‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 49 sur 302 · PP TNT EN CPI TE PS CRAN · texte numérisé non relu

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que nous voyons, sans peupler l'air et l’eau de ces figures allégoriques. Ainsi il a rempli par là parfaitement ses intentions ; et dans ce cas toutes les autres considérations moin-

dres, capables de contrarier le grand dessein de l'ouvrage, devaient nécessairement céder et disparaitre,

+ La variété produite parle mélange de portraits et de costumes

modernes avec des figures allégoriques ne doit pas être sacrifiée légèrement à un scrupule de la raison, lorsque cette raison prive l’art en quelque manière de son existence même. Il faut se rappeler toujours que l’affaire d'un grand peintre est de produire quelque chose de grand en peinture ; à cause de cela 1l doit veiller à ne pas se laisser détourner de son objet par des apparences de raison.

Ce qui a été si souvent allégué contre la poésie allégorique, qu’elle est ennuyeuse et sans intérêt, ne saurait être appliqué avec autant de fondement à la peinture, dont l'intérêt est d’un genre différent. Si la peinture allégorique produit une plus grande variété de beauté idéale, une composition plus | riche, plus variée, plus délectable, et fournit à l'artiste une plus grande occasion de montrer son talent, tout l'intérêt qu’il a en vue s’y trouve. Un tableau peint de la sorte n’attire pas seulement, il fixe et retient l’attention.

Que si l’on objecte que Rubens s’est trompé dans le principe, en se croyant obligé de rendre son ouvrage si excessivement décoratif, je réponds qu’on change la question. Ce style était son style particulier, il n’en avait pas d'autre à son service, et sans doute on ne l’avait choisi pour cet ouvrage que parce que tel était son style. Personne ne. conteste qu'un peintre de l’école soit de Bologne, soit de Rome, eût mis dans un pareil ouvrage plus de noblesse et d’érudition.

Ceci nous conduit à un autre chapitre important du goût: savoir l'examen de ce que valent les différentes classes de l’art, et de l'estime qu'il faut en faire.

Tous les arts ont en soi des moyens qui s'adressent, les uns à la partie intellectuelle, les autres à la partie sensible de nous-mêmes. En supposant le mérite égal dans l’emploi de ces deux sortes de moyens, il est à peine besoin de demander

132 SEPTIÈME DISCOURS lesquels méritent la préférence, de ceux qui retracent les actions héroïques et les plus nobles passions de l'homme, ou de ceux qui, par le secours d’ornements séducteurs, quelque pleins de grâce et d'élégance qu'ils soient, captivent la sen- | sualité, si l’on peut dire, de notre goût. Ainsi l’école de Rome et celle de Bologne, qui s'adressent à nos meilleures et à nos plus nobles facultés, sont légitimenent préférées à celles de Venise, de Flandre et de Hollande.

La rondeur des périodes dans l’éloquence, et l'harmonie des nombres en poésie sont dans ces deux arts ce que le coloris .est dans la peinture. Quelque estime qu'on ait pour elles, on ne saurait les considérer comme égales en importance à l'art de développer des vérités utiles au genre humain, de celles qui nous rendent meilleurs et plus sages. Et comment mettre les ouvrages qui nous rappellent la pauvreté et la bassesse de notre nature, sur le même rang que ceux qui excitent en nous des idées de grandeur, qui élèvent et qui ennoblissent l'humanité, ou qui, pour me servir de l’expression d’un poète mort récemment, « enseignent au spectateur à estimer en lui la dignité de l’homme ‘ »?

Ainsi le rang etl’estime de chaque art, mesurés sur son impor-

tance, sont assignés par la raison, depuis le peintre de

figure jusqu’au peintre de nature morte. Que celui qui donnerait le premier rang au style inférieur, ne vienne pas nous dire que tel est son goût. Le goût n’a rien à faire ici; du moins ne souffrons pas qu’il ait rien à y faire. Un pareil homme ne manque pas de goût, mais de bon sens et de jugement.

Cela n'empêche pas que l’on ne préfère à bon droit la perfection dans un style inférieur à la médiocrité dans les styles plus relevés. Un paysage, s’il est de Claude Lorrain, peut être préféré à un tableau d’histoire qui n’est que de Lucas Giordano. Mais cela montre à quel point le connaisseur est tenu de savoir en quoi consiste l’excellence de chaque genre, afin de juger de son degré de perfection. °

Mème dans les ouvrages d’un même genre, de la pein-

1. Goldsmith, dans le Voyageur, v. 332. Cet auteur était ami de Reynolds.

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ture d'histoire par exemple, où différentes parties veulent être considérées, la perfection d’une partie inférieure portée à un fort haut degré rendra un ouvrage fort estimable, et balancera jusqu'à un certain point l’absénce de quelque espèce de mérite supérieur, C’est le devoir du connaisseur de savoir distinguer chacune de ces parties, et de l’estimer suivant qu’elle le mérite. De cette manière, le Bassan même ne lui paraîtra pas indigne de son atiention. Quoique entièrement dépourvu d'expression, de sens, de grâce ou d'élégance, ce peintre obtiendra cependant son estime à cause du goût admirable de son coloris. peu inférieur, dans ses meilleurs ouvrages, au coloris du Titien même.

Puisque j'ai nommé le Bassan, il faut également lui rendre cette justice que, quoiqu'il n'ait pas aspiré à l'honneur d’exprimer les caractères et les passions de l’homme, cependant, si l’on considère la facilité et la vérité avec laquelle il a touché toutes sortes d'animaux et leur a donné ce que les peintres appellent leur caractère, peu de peintres l’ont surpassé.

Au Bassan on peut ajouter Paul Véronèse et le Tintoret, pour leur totale négligence de ce qu’on regarde à bon droit comme l'essentiel de l’art, c'est-à-dire l’expression des. passions. Ces défauts chez eux crèvent les yeux, pourtant on estime leurs ouvrages; mais il faut se rappeler que ces artistes ne plaisent pas par ces défauts, ils plaisent par de grandes beautés d’un autre genre, qui se font estimer en dépit de ces défauts. Comme toutes les autres, ces beautés sont fondées, à proportion qu’elles plaisent, sur une vérité de nature générale. C'est la vérité qu’elles retracent, quoique non pas toute la vérité. |

Ces considérations, qu’on ne saurait trop inculquer, peuvent servir à se garder de deux erreurs qui, comme je l’ai remarqué, ont été, du moins autrefois, les plus en faveur chez les artistes, en même temps que les plus funestes pour eux : savoir de croire que le goût et le génie n’ont rien à faire avec la raison, et de prendre les réalités individuelles pour la nature.

Je dirai maintenant quelque chose de cette partie du goût qui, comme je l’ai annoncé, est réglée moins sur la forme des

DR A ES SEPTIÈME DISCOURS objets pris en soi, que sur la nature de l'esprit, à qui leur % représentation s'adresse : réglée, dis-je, sur la propre essence * et sur l’organisation de notre âme, c’est-à-dire de notre imagination etdenos passions. Les principes de ce côté ne sont pas moins invariables que de l’autre, et l’on en raisonne delamême = manière, par un appel au sens commun, prononçantsur les sentiments communs à tout le genre humain. Ce sens et ces sentiments m'apparaissent comme d’une égale autorité et comme a À également concluants. |

L'appel dont il s’agit suppose une uniformité et une conve- . + nance générale entre les esprits des hommes. Autrement ce nl À serait une entreprise vaine que d’ établir les règles de l’art; ce LA serait chercher à saisir un fantôme que de vouloir faire naître | des sensations dont nous ne nous ferions pas d’ idée. Il n'y AUT pas de raison de supposer qu’il y a une différence plus UE : entre nos esprits qu'entre nos corps, lesquels, quoiqu'on | n'en puisse pas trouver deux pareils, offrent néanmoins une ressemblance générale à travers toute l'espèce humaine. Il suflit que le goût d’un homme soit cultivé pour que l’idée générale des esprits comme des corps lui soit un point de comparaison à juger du beau et du laid dans l’une et l’autre de ces matières.

La facon intérieure des esprits étant donc, comme la forme extérieure des corps, à peu près uniforme, on a le droit d'en conclure que les imaginations, qui ne sont que le produit de notre faculté de combiner les idées procurées par les sens (n'y ayant point en nous de pouvoir d'imaginer entièrement original) doivent se ressembler aussi bien que les sens dans tous les hommes. Cette ressemblance étant, il s'ensuit que dans toutes les circonstances, dans nos amusements les plus De frivoles comme dans les actions les plus sérieuses de notre +. ë l vie, nous devons régler nos affections de tout genre sur celles des autres. Un esprit bien discipliné convient de cette autorité, à et soumet sa propre opinion à l’opinion générale. S

Pour acquérir une juste idée de ce que c’est que l’imagination, il faut connaître les sentiments et les passions des hommes en Be HART il nous semble que ce soit assez

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