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proportion de l'avantage que nous prendrons sur eux dans les choses de l'esprit. Ilest certain que l’industrie, par les richesses qu'elle engendre, offre des moyens de parvenir à cette supériorité; mais un peuple dont toute l’attention est absorbée par ces moyens, et qui en oublie le but, ne mérite guère d’autre
nom que celui de nation barbare. Au contraire, tout établisse-
ment qui se propose la culture des plaisirs de l'esprit en tant que distingué des sens, peut être envisagé dans un certain
degré comme une école de morale, où l’esprit se prépare à
de plus grands objets.
Examinons un instant les progrès de l'esprit à l'égard de ce qui est ou doit être l’objet véritable de ses efforts. L'homme dans son plus grand abaissement n’a d’autres plaisirs que ceux des sens, et de besoin que l'appétit sensuel. Dans un degré supérieur, et quand la société est divisée en plusieurs rangs, quand une partie est vouée à la peine pour soutenir la condition des autres, ceux que leur rang supérieur affranchit de la peine commencent à songer aux agréments de l'esprit. C’est ainsi que, tandis que les bergers veillaient à leurs troupeaux, leurs
maîtres firent les premières observations d'astronomie ; c’est
ainsi, à ce qu'on prétend, que la musique doit son origine à un homme de loisir, qui prètait l’oreille aux coups de marteau d’un forgeron.
Comme, dans l’état le plus bas de la nature, les sens commis au soin de notre conservation sont l’unique règle de la conduite des hommes, il est dangereux dans cet état de connaître l'abondance, car les sens sans contrôle ne peuvent qu'abuser de ce qui dépasse le nécessaire. Pour que l’abondance soit sans danger, pour qu’elle aille sans détriment du bonheur des individus et du salut de la société, il est néces-
saire d'élever l'intelligence vers l’idée du beau idéal et vers la
contemplation de la vérité générale. Par là l'esprit est sans cesse attiré à la recherche de quelque chose de meilleur et se rend supérieur aux sens, en apprenant à se sentir capable de buts plus élevés et de jouissances plus nobles. Dans cette exaltation graduelle de la nature, chaque art contribue dans sa mesure à la satisfaction de l'esprit. Tout ce qui détourne nos
pensées des sens, tout ce qui nous enseigne à chercher le bonheur en nous-mêmes, concourt selon sa mesure à avancer l’ennoblissement de notre être.
Peut-être n’y a-t-il pas de plus grande preuve de l’excellence de la nature humaine que ceci, à savoir que pour une intelligence dressée à la culture qu’il faut, tout ce qui est borné est petit. Notre esprit travaille continuellement à s’avancer, pas à pas, par une suite d'amendements gradués, vers la perfection, qu'il voit obscurément dans une grande distance, qui néanmoins lui laisse l'espoir, et vers laquelle il faut marcher toujours, car on n'y peut jamais atteindre. Mais la poursuite elle-même nous récompense ; une vérité nous en découvre une autre, el nos richesses s’accroissent sans cesse, sans que la nature soit jamais épuisée. Notre art, comme tous ceux qui s'adressent à l'imagination, correspond à une faculté légèrement inférieure de l’esprit, plus voisine du plaisir des sens ; mais par les sens et l'imagination, son devoir est de se faire un-chemin vers la raison. Car tel est le progrès de la pensée : nous percevons à l’aide des sens, nous combinons par l'imagination, nous distinguons par la raison; de sorte que, sans franchir les bornes naturelles de notre art, plus nous le dégageons de la grossie reté des sens, plus nous augmentons sa dignité et le profit qui s’en, peut faire. Plus nous l’abaissons au contraire à la pure
sensualité, plus nous corrompons sa nature, plus nous le
dégradons du rang d’art libéral, Voilà ce dont il faut que tout artiste se souvienne. Qu'il se souvienne aussi qu'il n'est digne d'encouragement dans l’État, que s’il s'y rend utile à l’avancement du bien, contribuant dans sa sphère au dessein général et à la perfection de la société.
L'art que nous professons a le beau pour objet; notre tâche est de le découvrir et de l’exprimer ; mais la beauté que nous
poursuivons est générale et intellectuelle ; c’est une idée qui
n’est que dans l'esprit ; les yeux ne l'ont jamais contemplée,
la main ne l’a jamais exprimée; c’est une idée qui vit au cœur
de l'artiste, qu’on s’efforce sans cesse de mettre au jour; mais on meurt sans l’avoir révélée. Cependant on communique assez de cette beauté pour élever les idées et étendre les vues du
spectateur, et par un emploi proportionné de l’art, on lui donne assez d’extension pour que ses effets tournent à l’avantage public, et corrigent par degré le goût d’une nation entière. Ce résultat, s’il ne réalise pas la pureté absolue des mœurs, s’ oppose tout au moins à leur plus grande dépraà vation, affranchissant l'esprit de l'appétit sensuel, et menant les pensées des hommes par des étapes de perfection, jusqu’à cette contemplation c de la vérité universelle et de l’harmonie,
qui commence par 1 le goût et se termine à la vertu.
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DIXIÈME DISCOURS PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES
le 11 décembre 1780