‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 41 sur 302 · dd · texte numérisé non relu

dd

ont une fois détourné de porter leur vue au delà d'eux-mêmes, ont, autant que j'ai pu l’observer, entièrement cessé depuis ce moment de perfectionner leurs ouvrages ; au contraire ils ont rétrogradé. On peut les comparer à des hommes qui ont vécu sur leur capital, jusqu’à ce qu’ils soient réduits à la mendicité et laissés sans ressources.

Je ne puis par conséquent rien vous recommander de mieux que de vous appliquer à vous servir pour vos ouvrages de ce que vous apprenez dans les ouvrages des autres. Cette recommandation a l’air d’être inutile; mais l’expérience m’a appris que des artistes à qui ne manquaient ni l'amour sincère de leur art, ni le goût des beaux tableaux, ni le discernement du bon et du mauvais, n’en continuaient pas moins à suivre leur manière, sans essayer jamais de rendre dans leurs ouvrages la moindre idée de ces beautés qu’ils avaient admirées chez les autres. Il est difficile d'imaginer comment les peintres italiens de nos jours, qui vivent au milieu des trésors de l’art, peuvent être contents de leur propre style. Ils continuent de suivre leurs lieux communs, et ne songent pas un instant qu’il vaille la peine de rendre visite aux chefs-d’œuvre dont ils sont entourés.

Je me rappelle m'être trouvé il y a quelques années à Rome, avec un artiste de grande renommée en Europe : homme dont le talent d’ailleurs considérablé était cependant loin d’égaler la bonne opinion qu’il en avait”. La célébrité qu'il avait lui faisait croire trop aisément qu'il se trouvait sur le même rang, comparé à ses prédécesseurs, qu'à l'égard de ses médiocres contemporains. Dans une conversation que nous

eùümes ensemble sur quelques particularités des ouvrages

de Raphaël, il parut ou feignit de ne se les rappeler que fort confusément. Il me dit qu'il y avait plus de quinze ans qu'il n’avait mis le pied au Vatican; qu’à la vérité il avait été en marché pour copier un important tableau de Raphaël, mais que l'affaire avait manqué; que si cependant le traité s'était fait, sa

1. MM. Gosse et Fry reconnaissent ici Raphaël Mengs, maïs avec peu d’apparence. Peut-on croire que ce pédant artiste eût voulu se vanter de mépriser

Raphaël?

copie aurait été bien supérieure à l'original. Le mérite de cet arliste, quelque grand qu'on le suppose, aurait été, j'en suis sûr, bien plus grand et sa présomption beaucoup moindre, s’il avait visité le Vatican au moins une fois par mois, comme c'aurait été son devoir de le faire.

Je m'adresse à vous, Messieurs, qui avez fait quelques progrès dans l’art, et qui pour l'avenir allez être remis à votre jugement et à votre discrétion. Je vous regarde comme arrivée à ce point où il vous est permis de penser d’après vousmêmes, et de songer que tout homme est faillible ; de porter dans l'étude des maîtres cette restriction, que les grands hommes ne sont pas toujours exempts de grandes fautes ; de critiquer, de comparer, et de leur donner un rang dans votre estime, suivant qu'ils s’approchent ou s’éloignent de l’idée que vous vous êtes faite de la perfection, laquelle n’est (ne l'oublions pas) que le résultat des leçons de ces maîtres, et cessera d’être juste et exacte si vous cessez de les étudier. Ce sont leurs perfections qui vous ont enseigné à connaître leurs défauts.

Je voudrais que vous oubliiez où vous êtes et qui est celui qui vous parle : je ne fais que vous diriger vers de plus grands modèles et vers de meilleurs conseillers. Il reste peu de chose à vous enseigner ici et vous devez à l’avenir être vos propres maîtres. Rendez pourtant cette justice à l’Académie d’Angleterre, de vous souvenir que vous n'y avez pris ni pratique bornée, ni fausses idées, rien enfin qui puisse vous entrainer à limitation d'aucun maître vivant qui soit le favori à la mode. Comme on ne vous a pas appris à nous flatter, n’apprenez pas à vous flatter vous-mêmes. Nous avons tâché de ne vous faire admirer que ce qui est vraiment admirable. Si vous choisissez des modèles médiocres, ou si vous prenez vos premiers

ouvrages pour modèles de vos derniers, ce sera votre faute. !

Le propos de ce discours et de la plupart des autres, a été de vous garantir de l’opinion fausse, trop suivie parmi les artistes, des pouvoirs imaginaires d’un génie naturel et de sa suffisance à produire de grandes œuvres. Cette opinion, suivant le genre d’esprit qui l’adopte, produit presque toujours,

FT TE al sis fe

FR ol + ñ

ou une vaine confiance, ou un découragement : l’un et l’autre funestes à l’avancement de l’art.

Étudiez donc sans relâche les chefs-d'œuvre des grands maîtres. Suivez d’aussi près que vous pourrez, l’ordre, la manière, les principes qui ont présidé à leur étude. Étudiez la nature attentivement, mais toujours avec ces maîtres dans votre compagnie; considérez-les comme des modèles que vous devez imiter, et comme des rivaux contre lesquels il vous faut combattre.

2 08 MONA ERP

SEPTIÈME DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES

le ro décembre 1776

Page 1