‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 90 sur 302 · SR ER PS A SRE LE · texte numérisé non relu

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dre et de grandir chaque chose. Maintenue dans ses bornes naturelles, l'effet qu’elle doit produire sur l’âme du spectateur serait perdu par la comparaison du grand espace que le théâtre présente et qu'il s’agit de remplir. Voilà pourquoi l'acteur marche à pas mesurés, pourquoi ses gestes sont étudiés. Tous ces artifices tendent à le grandir et à lui faire emplir la scène. Tout ce convenu, tout ce non-naturel, parfaitement bien mis à cette place, serait affecté dans un appartement et y ferait un effet ridicule : Quid entm deformius quam scenam in vitam transferre ?

Observons ici ce qu’on peut regarder, je crois, comme une règle générale : qu'on n’a pas le droit de greffer un art sur un autre art. Car quoique tous les arts aient la même origine et s’élancent tous du même tronc, chacun n’en a pas moins sa manière particulière d’imiter la nature et de s’en écarter,

dans l'intérêt du but qui lui est propre. Ces déviations ne peu-#,

vent souffrir d’être transportées. £ tAÉAAM

Un peintre qui prendrait pour modèle 1. DORE et En parade qui sont de mise au théâtre dans l’habit et dans les attitudes, au lieu de cette simplicité dont le charme n’est pas moindre

en peinture que dans la vie, serait justement condamné et son : style tenu pour mesquin.

De même le jardinage s’écarte de la nature, je dis la partie du jardinage qui relève de l’art. Car si le bon goût consistait, comme beaucoup le disent, à exclure d’un jardin toute apparence d'art, toute trace d'intervention de l’homme, il est clair que ce ne serait plus un jardin. Mais, quoiqu’on définisse un jardin « la nature arrangée à son avantage », et que la nature n’y soit, dans un certain sens, que mise au mieux de la beauté et de notre récréation ; cependant, dès qu’elle est arrangée, elle cesse d’être un objet pour le pinceau du peintre.

Tous les peintres qui traitent le paysage savent cela; ils aiment

mieux prendre pour modèle la pure nature, et l'embôllie suivant les principes de leur art. Ces principes diffèrent beaucoup de ceux du jardinage conduit selon les meilleures règles, et tel que le souhaiterait un peintre même dans la disposition de son propre jardin.

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J'ai rassemblé tous les exemples capables de rendre sensible les divers points que j'avais dessein de vous soumettre, afin que vous puissiez tirer vous-mêmes d’autres conclusions profitables de cette analogie des différents arts et de la connaissance de ses limites.

Le grand but de tous les arts est de faire impression sur.

l'esprit et sur le sentiment. L’imitation de la nature a souvent cet effet ; quelquefois elle manque à le produire et l’on y parvient duré sorte. Je pense donc que la véritable épreuve de quelque art que ce soit, n’est pas si l'ouvrage qu’il présente copie fidèlement la nature, mais s’il remplit la fin de l’art, qui est de toucher l'esprit d’une manière agréable.

Il ne reste plus qu’à dire quelques mots de l'architecture,

qu'on ne peut comprendre sous le nom d’art d'imitation. Comme la musique (et je dirai aussi la poésie), l'architecture s adresse directement à l imagination, sans l'intermédiaire d’aucune imitation.

Dans l'architecture donc, ainsi que dans la peinture, il y à une branche inférieure de l’art, à laquelle il ne semble pas que l'imagination ait de part. Mais ce n’est pas de ses applications utiles que l'architecture emprunte son nom d’art poli et libéral; ce nom lui vient d’un principe plus élevé : car il est sûr qu'entre les mains d’un artiste de génie, l'architecture est capable d'émouvoir le sentiment et de remplir l’esprit de grandes et sublimes idées.

Il n’est pas indigne de l'attention des artistes de considérer quelles matières leur sont remises pour atteindre à cette fin, et s’il n’est pas au pouvoir de cet art de s'adresser à l’imagination avec plus de moyens que n’en emploient en général les architectes.

Pour ne rien dire de l’effet produit par cette symétrie et par cette proportion générale dont l'œil est charmé, comme l'oreille l’est par la musique, l'architecture a certainement plusieurs principes communs avec la poésie et avec la peinture. Parmi ces principes il faut compter au premier rang celui de parler à à l'imagination par lPassociation des idées. Ainsi, parce que nous avoñs dé la vénération pour l’ancien, tout édifice qui

rappelle un souvenir des mœurs et des coutumes anciennes, comme les châteaux du temps de l’ancienne chevalerie, est assuré de nous plaire. C'est la raison qui fait que les tours et les créneaux sont si souvent recherchés des peintres et des poètes pour l’ornement de leurs descriptions et de leurs tableaux. Et c'est de là encore que vient en grande partie que les édifices de Vanbrugh, qui fut à la fois poète et architecte, È offrent un plus grand déploiement d'imagination que nous ke: n'en trouvons peut-être dans aucun autre. Ce prestige fait : que tant de fautes que les bons juges relèvent dans ses ouvra- F ges, n'empèêchent pas l'effet puissant du tout. Il semble que x ; Vanbrugh, en cela, ait eu recours à quelques-uns des prin-

cipes de l’architecture gothique, qui, quoique moins ancienne

que la grecque, l’est cependant bien davantage aux yeux de notre imagination ; or c’est à l'imagination que l'artiste a d’abord l affaire.

La magnificence barbare des édifices asiatiques, qu’un membre de cette académie ? est en train de publier maintenant, pourra de même fournir à l'architecte, non des modèles à copier, mais des idées de composition et d’effet général à pro- | duire, qui ne lui seraient peut-être pas venus sans cela.

e C'est une chose difficile, je le sais (et j'ai déjà remarqué cette ; difficulté), que de transporter les principes d’un art dans un % autre, ou de retrouver au fond de modes diversifiés l’nnité d’un même art, quand ils procèdent de principes différents. Les solides principes de l’architecture grecque ne sont pas de | ceux qu’on doive légèrement sacrifier. S'en écarter ou y ajoua ke .+ , ter seulement, n’est pas une chose moins délicate que de passer © #& d'un art dans l’autre, d’enfréindre les règles d’un art ou d’en suivre de nouvelles, sur l’analogie des principes qui gouvernent un art différent. Un grand maitre seul peut s’y essayer, à qui je suppose que ne manqueraient ni la connaissarice approfondie

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1. Auteur comique et architecte, ami de Congrève, mort en 1726, censuré

par Walpole, ridiculisé de son temps par Evans et par Swift, estimé cependant

- et employé de la cour, célèbre pour ce partage d'opinion Nat que par l'effet de ses talents.

2. Hodges. Ces vues sont à l’aquatinte en couleur; elles ont paru en 17998.

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de l’homme, ni celle de toutes les combinaisons de son art.

Peut-être ne serait-il pas mauvais que l'architecte tirât quel- à

quefois avantage de ce que le peintre ne doit jamais perdre de #3

vue, savoir qu'il usât des accidents, qu'il les suivit quand ils 74 peuvent servir, qu’il s’efforcât de les embellir plutôt que de chercher invariablement la sûreté d’un plan régulier. Il arrive souvent que des maisons ont reçu, pour le plaisir ou pour la commodité, des additions en des temps différents. L’effet de ces additions, qui choque la régularité, revêt parfois un aspect pittoresque que je ne croirais pas incapable d’inspirer un architecte même dans un HT original, à condition que la commodité et la symétrie n’en souffrent pas trop. La variété |: 0 et l'intérêt sont une source de perfection pour tous les autres

| aris qui $ 'adressent à l’imagination ; pourquoi ne Île seraient-

elles pas pour l'architecture ?

Les détours que font les rues de Londres, qui sont l'effet du

hasard seul, non d’aucun plan ou dessein formé, n’en sont pas

pour cela moins agréables aux yeux de celui qui les parcourt, ; “à

| tandis que si cette ville avait été bâtie d’après le plan régulier‘

+ de Wren, il se pourrait au contraire que l'effet en eût été fort 2

0 désagréable, comme c’est le cas pour quelques parties neuves

de la ville. Trop d’uniformité aurait produit l'ennui, et jusqu’à

& un certain point, du dégoût. è * Je ne prétends pas faire semblant de me connaitre aux ne | À. de l'architecture ; je ne juge pour l’instant de l’architecture | ï ki qu’en peintre. Si j ai nommé Vanbrugh, je n'ai voulu parler de ee.

lui que dans le langage de notre art. Donc, pour n’en parler x: | qu’en cette sorte, Vanbrugh avait l’originalité, et Vanbrugh : avait l'invention, il entendait le clair-obscur, il composait avec

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À. habileté. Pour supporter un morceau principal, il se servait de 4 &. seconds et de troisièmes groupes ou masses ; il entendait en di n perfection, relativement à son art, ce qu’il y a de plus difficile 3 4 dans le nôtre : un heureux ménagement du fond, qui donne à F ‘4 l'invention tous ses avantages. Ce que le fond est en pSiqiune "à le terrain l'est en architecture. Or, aucun architecte n’a mis 4

1. Proposé au lendemain du grand incendie de 1666, et qu'on préféra ne pas x

suivre. C’est alors que fut rebâti Saint-Paul dans l’état où nous le voyons. Re

plus de soin que Vanbrugh à éviter que son ouvrage ne frappât durement les regards : gardant que son édifice ne semblât sortir de terre sans préparation et comme à l’improviste. |

Je demande qu'on prenne ces réflexions comme un tribut qu’un peintre doit à un architecte qui a composé comme un peintre, et qui n'a manqué à recueillir la récompense de ses mérites qu'à cause de la critique des beaux esprits de son temps, qui ne s’entendaient pas mieux que lui en poésie, et qui ne savaient que peu de chose ou rien de ce qu’il entendait parfaitement, savoir les principes fondamentaux de l’architecture et de la peinture. Sa destinée fut celle du grand Perrault : tous les deux ontété l’objet des railleries emportées des gens de lettres et la victime des partis; tous les deux ont laissé quelques-uns des plus beaux ornements dont leur pays se vante : la colonnade du Louvre, Blenheim ‘, Castle-Howard *?.

En résumé, je remarque que le but et l'intention de tous les arts est de suppléer à l’imperfection naturelle des choses, et souvent de plaire à l’esprit en faisant comme une réalité de ce qui n’a jamais existé que dans nos imaginations.

Il n’y a personne qui ne convienne qu'en fait de récit et d'événements, tandis que l'historien est soumis à des règles étroites, le poète et le peintre au contraire sont affranchis de toute sujétion. Avec nous c’est l’histoire qui plie et se conforme à la grande idée des arts. Pourquoi? Parce que ces arts, dans leur plus noble application, ne s'adressent pas aux sens grossiers, mais aux désirs de l'esprit, à cette étincelle de la Divinité* que nous avons en nous, impatiente de se sentir enfermée et bornée par le monde qui nous entoure.

Autant il entre de ces désirs et de cette étincelle dans nos arts, autant ils recoivent de dignité, autant ils méritent d’être dits divins, et voilà pourquoi le titre glorieux de divin se donne aux artistes en qui cette supériorité s’est.le plüs noblement révélée. :

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