‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 84 sur 302 · D'UNE RAISON INFUSE, OPPOSÉE A L'ESPRIT DE SYSTÈME DANS LES ARTS · texte numérisé non relu

D'UNE RAISON INFUSE, OPPOSÉE A L'ESPRIT DE SYSTÈME DANS LES ARTS

Messieurs, 5

Découvrir les beautés, remarquer les défauts dans les productions des grands maîtres, comparer la méthode de l’un avec celle de l’autre, n'est pas une petite part de la critique :

cependant cela n’est encore rien plus que connaître l’art D

par les artistes. Cette sorte d'examen encourt deux reproches : d’être trop étroit et d’être incertain. Pour étendre les limites de la peinture, aussi bien que pour fixer ses principes, il est. indispensable que cet art et ces principes soient considérés dans leur correspondance avec les principes des autres arts,

je dis ceux qui s’adressent à l'imagination. Puis, après qu’on a

fait le rapprochement de ces principes, liés les uns aux autres par mille analogies, afin de les comparer one eux, une autre

Quand cette in d’un art avec les autres arts, et de tous les arts avec la nature de l’homme, est faite à notre contentement, nos principes ont toute l'assurance qu'un sujet de cette espèce comporte.

Cette méthode de critique, comme elle est la plus haute, est aussi la plus solide; car elle s'appuie sur la nature éternelle et immuable des choses.

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Ne croyez pas que je recommande à vos recherches, dans toute son étendue, ce vaste champ de la science. Cette entreprise serait au-dessus de nos forces ; quoique peut-être les vôtres pussent suflire à le comprendre, s’il vous était proprement expliqué. Mais la critique la plus claire exige pour être comprise des habitudes d’abstraction peu compatibles avec les occupations qui vous retiennent, et avec la tournure d’esprit que commande la pratique de l’art. Aussi mon intention n'est-elle que de vous avertir de ces choses, afin que, quand vous exercez votre critique (et sauf ceux qui travaillent sans plan, tout le monde l’exerce), vous puissiez l'appuyer sur des principes vrais : de sorte qu’en ne faisant que peu de chemin peut-être, vous le ferez du moins dans la vraie route.

À titre de principe fondamental, commun à tous les arts auxquels ce discours a rapport, j'observe qu'ils ne s’adressent qu'à deux de nos facultés, l’imagination et le sentiment.

Toutes les théories qui prétendent à la direction et au contrôle de l’art d'après quelques principes prétendus rationnels établis sur ce qu'on suppose que doivent être sa fin et ses moyens sans considérer les effets constants que les objets produisent sur l’imagination, ne peuvent être que fausses et trompeuses. Car, quelque hardi que ce principe puisse paraître, le fondement de la vérité, c’est ici l'imagination. C’est l’imagination qu'il s’agit d’'émouvoir. Ÿ réussissez-vous, je proclame votre conclusion bien déduite; y manquez-vous, n’essayez pas de justifier votre raisonnement. Il est faux, puisque votre fin n'est point atteinte. L'effet seul porte ici témoignage de la vérité des moyens. |

Il y a dans les rencontres de la vie comme dans l’art, une sagacité qui est loin de contredire à la saine raison, cependant nul exercice partiel de cette faculté ne l’égale ; elle la domine, elle précède le lent progrès de ses déductions ; par une démarche qui imite l’intuition, elle atteint tout de suite ses conclusions. L’homme qui possède cette faculté sent et reconnaît la vérité, quoiqu'il ne soit peut-être pas toujours en son pouvoir d’en donner la raison, parce qu'il ne peut rappeler à sa mémoire et rassembler toutes les matières d’où son opinion

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prend naissance ; car il peut arriver qu’un grand nombre de remarques, et de très compliquées, dont les objets sont petits et dépendent d’un système fort étendu, aient concouru en s’unissant à former le principe d’après lequel on juge. Avec le temps ces considérations s'oublient; mais l'impression demeure et fail son office.

Cette impression est le résultat des expériences accumulées de toute notre vie; elle a été ramassée sans qu’on sache toujours où ni comment. Mais de quelque manière qu'on l'ait acquise, cette masse d'observations doit prévaloir sur une raison qui, tournée de toute sa puissance sur quelque cas par-

ticulier, n’en risque pas moins de n’embrasser qu’une vue RES du sujet ; ainsi notre conduite dans la vie aussi bien

qu’à l'égard des arts, est gouvernée en général par cette raison habituelle ; et c’est le salut de notre existence que nous puissions recourir à ce guide. Si à chaque occasion il nous fallait entrer dans des discussions théoriques avant de passer à l’action, la vie s'arréterait et l’art serait impossible.

En conséquence, je suis d’avis que nos premières idées, c'est-à-dire l’effet que les choses produisent sur notre esprit lorsque nous les voyons pour la première fois, ne doivent jamais être oubliées, et que pour cette seule raison qu’elles sont les premières, on doit les mettre en réserve avec soin. Faute de pourvoir à cela, il arrivera que l'artiste, butté à quelque difficulté que soulève la raison partielle, s’en imposera à lui-même, revenant à froid sur ces pensées vivantes qui ne procèdent pas toujours (comme il se le persuadera) de la pré-

cipitation et du caprice, mais de la plénitude de son jugement

enrichi des précieuses réserves de toutes les inventions qu'il

a vues ou qui ont passé par son esprit. Ces idées sont infuses

dans les projets qu'il forme, sans qu’elles lui coûtent aucun effort conscient ; mais s’il n’y prend pas garde, on peut craindre qe n’y retourne pour les examiner et pour les corriger, jus-

qu’à ce que toute la matière soit réduite à un SL UIALES € amas de

lieux communs.

Tel est l’écueil auquel vous exposera l'erreur que je combats : savoir une défiance injuste de l'imagination et du senti-

ment, et la préférence donnée à des théories étroites, partielles, bornées, argumentantes, à des principes qui semblent en rapport avec tel plan dont on s'occupe, mais où nul compte nest tenu de la nature de l'imagination en général et des impressions qu'elle reçoit. Dans ces impressions générales habitent les principes de la solide raison, et, sous les apparences d’un sentiment vulgaire, les causes profondes et capitales des choses.

Sans doute c’est la raison qui doit en dernier ressort décider de toutes choses ;: mais remarquez que dans ce moment même c'estelle qui nous apprend sur quel point il appartient au sentiment de se faire entendre.

Quoique j'aie parlé bien des fois de cette idée rétrécie de l'art qui le restreint à limitation pure, il faut que j'ajoute eucore que le dessein de n’en faire qu'un objet d’expérience peut si bien le rapetisser et le réduire, qu'il exclue l’application de la science, qui seule donne la dignité et l’horizon à tous les arts. Rechercher les fondements positifs de la science, n’est pas la rétrécir, ni la vulgariser. Cela est suffisamment prouvé par le succès de la philosophie expérimentale. Ce n’est pas contre la raison, c'est contre un faux système de raisonnement fondé sur la vue partielle des choses, que je vous mets en garde. Et je Le crois d’autant plus nécessaire que ces théories étroites, si bien accommodées de la plus pauvre et de la plus misérable pratique, et qu’on n’adopte que pour lui donner figure, ne doivent pas leur origine aux sots, mais aux méprises ou peut-être aux idées mal comprises, des plus imposantes autorités. En pareil cas donc, ce n’est pas le sentiment qui nous égare, mais la fausse spéculation.

Quand un homme comme Platon parle de la peinture comme d'un pur art d'imitation, quand il ajoute que le plaisir qu'elle donne procède de la constatation de la ressemblance, mon avis est qu'il nous égare par une vue trop étroite des choses.

C’est suivant cette vue rapetissée, partielle et pour autant fausse de l’art, qu’il a plu au Bembe‘ de célébrer Raphaël ‘

rx. Dans une lettre au cardinal de Sainte-Marie in Portico, où il loue le maître

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même, que notre enthousiasme honore du nom de divin. Pope prend le même parti dans son épitaphe de Kneller‘. Il ne fait chez lui l'éloge que de l’imitation et ne lui fait compliment que de tromper les sens,

Je ne croirai pas mon temps mal employé, si je parviens à confirmer en vous l’opinion de ce qui doit être le vrai but de vos efforts ; car, quoique les meilleurs critiques n'aient pas manqué de combattre cette étrange idée, je sais quil y a

Ji cependant un penchant qui nous y ramène toujours, à cause de sa simplicité et de son évidence apparente. A cause de cela je vous demande la permission d’exposer devant vous quelques idées sur ce sujet. J'espère vous démontrer ce que

‘je tiens pour une vérité certaine : que non seulement la peinture ne doit pas être prise pour un art d'imitation, dont l'illusion serait l’objet essentiel, mais qu’au contraire, à plusieurs points de vue et si l’on parle à la rigueur, elle est et doit être quelque chose d’absolument différent de l’imitation de la nature visible. Peut-être cet art n'est-il pas moins éloigné de la commune idée d’imitation, que l’état raffiné de civilisation où nous vivons est éloigné de l’état grossier de nature; et on peut dire que ceux dont l'imagination n’est pas cultivée, qui

sont certainement le plus grand nombre, continuent d’être relativement aux arts dans cet élat de nature. Ces gens préféreront toujours l’imitation à cette perfection qui s'adresse à une faculté qu'ils n’ont pas ; mais ce n'est pas eux qu’un peintre doit considérer, pas plus qu’un juge des mœurs ne serait tenu de s’en remettre sur quelques points controversés de ce genre, à l’opinion des habitants de la Nouvelle-Hollande ou des bords de l’Ohio.

Ce n’est que le plus bas les des arts, soit en peinture, soit en poésie, soit en musique, qu on peut dire qui plaît naturel-. lement, à prendre le sens vulgaire du mot. Les efforts Les plus

d’avoir peint Tebaldeo si fort au naturel « qu’il se ressemble moins à soi-même qu'à cette peinture ».

RER" x AS 1. Dans l’abbaye de Westminster. « La nature, dit-il, qui l’eut vivant pour LU un. ; rival, a craint de mourir avec lui. » Mille autres. éloges | de peste æépètent A

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