse naturelle, et ue faire qu’un avec le reste de leur caractère. La peinture fidèle d'un esprit, même s’il n’est pas de l'espèce la plus élevée, mème irrégulier, sauvage et incorrect, pourvu qu'il soit marqué de ce feu et de cette fermeté qui font les œuvres de génie, attirera davantage l'attention et frappera plus qu’une combinaison de qualités mal unies ensemble, ou si l’on peut dire, qu’un ouvrage même qui posséderait tous les genres de
mérites, mais dans un degré inférieur. î
Un des plus fortement marqués parmi les caractères de ce genre, auquel ne revient pourtant de place que dans les genres inférieurs au grand style, est celui de Salvator Rosa. Il nous donne de la nature une impression particulière, laquelle, quoique dénuée de toute grâce, élégance et simplicité, quoique elle n’ait rien de cette élévation qui appartient au grand style, a néanmoins l’espèce de dignité qui revient à la nature sauvage et sans culture. Mais ce qu’on doit surtout admirer dans cet artiste c’est la parfaite correspondance qu'il a observée entre les sujets qu’il a choisis, et la manière dont il les a traités.
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Tout est d’une pièce; ses rochers, ses arbres, ses ciels, jusqu’à son faire, ont le mème caractère rude et sauvage dont ses figures sont animées.
On peut opposer au caractère de Salvator Rosa celui de Carle Maratte, qui à mon avis n’a pas une grande vigueur d'esprit ni une grande force originale. Il frappe rarement l'imagination par des beautés supérieures, et ne nous captive pas davantage par le caractère original d’un artiste qui pense pour lui-même. Il a connu et pratiqué toutes les règles de l’art, et d’un mélange de Raphaël, des Carraches et du Guide, il s'est composé un style dont le seul défaut est, en n'ayant point de défauts manifestes, de manquer de toute beauté frappante : les éléments du composé qu’il forme n'étant jamais
fondus en un corps homogène, original dans son genre, ou
excellent sous aucun point de vue.
Je mentionnerai encore deux autres peintres qui, quoique entièrement dissemblables, ont ceci de commun, qu'ayant été chacun d’accord en tout avec soi-même et possédé un style qui était bien à eux, ils ont par des moyens opposés atteint la même réputation. Les artistes dont je parle sont Rubens et Poussin. Je nomme ici Rubens parce que je le considère comme un exemple très remarquable d’un esprit qui se montre le même dans toutes les différentes parties de l’art. Le tout est à tel point d’une pièce, qu'on ne peut s'empêcher de croire que, si une seule des qualités qu'il avait eût été davantage suivant la perfection, ses ouvrages auraient été moins achevés. Supposons qu'il y ait plus de pureté et de correction dans son dessin, son manque de simplicité dans la composition, dans la couleur, dans la draperie, en serait rendu plus choquant.
Dans sa composition, l'art est trop apparent ; ses figures ont de l’expression, et leurs attitudes ont de l énergie, mais sans simplicité ni noblesse. Son coloris, qui est la partie dans laquelle il excellait surtout, a néanmoins trop de ce que nous appellerions bigarrure. Il y a par tous ses ouvrages un égal manque de cette délicatesse dans le choix et de cette élégance dans les idées, indispensables dans le genre le plus relevé de l’art, et ce défaut peut être regardé jusqu’à un certain point
comme la cause de l'éclat exceptionnel dont brillent dans ses ouvrages les mérites du genre inférieur. Et le fait est que la facilité avec laquelle il inventait, la richesse de sa composition, l'harmonie abondante et la beauté de son coloris éblouissent à tel point la vue, qu'aussi longtemps qu’on a ses ouvrages devant les yeux, on ne peut s'empêcher de trouver que ses défauts sont amplement rachetés. 2
En face de ce style fleuri, négligé, libre et incorrect, le style simple, châtié, pur et correct du Poussin, semble former un contraste parfait, Mais quelque opposées que soient leurs manières, ils se sont trouvés d'accord en un point : conservant
: tous les deux une parfaite correspondance entre toutes les par-
°ties de leurs manières respectives, au point qu’on se demande si ce qu'on regarde dans l’une ou dans l’autre comme des défauts, pourrait être changé sans détruire tout l’ensemble.
Poussin avait passé tant de temps dans le commerce et la conversation des statues antiques, qu'on peut dire qu'il les connaissait mieux que les gens qui vivaient sous ses yeux. J'ai souvent pensé qu’il avait poussé cette vénération pour les anciens, jusqu’à souhaiter que ses ouvrages eussent l'air de tableaux antiques. Il est certain qu’il a copié quelques anciennes peintures, et entre autres les Noces qui sont à Rome au palais Aldobrandini’, que je crois être le meilleur monument de ces âges anciens, qu'on ait trouvé jusqu'ici.
Les ouvrages d’aucun peintre moderne ne tiennent autant de l'air des tableaux anciens que ceux de Poussin. Ses meilleures productions sont d’une sécheresse d'exécution remarquable, qui, quoique on ne doive en aucune sorte la proposer comme un modèle, n’en est pas moins tout à fait en rapport avec cette simplicité antique qui caractérise son style. Comme Polydore de Caravage, il avait tant étudié les anciens, qu'il s'était acquis l'habitude de penser à leur mode, et semble
| - Dites Noces Aidobrandines, maintenant dans la bibliothèque du Vatican.
I LE copies de ce morceau, l’une au palais Pamphili à Rome, l’autre au musée. de Chartres, passent avec apparence pour l'œuvre de Poussin. Je ne sais S'il faut reconnaître ind l’une de ces copies celle (Richardson, t. IL, p. 316) que possédait le Cavalier del Pozzo.
avoir connu parfaitement les mouvements et les attitudes qu'ils prenaient en chaque circonstance.
Poussin, dans les derniers temps de sa vie, changea sa manière sèche en une autre beaucoup plus moelleuse et plus riche, et où il y a plus d’accord entre les figures et le fond ; ainsi qu'on le voit par les Sept Sacrements de la galerie du duc d'Orléans ‘. Mais ni ces tableaux, ni aucun de ceux qu'il a peints dans ce goût, ne sont du tout comparables à plusieurs des tableaux dans la manière sèche, que nous possédons en Angleterre.
Les sujets favoris de Poussin ont été les fables anciennes, et aucun peintre n'a jamais eu plus de titres à peindre de pareils sujets, non seulement à cause de la connaissance profonde qu'il avait des cérémonies, coutumes et usages des anciens, mais encore à cause de sa science des divers caractères donnés à leurs figures allégoriques par ceux qui les ont inventées. Quoique Rubens ait montré beaucoup de fantaisie dans ses satyres, ses Silènes etsesfaunes, cependantils ne forment point chez lui cette classe distincte et séparée d’êtres si attentivement mise en scène par les anciens et par Poussin. Il est certain que, lorsqu'on veut représenter de pareils sujets de l’antiquité, il ne faut pas que rien dans le tableau nous fasse penser aux temps modernes. L’ esprit est rejeté dans les siècles passés, et rien ne doit se présenter qui soit de nature à rompre cette illusion.
Il semble que Poussin a pensé que le style et le langage dans lesquels ces sortes d’histoires sont racontées, ne perdaient rien à conserver quelque chose de l’ancienne manière de peindre, qui paraît avoir consisté dans une uniformité générale du tout; de façon que l'esprit était transporté dans l'antiquité, non Lot par le sujet, mais encore par la manière dont il était exécuté.
Si Poussin, à l’imitation des anciens, représente Apollon sur son char sortant du sein de la mer, pour peindre le lever du soleil, s’il personnifie les rivières et Les lacs, ces figurations