‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 65 sur 302 · DE LA SCULPTURE · texte numérisé non relu

DE LA SCULPTURE

Messieurs,

Suivant la règle que je me suis donnée pour chaque année à pareil jour, je vous communiquerai les réflexions que j'ai faites concernant la théorie de l’art.

Elles ont eu jusqu'ici la peinture pour objet : c’est que cet

art est bien plus étendu, bien plus compliqué que la sculpture,

qu'il offre un bien plus vaste champ à la critique, et comme le

plus contient le moins, il s'ensuit que les principes directeurs de la sculpture se trouvent compris dans ceux de la peinture.

Mais j'ai dessein de faire aujourd’hui quelques réflexions particulières sur cet art, et de considérer en quoi et de quelle manière ses principes et ceux de la peinture s’accordent ou sont différents ; quelles choses il est au pouvoir de la sculpture d'exécuter et quelles choses lui sont interdites : afin que le sculpteur connaisse avee clarté la fin essentielle de ses travaux.

La sculpture est un art beaucoup plus simple et beaucoup plus uniforme que la peinture ; on ne saurait sans risquer un mauvais effet l'appliquer à toutes sortes de sujets. L'objet de la sculpture peut être défini en deux mots : la formeetle caractère, ces qualités n’y étant rendues que d’ une seule manière ou dans un seul style; tandis que les ressources de la peinture, plus variées, plus étendues, permettent une grande diversité

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de manières. L'école Romaine, la Lombarde, la Florentine, la Vénitienne, tendent toutes au même but par des moyens différents; mais la sculpture n’ayant qu’un style, ne saurait avoir de rapport qu’ avec un Style de la peinture; et son rapport avec ce style (le plus grand et le plus noble dont la peinture se vante) est si intime, qu'on peut presque dire que c’est le même art opérant sur des matières différentes. Faute d’avoir fait assez cette différence entre les styles de peinture auxquels ils voulaient ressembler, les sculpteurs du siècle dernier sont tombés dans plusieurs erreurs. Ils ont bien vu qu’il leur était permis d’imiter le grand style de la peinture, et d'en emprunter des idées pour le perfectionnement de leur art; mais ils n’ont pas fait réflexion que lamême conduite leur était interdite à l'égard du style décoratif. Lorsqu'ils recherchentles effets pittoresques, ou les petits agréments de tout genre qui trouvent place dans les branches inférieures de la peinture, ils s’imaginent faire avancer leur art et en étendre les limites ; en réalité ils en violent le caractère essentiel, ils en faussent la direction, en proposant à leurs efforts soit ce qu'ils ne sauraient atteindre, soit ce qu’il vaut mieux n’atteindre point. Le caractère oo de la sculpture exige le plus haut degré de régularité dans la composition, les contrastes pittoresques n'y sont pas admis, toute chose y est pesée et mesurée avec soin : un côté devant faire à peu près équilibre à l’autre, un enfant par exemple n’y pouvant balancer une figure d'homme, ni une figure baissée une figure droite.

La perfection de chaque art consiste à remplir parfaitement son objet. On ne saurait s’opposer trop vivement aux innovations qui détruisent la grandeur des idées que celui-ei a pour but de faire naître : soit fausse imitation de la nature, soit petite ambition des effets 1RAGISES ES ou de quelque sorte d’illusion que ce soit.

Si produire l'illusion est le comble de l’art, qu'on se mette tout de suite à peindre les statues ; ce moyen fera plus pour l'illusion que tous les artifices qu'on a imaginés, et qu'on fait prévaloir pour cette seule raison qu'ils rapprochent l'ouvrage de la nature. Mais puisque nulle part on ne songe à peindre

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la sculpture, toute pratique qui ne se fonde que sur cette raison-là doit être pareillement rejetée. Si le but de la sculpture * était de plaire à l'ignorance ou de servir uniquement à amuser les yeux, la Vénus de Médicis gagnerait sans doute beaucoup à être coloriée ; mais le caractère de la sculpture l’oblige à | produire un charme différent, et qu’il sera permis de préférer peut-être : savoir celui qui résulte de la contemplation de la beauté parfaite. Ce charme est celui de l'intelligence, et à | plusieurs égards il est incompatible avec celui des sens, avec celui que prend au fini des formes, un spectateur ignorant ou léger. è | le On ne défend pas au sculpteur de mettre en œuvre les res- : sources de son art pour produire l'illusion ; mais c’est à condition qu’il ne nuise pas par là à des Dao plus hautes. Dans ces limites il lui faudra convenir qu'il ya longtemps que les bornes de son art sont fixées, et que c’est en vain qu'on se flatterait de dépasser celles que les anciens ont posées. L’imitation est le moyen de l'art; elle n’en est pas le but. Elle est pour le sculpteur un langage, qu'il emploie pour porter ses idées à l'esprit du spectateur. La poésie et l’élocution en tous genres emploient des signes, signes de convention ; le sculpteur fait usage de la représentation de la chose même, mais cette représentation n’est pour lui également qu’un moyen pour atteindre à une fin plus haute, et pour approcher de la beauté parfaite. On objectera peut-être que cette beauté des formes, quelque parfaite qu'elle soit, n'est estimée qu'à cause d’un objet ultérieur, savoir le sentiment et le caractère rendus sensibles dans l'attitude et l'expression des passions. Mais comment affirmer cela quand on voit des ouvrages que la seule beauté des formes, sans le secours d’autres qualités, suffit à rendre illustres et admirables ? En preuve du grand cas que nous faisons de la seule perfection des formes, on peut alléguer la plus grande partie des ouvrages de Michel-Ange, soit en peinture, soit en sculpture, et quantité de statues antiques, justement tenues en haut degré d'estime, quoiqu’elles n’offrent pas de caractère bien frappant, et qu’elles n'aient d'expression

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d'aucune sorte,

Mais pour montrer par une plus forte preuve encore que seule cette qualité suffit à émouvoir nos sentiments, quel artiste a jamais regardé le Torse‘ sans éprouver le feu de l'enthousiasme, comme à la lecture de la plus sublime poésie. D'où vient cela,

qu'y a t-il dans ce fragment qui produise cet effet, si ce n'est la |

science des formes toutes seules étalée dans sa perfection ?

Un esprit que l'exercice a rendu capable de la contemplation : de la beauté, aperçoit dans ce tronc mutilé, disjecti membra poe-

tæ, les vestiges du plus sublime génie, les restes d’un ouvrage

que les siècles futurs n’admireront jamais autant qu’il en est.

digne. |

On dira que ce plaisir n’est réservé qu’à ceux qui ont passé toute leur vie dans l'étude et la contemplation de cet art; mais, la vérité est que tous les hommes en éprouveraient le les effets, si l'on voulait seulement se défaire de l’idée d’y trou-

ver de Villusion, et n’y chercher que ce qu'il est réellement,

savoir une représentation partielle de la nature. Une seule chose

les empèche de le ; juger comme il faut, c’est de ne pas savoir

quel rang ou plutôt quel genre de beauté il faut assigner à cet ouvrage, et à quelle sorte d’éloge il a droit. Tous les esprits ressentent devant ce geure d'objets l'embarras de cette incertitude ; mais par un commerce soutenu entretenu avec ces ouvrages, on entrera sans y prendre garde dans l'intention qui les a inspirés, et l’on sentira l’admiration naître sans le secours d'aucune école,

L'art du sculpteur est limité en comparaison de quelques autres; cependant dans ses propres limites il ne laisse pas d’avoir sa variété et ses combinaisons. Son principal mérite est la correction ; et quand à des formes belles et correctes se trouvent joint ere de la grâce, la dignité du caractère et la convenance de l'expression, comme dans l’Apollon?, la Vénus, la Laocoon, le Moïse de Michel-Ange et plusieurs autres ouvrages, on peut dire que cet art a partaitement rempli son but.

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