CHAPITRE PREMIER
JLjfe discours Oratoire estle vaste cMtufp ôiîi l'éloquence peut étaler ses plus grau* des richesses , en les distribuant néanmoins d'une manière proportionnée au sujet qu'elle traite, et au lieu où elle se tnotetre ; soit que , dans nos temples , elle annonce aux peuples les vérités augustes de la religion, et qu'elle loue le»
saints et les héros; soit que, dans le sanctuaire de la Justice , elle défendeja fortune, la vie et l'honneur des cttoy^s; *oit que , dans les sociétés littéraires , elle embrasse des objets relatifs aux sciences et aux arts; soit qu'enfin, dans les assemblées des nations ou dans les cabinets des rois , elle discute les intérêts des peuples et des souverains. On voit par là que le discours oratoire est un discours composé pour des occasions
pul)liques et brillajites, Qiu^qme u^î^e que traite l'oratoui^, il faut d'^ordqu^ tx'ouve les choses qu'il doit dire, q eât I mvC'nMoni qu'iji le^ mette ^s^e d^n^. un or^re . oonvenabjl^e y c*e$t ]9k djkspoaition ; qu*il les isxprime enfin 4p }%, meilleure manière , c est Vélocutioru
Ces trois opérations ont lieu, hoaseulement dans; le. discours oratoùei »
mais encore dans la poésî^ ^t .dans \c% autr^ arts; en un, mot» dans toifites Jes prodvctioas du génie. .On ;i$ent.l)ien,qu^ Te prosateur 9 le poèl^^ ^(M'ti^^<]^i v^i|t faire .im ouvrage ^ doit fiéceâsair^pa^i^t inventer ou choisir le suj^t » en arranger ^^ les différentes ^artiçs^ et l'emLeUîr 4e tons les orneme^s dont, il est suscejpUbleu..
Ibé i invention.
il ne s^agit point ici de cette invention qui produit des idées neuves , ou du^moinfr les plus solides» hv$ plus nobles et les plus conv^enables à la matière qu'on traite; qui découvre et saisit dans les objets ce vrai beau que les esprits ordinaires n'y voient pa^» ou qui reYét d'une.^râce, d'une beauté nouvelle ce qu'ils y voient; ^ui ^ embrassant «ta sujet dabs toute soa étenduré , .f^ I0 cir>.
copscrfvant, dans ses véritables limites , cree un plan raste , 'mais tout-Ma-foîs simple , clair , jUsté et exact. * Elle est le fruît du génie , qui résultç du concert de Timaginatiôn qui embellit les objets , et du jugement qui conduit toujours l'esprit au vrai , et, par conséquent , au beau ;' génie qne l'étude et les précepte» ne peuvent point donner-, mais qu'ils peuvent seuls diriger et * perfectionner.
Il est seulement question de cette invention oratoire, qui est un effet de l'art , et au moyen de laquelle l'orateur peut aisément trouver les choses 'qui doivent composer son discours. L'objet qu'il se propose est de persuader f et , pour en venir à bout; il doit, comme je l'ai déjà dit ailleurs , instruire , plaire et toucher, quoiqu^il arrive quelquefois qu'un seul de ces moyens suffise^ Il doit instruire , c'est-à-dire, éclairer l'esprit en faisant connaître la vérité; p /aire j, c'est-à-dire, flatter l'imagination en faisant admirer cette vérité; toucher^ c*est-à-dire , maîtriser l'âme , en faisant sentir tout lé poids et toute la force de cette vérité.
Or, pour instruire, il faut qu'il fesse usage des preuves ; pour plaire , il faut qu'il peigne leà mœurs ; pour toucher , il faut qu'il excite les passions. A chacune de ces troi|5 choses se rapporte spécialement chacun des trois genres d'éloquence doat nous avons parléi le
PRANÇAISE. 211
genre simple, aux preuves que Torateur veut développer; le genre fleuri, aux lOOBurs qu'il veuirpeindre; le genre sublime, aux passions qu'il veut exciter. Mais il est bon d'observer ici que ces trois cho.
ses peuvent se trouver, et se trouvent quelquefois ensemble. Bien souvent l'orateur ; en faisant valoir une preuve , peint en-mêiûe-temps les, mœurs et exdte les passions.
î. Des Preuves.
L'orateur qui se propose d'instruire doit exposer clairement la vérité qu*il veut faire connaître* Mais après l'avoir exposée , il faut' qu'il l'établisse, et la prouve sisoli-' dément, qu'elle ne puisse point être révoquée en doute. Quelles^ sont donc: lés sources où il peut puiser ses preuves ?, l'invention les lui indique : ce sont de certains chefs généraux appelés lieux cam • muns , parce qu'ils appartiennent à tous les genres d'oraison, à toutes les matières qui sont du ressort de l'éloquence. Ils sont intérieurs ou extérieurs. Les lieux intérieurs sontdans le s^ujet même : les extérieurs sont hors du sujet. Les principaux Lîeax oratoire» lieux intérieurs ( car il serait trop long et "*•"•'"• même inutile de les parcourir tous ) sont la définition, Vénumération des parties, la similitude, les contraires, et les circonr stances* ' .
Défimtion. La définition n'est , en elle-même « ' qu'une e»lication courte , simple et claire de la nature d'une chose. Mai^ ForateuVy loin de se borner à cette explication, s'attache à développer d'une manière étendue et ornée la nature de ce qu'il définîL II emploie ce lieu commun pi>ur prouver que ce qu'il dit d'une chose est vrai. Fléchter, dans son Oraiêon funèbre de Turenne, veut faire voir combien il faut de prudence à un général pour conduire ses soldats; pour se faire craindre , sans se mettre en danger d'être haï; pour se faire aimer , sans perdre un* peu de l'autorité, et sans relâcher de la discipline militaire. Ëb conséquence» il définit une armée; et ron va voir que. oette définition est pn6 bien forte (preuve de la vérité qu'il veut étâbKt*.
« Qu'est<-ce qu'une armée P C'est utk » eorps animé d'une infinité de passions Tf difTérentes , qu'un homme habile fait f mouvoir pour la défense de la patria ; » c'e^ une troupe d'hommes armés , qui 9 àuivent aveuglément les ordres d'un 9 <chef ^ dont ils ne savent pas les inte^- » tiens ; c'est une multitude d'âmes , pour » la plupart viles et mercenaires » qui ^ * èans songer à leur propre réputation « > travaillent à celle des rois et des con^ » quéra&s; c^est un assemblage confus ds 9 libertins qu'il faut assujétir à l'obéi»-
fraîvç'aisii. îi5
» sattce; de lâcbès , quHt fout mener au 9 ooiiibdt;detémépaipes^qu*i)feiitre4ieiiir;
• d'impati^is , qu'il faut accoutun^p à la > confiance»'.
Lé Père de Neuville, dans son Oraison funèbre du cardined Ptôurî, pour firouver que le principe de rélératfon de ce ministre fut le mérite , mais un loérite connu > estimé , éprouyé ; qui ne s'élève à de# einpfeis plus distingués »
qu'en' se «lontrant supérieur aux places «poi'ils occupe , nou^ f race ee^i^ brillante ^description de la cour , description qui «D est une défimtieci bien exacte et bteii Traie,
# Après avoir acquis les richesses de » ta littérature, et percé les profondenrs » respectables de fa r^igion , l'abbé dt » FÙuri parait à la cour avec cette phy- B sionomie heureuse que Dieu imprime j» sur te front des hommes qu'il préyt pare aux hautes destinées. Là , sur ce 9 théâtre changeant et mobile , où la » scène vsfrie'à chaque instant; oit, sous » les apparences du repos , règne le mou- » vwnent le plus rapide ; dans cette ré- » gion d'intrigues cachées , de perfidies » ténébreuses, de méchanceté profonde » et réfléchie; dans cette région où Fon à » respecte sans estiïner , oùï'oh applau-
* dit sans approuver , où Ton sert san»
» aimer ^ où l'on nuit sans ha'ir , où Ton B s'dSEre par vanité , où l'on se pro&et
SlA BUÉTOBIQUE
» p^r politique, où Ton se donne par » intérêt , où Ton s'eQgaç<e sans sincérité , » où Ton se retire , où Ton s'abandonne » sans bienséance et sans pudeur i dans » ce labyrinthe de détours .tortueux , où 9 ,1a prudence marche au haaard , où la » route.de la prospérîté mène si souvent >,^ la disgrâce, où le$ qualités néces- » saires pour, avancer sont «souvent un j» obstacle qui empêche d'y parvenir , 9 où vous n'évitez le mépris que pour » tomber dans la haine , où le mérite » modeste estoublié , parce qu'il ne s'an- » /np^çe pas , où le mérite qui se produit » est écarté , opprimé , parce qu'on le » redoute,, où les heureux, n'ont point ,» d!amis ^^ puisqu'il n'en reste point aux jo malheureux; là, dès les premiers pas^ » que l'abbé de Fleuri fait dans ces sen- » tiers embarrassés,. on croirait qu'il les » a parcourus mille fois.... 11 apporte à j» la cour les talens qu'on vient y cher- » cher ; il n'y . prend aucun des vices ». qu'elle a coutume de donner.... Les » sociétés du goût le plus fin , le plus » délicat et le plus difficile, le reçoivent ,
» l'appellent et l'invitent H se con-
» cilie. tous les esprits , il obtient tous les » suffrages ». * -
On peut juger, par ces deux:exem-
fles , que ce lieu commun fournit à éloquence de bien . brillans morceaux.
On voit aussi que l'orateur définit les
FRANÇAISE. ,^l5
clioses bien autrement que 1^ philosçpho, jqui en donne une définition sèche et en- .tièrement dénuée d'omemens.
Uénumération des parties consiste à Ennmération diviser un tout eu ses parties. L'orateur en **" v^ratu fait usage, lorsque , pour établir ou pour prouver une vérité , il .entre. dans tous les détails qui yont rapport, Bossuet^ dans son ^
Oraison funèbre de Henriette-Marie , de France , reine d'Angleterre , préyîent ses auditeurs que ce discours va leur offrir un des exemples redoutables qui .étaient aux yetux du monde sa vaaité toute entiès^re* Pour le prouvQT , voici comment il fait Tënumération des plus grands événemens qui composent la vie de cette prin- 4^oSoe« ' ' ) t
« Vous verrez ,; dans une seule vie , D toutes les extrémités des choses . huji maines ; la félicité sans bornes , aussi » bien que les misères; une longue et » piaisible jouissance d'une des plus non blés couronnes de l'Univers; tout ce » que peuvent dotiner de plus glorieux » û naissance et la grandeur , accumulé j» sur une tête qui , ensuite,, est exposée » à tous les outrages de la fortune; la 9 bonne cause d'abord suivie des bons » succès, et depiiis, des retours sou4àins, » des changepens : inouis , la rébellion » long-temps retenue , à la fin tout-^j» fait maîtresse; nul frein à la licence; » les lois abolies; la majesté violée par
* Ôl6 nHiÇTORIQUB
1» de< attentats jusqu'alors incontrtzs; y l'asùrpatioû et là tyrannie sotxs le nom » de liberté; uAe reine fugitive qui ne » trouve aucune retraite en traî« royau- » mes, et à qui sa propre patrie n*est » plus qu'un triste Kea aex3 ; neuf » voyages sur mer, entrepris par une » prîiicesSe, malgré les tempêtes; Focéan » étonné dé se Voir travers^ tant de fois » en des appareils si divers et pour des » causes si différentes ; un* trône îndîgne- * ment renversé et miraculeusement réyt tabli. Voilà les renseignemens que Dieu » donne aux rois; ainsi fait-it voir ao; w monde le néant de ses pompes et de ses »- grandeurs » . «imihude. La similitude est la convenance qm se trouve entre deux ou plusieurs choses : elle n'est au fond qu'une comparaison. L'orateur s'en sert , lorsqu'il veut développer une vérité , la rendre plus claire et plus sensible , et la mettre à la portée des es-
fmts les plus ordinaires. C*est ce que fait e P. Bourdaloue, dans cet endroit de son sermon sur la Providence, •
« Le mondain croit qu'un État ne peut » être bien gouverné , que par la sagesse » et le conseil d'un prince. Il croit qu'une n maison ne peut subsister, sans la vigi- » lance et l'économie d'un père de fa- » mille. II croit qu'un vaisseau ne peut » être bien conduit., sans Fàttentîoïr et » rhnbileté à\kh pilote; et , quand if voit
FRANÇAISB. ily
» ce vaisseau voguer en pleine mer , cette » famille bien résiée , ce royaume dana n l'ordre et dans Ta paix , il conclut , sajis ^ hésiter , qu'il y a un esprit , une intel- » lîgence qui y préside. Mais il prétend » raisonner tout autrement à l'égard du » monde entier; et il veut que sans pro- » vidence , sans prudence > sans intel- » ligence , • par un effet du hasard , ce > grand et vaste Dnîvers se maintienne.
»' dans l'ordre merveilleux où nous le » voyons. N'est-ce pas aller contre ses » propres lumières , et contredire sa rai- » son »?
On peut comprendre, dans ce lieu comr mun , les exempU» : ils servent à appuyep les preuves y et à en montrer la certitude.
C'est ainsi que 3fa^«t7^n^ dans son sermon sur le jeûne, après en avoir prouvé la nécessité , la confirme encore davantage par ses exemples. -
« David était un prince; que les dé-r » lices de la royauté auraient dû. sans » doute amollir. Lisez dans les di\$ns » cantiques l'histoire de ses austérités, V et voyez quel fut le détail triste et édir j» fiant de sa pénitence ; et si vous croyez » que te sexe vous donne là-dessus quelle que privilège, Esther, au milieu des » plaisirs d'une cour superbe , savait afili- » ger son âme parle jeûne, et se dérober » aux réjouissances publiques, pour offrir » à Dieu , dans le fond dW appartement ,
» le pain de sa douleur et le sacrifice de » '068 larmes ». ^ Contraires. Lcs Contraire^ aoiit d*uQ grand usage dans le discoAins oratoire » e( y font «a très-bel. effet : ils sont comme les ombres dans un tableau. L'orateur les emploie lorsque , voulant exprimer ujb^ chose , il dit d'abord ce que n'est pas cett^ cbQi^.
Cicéron emploie ce lieu commua » iQrs- ^'U dit que le consulat e&t caractérisé non par les hadies , les faisceaux , les licteurs , la robe prjétexie ^, en ua mot »
par l'appareil extérieur qui l'accompa* gne , mais par l'activité , la sagesse , la vigilance , l'amour de U pairie , gtc.
C'est' de cette même maiûàre.qtte FUchÙBT nous fait connaître la vraie y^]fmf » dimt eet endroit de tsçji Oraiêon fimèbre^ d^ Turenne : '
a Son cojbu'age , qui n'agisaait qu'a^e^ » peine dans les malheurs de sa pdljrie , > sembla ^'échauffer dans les guerres »' étrangères, «t l'on vit re(b}uUers9 ya- » leur. Ni'entebdez pas pat cq mot uae » hardiesse vaine , indiscrète , empc^^t.^ , 9 qui cherche le danger po^r le dailger » même ; qui s'expose sans fruit , ^t qui 9 n'a pour but que la réputation # les
» vains applaudis&emcffis.dt^s homm^. Js
n parle d'une hardiesse sage et réglée,
i qui s aaime à. là \fue des ennemis ; qui ,
» dans le péril même, pourvoit k tout,
j) et prend ^ous seses^antages , maisqujise
» «xe&ureayec ses forcer, c^vii 6Qtrep.r.end » les choses- difliciles , et o^e lente pa» les n impossibles; qui n'abandonne rieo au » haaard de ce qui peut être conduit par ]» la yertu; capable enfin de t<Hit oser, 1» quand le conseil est inutile, et prêta » mourir 4ans^ la victoirje , ou à survivre Tt è son malheur , en accomplissant ses » 4e:voird ».
Le même orateur nous fournit un autre l>ien bel exemple de ce lieu comniun , dans cet endroit de son Oraison funèbre de M^Lvier-Anne^Cliristinp-yictoire dû Ba- 't>ière^ Daaphine de France :
« Si je venais déplorer ici ta mort Im- » prévue de quelque princesse mondaine , » je n'aurais qu'à vous faire voir le » monde avec ses vanités et ses incon* T» stances; celle Toula de figures qui se •» présentent à nos yeux , et s'évanouisj» sent; cett« i évolution d^ conditions et 9 4e fortunes qui commencent et qui fi- 9' nissenty qui se relèvent et qui retom- » bent ; cette vicissitude de corruptions , » tantôt secrètes , tonlôt visibles , qui se » renouvellent; cette suite de chaage- » mens en nos corps par la défaillance. » de fat nature , en nos âmes par Tinsta- » bilité de nos désirs; enfin ce déran- » . geihenl universel et continuel des chosies n ihnmaines , qui , tout naturel et touj; » désordonné qu'il semble à nos yeux , » est pourtant l'ouvrage de la inain.toate-
32ro RtfÈTORIQIJlï
» puissante de Dieu , et l'ordre de sa pro- » Tidence. Mais , grâce au Seigneur > je » viens louer une princesse plus grande » par sa religion que par sa naissance , » et vous montrer, au-lieudes fragilités » de la nature , les effets constans de la » grâce ; des vertus évangéliques prati- » quées en esprit et en vérité ; des sacre- » mens reçus avec des sentimens d'une ]» dévotion exemplaire ; des prières at- 1 - » tentives et persévérantes ; une volonté' 1 » soumise et conforme ii la Conduite de | )) Dieu sur elle ; des souffrances unies \ » à celles de Jésus-Christ crucifié ; des* » consolations venues du sein du père » des miséricordes ; des espérances im- j » mobiles , fondées sur celui qui dit dans i » l'étriture : Je suis Dieu^ je necfiange \ y> point » • j
Circonstances. Lcs circonstances , un des lieux oratoires les plus féconds, , sont les particularités qui accompagnent une action.
Elles comprennent l'action même , la
! personne qui l'a faite, le Heu où elle l'a iaite , les moyens qu'elle a pris pour la faire , les motifs qui l'y ont engagée , la manièrjô- dont elle l'a faite , et le temps oîi elle l'a faite. On sent qu'elles doivent donner un grand poids et une grande force aux preuves. Un orateur qui voudra , par exemple, faire «entir toute l'énormité d'un crime , en viendra aisément à bout , s'i 1 en rapporte toutes les
-circonstances. Il en sera de même d'une belle action. C'est par ce moyen que Bassuet relève une des pkis mémorables vietoires du grand Càndés celle de Fribourg.
Voici ce morceau frappant :
.- « Arrêtez ici vos regards. Il se prépare 9 contre le prince quelque chose de plus » formidable qu'à Rocroi ; et pour éprou- » ver sa vertu ;. la guerre va épuiser toutes » ses inventions et tous ses efforts. Quel » objet se présente à mes yeux ! Ce ne » sont pas seulement des hommes à com* » battre ; ce sont des montagnes ioacces-^ » sibles ; ce son^ des . ravins et des pré- » cipices d'un côté ; c'est de l'autre un 9 bois impénétrable» dont le fond est un p marais; -et derrière, desruisseaux, de » prodigieux retranchemens; ce sont par- » tout des forts élevés , et des forêts abat- » tues qui traversent des chemins affreux ; jr et au^dedans , c'est Afefcîxavec ses« bra- » ves Bavarois, enflés de tant de suCcès » et de la prise de Fribourg; Merci qu'on » ne vit jamaisreculer dans les combats; » ' JMerci , que le prince de Condé et le » vigilant Turenne n'ont jamais surpris » dans un mouvement irrégulier , -et à n qui ils ont rendu ce grand témoignage , 9 que jamais il. n'avait perdu unseulmo- 9 ment favorable , ni manqué de prévenir 9 leurs desseins ^ comme s'il eût assisté » à leurs conseils. Ici donc , durant huit » jours , et à quatre attaques différentes ^
îiftî mtli TORIQUE
» Oïl vit toat ce qu'on peut soatemr ei » èntrépreiïfdTe à m guerre. NoA trompés 9 semblient Tebutéèa autant par la résis- 4) taillée dea enUiremjs , que :prar Fet&oyable » disposition AftS^ lisent y. et -le prince se t vit <qfuekpie iemps comine «bandofiné.
V Mais , côtome 'dn autre Machabé^yson » bras ne l'if bandanHa 'pas , et son cou-
V ra^e y irrité par t««ct de périls , vint à » éon sèc&éersi On ne l'eut pas phitot vu * ! pied ïi'teirTe', forcer lé prèwrier cteainac- -n ctis^Sbies 'hadteubs ^ que àon ardeur en- » entraiaaitout après elle* Merci v6tt sa % ^ettR assurée : ses mîerilleurs régioiens ^ soM défaits : la nuit sauve les restes de :| son armée. Mars que dte^ pluies excès- :
% sives s'y joignent encore y afin que aous . » ayons à-la*foÎ8, irvec'tont le ,€p«t^ge
» et tout l'eA» toaie *la 'ilraffiire'è «otn- » battre I Quelque alraotage jqùe éprenne ' 9 tm 'ennemi habile autant qtie "hardi » et % dans quelque-? affreuse montagne qu'il » se retranche de' nouveau, poussé de » totis côtés', ri faut qu'il laisse en proie 1» au duc d'Eiighten , non-seiriement ^n !
» canon el sou bagage , mais encoi^ tous » les envîtoïis du Rfain. Voyez coBnfme » tout s'ébranle. Philisbdurg est aux abois » en dix jour's; malgré l'hiver qui ap- » proche; Philisbourg, qui tint si long- » temps le Rhin captif sous nos lois» et » doâtle plus grand des roîs a si gloriéuy sèment réparé la perte. Worms , Spire , 1
.» Mayence, Landau, vingt autres places , » de ûom ouvrent leurs portes. Meixi ne » les peut défendre , et qe paraît plus jv devant son vainqueur. Ce n'çst pa)s » assez : il iaut <|u'il tombe à ses ^ieds , » digne victime de sa valeur; Nordlingue * en verra la chute ». .
On a dû juger que ces lieux communs ne conviennent pas exclusivement au discours oratoire. Ils y sont d*uo plus -fréquent usage ,que partout ailleurs.
Mais on lea emploie bien souvent dans toutes sortes d'ouvrages en prose» et dans la poésie même. Il n'est pas rare que le dissertateur , le romancier ^ le poète • dans la vue d'instruire , 4^^ plaire ou de tcmchtsr ». donnent des définitions étendues et ornées ; qu'ils entrent dans des détails y fassent des comparaisons , mettent sous les yeux des exemples , opposent plusieurs tableaux entre eux, rapportent toutes les circonstances d'un événement , etc.
Les lieux oratoires éojf^rtettr* ^ c'est-à- Lieux orj.t.irM dir^ , ceux qui sont placés hors du sujet , ne sont pas les mêmes pour toutes les espèces de discours. . Chacune â les siens p^pres, que j'indiquerai en parcourant ces dilTérentes espèces. Le seul lieu oratoire extérieur qui puisse trouver place dans tous les ouvrages , soit en prose , soit en vers, est \ ivniiatuyn, , que je vais faire connaître.
extérieurs.
2234 BBÂTORIQVB
)Biu:i«M. Le mot imiter, dans le sens le plus général et le plus étendu, signifie ici, prendre l'esprit , le génie , le caractère et le style d'un auteur. L'imitateur je transforme tellement en l'auteur imité , qu'ils be paraissent être qu'un seul et même écrivain y quoiqu'on ne puisse désigner aucun trait pal'ticulier que l'an ait emprunté dç l'autre. II seoôble que j tous les deux ont la même manière de i retenir dans leur imagination les impressions des objets , de saisir et de concevoir les idées, de les combiner et de les lier ensemble» de leur 'donner rame et la vie par le coloris de l'expression. Cette manière d'imiter' exiee, dans l'imitsU teur , non-seulement l'attention te plus sérieuse sur son modèle , l'étude la plus constante et la plus réfléchie dé ses ouvrage^ , mais encore quelque germe , quelques étincelles de s6n goût et de son .
génie:
Imiter, dans un sens moins étendu , signifie emprunter d'un auteur des pensées, des sentiméns , des images que riniitateiu; . fléguîse , et qu'il éiinbeTlit même , s'il e^ possible. Il leur imprime son e^rit , son caractère , les revêt du style qui lui «st particulier, et par là se les approprié, et eu fait, pour ainsi dire, sa conquête légitime.
On sent bien que cette manière d imiter ne doit pas être confondue avec le plagiat, qui est un vol réel et honteux , puisque l«
]4dgiaire donne , comme étant de son invention et de sa composition, une pensée, on. morceau qu'i) a pris d^ns un autre é^ivain.
Uimitation est très- permise : les plus Liberté grands génies de notre nation, et ceux ^'inûtcr. d^ l'antiquité en ont fait usage. Racine convient qu'il a emprunté A^Euripide les plus beaux traits dont il a ^rné sa tragédie de Phèdre ^ et qu'il, doit.au même poète un bon, nombre des endroits qui ont été U plus approuvés dans son Iphigénie en Aulide. Boileau disait , en badinant , qu'il n'était qu'u/i gueux revêtu des dépouilles, d^ JI orace ^ dépouilles dont il^s'estfait un trésor qui lui appartient iacontpstaUemçnt» La /^ontaine 3 ce charmant auleur , qu'on regarde comme iniimitable y a .incité . lui.^ même les plus célèbres fabuliste^^ anciens , et presque tous les bons, écrivains. du siècle A^August^» On sait que Firsile , en imitant Hésiode' et Tbdocrite, les a surpassés ; qiji'il a marché sur les traces d'/rt>mére dans sa magnifique description de la desc^te .d'flnée .au?c enfers., dans l'admi-.
^ rable peinture du bouclier de ce héros, et d9ns.bien d'autres excellens morceaux de sqnE^iéide, Homère, lui-même a vraisem-, blablemcBt . imité les écrivains qui l'ont pi^cé4és , et qui ne nous sont point, parve- [ nus.. Quelques auteurs ojnt prétendu qu'il . . UTaif profité d'un ouvrage sur iii guerre de ^..
tt'jmiter.
Î2*i6 ftHÉTOlilQUK
Troie, cotoposé par Hélène , fille do poète Milsée , qui Vivait environ deux cents ans avant l'auteur de l'/ftade. C*est pour avoir eu des modèles que ces grands hooitne^ sont devenus des modèles à leur tour.
Minière D'aîlleurs , y a-t-iî 'qUèlque heureux
génie assez riche pour trouver tout dans son pbopre fdnds , assez vigoureux pour croître de lui-même et se soutenir sans appui? Non , sans douté, il n'enedt point :
l'exemple de ces grands 'hohimes , dont je viens de parler , en esi la preuve. Attachons - nous donc , en entrant dahs la carrière, à suivre lès athîètes qui l'ont si 'glorieusement parcburdé , sans que néanmoins nous nous V^îniétii||pervilenient sur leurs traces. Réunissoi» tous nos efforts pour faire disparaître l»grandè distance que nous voyons eàtre eux et nous, et tâchons du-moins, si nc>us ne pouvons les atteîtidre , de . nous en rapprocher de très-près. Cherchons, en lès imitant', à lutter contre nos BQodèlés r là bonne imitation , c'est-à-^dife , l'itliitation adroitement déguisée, est une continiieUe invention.
Mais il est plus difficile qu'on ne pense de savoir bien imiter.' C'est lin art qui demande une grande sagacité daUs l'esprit, uil discernement juste et fin, ûh goût sûr et é:xquis. 'Il faut choisir wn 6ix plusieurs bbhs modèles , y distingtier ce
t^i est vëritablement beau 4 té qui pial't également dans tous les temps et dans tous les lieux , et n'y prendre que ce qui peut convenir au genre qu'on traite , et aux mœurs du siècle pour lequel on écrit.
Il y a même dans les auteurs médiocres des beauté^ cachées ou mal rendues^ qui n'échappent point à l'œil pénétrant de l'homme de goûft. Firgile^ comme on l'a dît si souvent , â trouvé dé tor dahs le fumier (fuEnnius^
Quand l'imitateur a saisi les bons endroits de son modèle, voici à-peu-près la mamère dont il en fait usage et se les approprie. S'il imite une pensée^ il lui donne un tour différent, et la brod^uif sous des expressions nouvelles, ôviile a dit de la fortune :, « Elle n'est constante » que dans son inconstance même » .
Massillon a employé la même pensée à la faveur de ce nouveau tour :
. « Poiir nous apprendre le cas que nous » devons fgire des choses d ici-bas , Dieu » perçaet qu'elles naient rien de fixe et » de solide que l'inconstance même qui
les agite sans cesse » .
qui
Euripide j dans sa tragédie d'/pAîg^te en Aulide^^ (ait dire à Agajwqmi^oij :
«Heureuse viei^iArfl, quajesuigjj^ifeux » de ton sort ! que j^ei^vie le tjopheiir.
» de fluiconque - vit ignoré dii monde, » sans gloire et sans souci ! » Rapine , en donnirnt 'uâ< tôUr difFérènt à cette
22S nnÉTORIQTJE
peusée , Fa revêtue de celte belle mag^^-:
Heureux qui-, satisfait île son humble fortune, •
Ijibre'du foùg superbe où je suis attaché,
Vil dans Tétat obscur où les dieux TonJ: caché !
Voyez encore de quelle manière Matherbe a imité cette pensée d'Horace : « la » mort renverse également les palaisdei y rois et les cabanes des pauvres » .
Le pauvTe,, en sa cabale on le chaume le coi^Tre y.
Est sujet à ses lois^ Et la garde qui veille aux barrières du Louvre , - * N'en défend pas nos rois.
On souscrira sans peine au Jugement du P. Boulwurs, qui trouve le tour dii
f^oète latin plus figuré et plus vif, et cc^ . ui du français plus naturel et plus fin.
Quelquefois l'imitateur, encBérissant sur son modelé , ajoute à la beauté de la pensée qu'il imite. Horace dit d'un homme que le chagrin suit partout , ' et qui pour se distraire monte à cheval :
<r Le hoir chagrin est assis derrière le » cavalier » . Boiteau , imitant cette pensée , l'a très-bien rendue par cet ïiémîstiche : •
L^chagriii monte en, croupe 7
mais; il lui a donné un nouveau degré de hardiesse , et t'a portée au point de perfecti6n » en a Joutant : » >
, . £t galoppe avec lui.
Saint-Didier , dans les. début de soa
FRANÇAiSS* 229
Clovis, poëmé médiocre / mais où I'oh' ^ouve âes> morceaux heureux,, dit à la muse qu'il invoqjoe : .
Osiî répandre encbr ^ur ces Tcrités saiotes X^es voiles encbauteurs de les images feintes. • Xia uohle ticlion, en flattant les esprits, ^
Oharme et conduit au vrai' par des chéniins fleuris, .Orné la vérité des attraits de la fable , 'Ex Tofiie à nos l'egards plu^ belle et plus aimable.
Foliaire, imitant cette pensée dans l'inYOcation de .sa Henriade , dit à la "Vérité:
Viens , pai4e^ et s'il est vrai que la Fable autrefois Sut à tes fiers aciteos mêler sa douce voix y Si sa main délicate orna ta télé altièrc;^ Si son ombre embellit les traits de ta lumière , ■ Avec moi , sur tes pas , permets-lui de marcber, IPour orner tes attraits et non^pour les- cacber* ,
. On voit assez que l'imitateur se montre ici bien supérieur à l'auteur imité. Jl a le même avantage dans .les^ autres beaux eadroits de ce poème , qu'il s'est ingé? nieusement appropriés^ .
. Si l'écrivain imite une suite de pensées , il les tourne de maQièr& qu'il paraît les avoir tirées de son propre génie. En passs^nt par son imagination , elles ont r^çu , pour ainsi dire , une nouvelle créa-?
tien, et, ont pris la couleur de son style > Lefonct^de ees pensées ne lui appartient point ,. . mais il sfen est rendu le maître ; il en a fait son propre bien ,.par les tour$ et. les expressions qui jspnt à Ji^i. Voici
23o HMÉTOftlQÎJË
un bien bel exemple de cette manière d*imiter; Foliaire le cite, si je ne me trompe , dans une dé ses lettres. Racifie^ dans sa tragédie de jBrt^anntou^j fait dire à Junie qui parle à Néron :
Tout ce que vou« voyez conipire à vos désirs : Vos jours, toujours sereins, coulent daos les plaisirs; Ueiii|iii'C en est pour vous Pinépiiisable source: Ou, si queh^ue chagrin en interrompt la course, Tout l'Univers, soigneux de les entretenir, S^empresse à l'effacer de votre souvenir.
Britannicus est seal. Quelque ennui q*ji le pressée -, U ne voit dans son sort que moi qui s'*inléresse, £t n^a pour tout plaisir, Seigneur, que quelques pleurs^ Qui lut font quelquefois oublier tes malheurs.
Massillon , dans son sermon sur V humanité des grands j dit : « Hélas! s'il
» pouvait être quelquefois permis d'être
» sombre, bizarre, chagrin, à charge^
.» aux autres et à soi-même, ce- devrait
» être à ces infortunés que la faim ^ îa
» misère , les calamités , les nécessités
)» domestiques , et tous les plus noirs
9 soucis environnent. Us seraient bien
» plus dignes d'excuses , si portant déjà
» le deuil , l'amertume dans le cœur , ils
» en laissaient échapper quelques traits
» au-déhors. Mais que les grands, que les
» heureux du monde, à qui tout rit , et
9 que les joies et les plaisirs accompa-
» gnent partout, prétendent tirer de
» leur félicité même un privilège qui
» excusé leurs chagrins bizarres et leurs
» caprices , qu*il leur soit plus peMiiis
FRANÇAISE. sSl
» d'être fâcheux , inquiets , inabordables, 9 parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils » regardent conmie un droit acquis à la » prospérité , d'accabler encore du poids •9 de leur humeur , des malheureux qui » gémissent déjà sous le joiig de leur ^ autorité et de leur puissance , etc. ».
Cette imitation est des}]ilus fines et des plus délicates. Je croirais même qu'elle pourrait échajyper k l'hdmme , dont le dîscernemèjit et le goût * n'auraient été ni exercés ni- ciiltîvés par une lecture i^éfléchife de ces deux étrirains. Mais eHe est sensible , quant au foiid des pensées , aux yeux de l'homme de lettres et du vfai connaisseur. C'est de cette manière que les g;rands génies imitent.
On Toit ici que 1 orateur a cherché à lutter contre l6 poète.
Voici une autre imitation qui peut bren servir de modèle , quoiqu'elle lie soit pas aussi étroitement déguisée que là première. C'est encore notre Racine qui imite Euripide. Je ne rapporterai qu'une partie de ce morcfsau. '
Dans le poète grec , Phèdre, se reprochant «on amour désordonné pour Hyi^olile, dit :
« Je n'ignorais pas l'opprobre de cet » in4igne amour. Mon sexe m'en faisait » assez sentir toute l'horreur.' Périsse à » jamais l'épousé infidèle qui , passant » les bornes de la pudeur , osa la pre-
232 AIÉ.TORIQUI '
» mière souiller le Ut de son époux l
9 Oui 9 je déteste celles qui» plus chastes^
» en paroles qu'en effets , couvrent d'un
» Toile de vertu leurs égaremens cachés^
9 De quel front osent-elles lever les yeux
» sur leurs époux ?. Ne craignent-elles
» point que les ténèbres mêmes ,. com- '
» pliçes de If^urs horreurs , ne les expo-
» sent au grand jour; que les voûtes et
» les murs ne prennçot la parole pour
» les accuser? Voilà chères atnies, voilà
» ce qui me détermine à mourir , etc. a ^ Cette même Phèdre s'exprime ainsi dans Racine : ■
Je sais mes per^dles, OËnone; et ne suis point de ces fomines liardies Qui, goûtant dans le crime une iranqtiille paixy Onl su se faire un front qui ne i!ougit jamais. Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes. Il me semble déjà que ces murs, que ces voùtbs Vont prendre la papolev, et y rets à m'accuser, Attendent mon époux pour le d^ésabuser.
Mourons. De tantd^horreursqu^un trépas me d^ivre.
La Fontaine nous offre aussi, dans se»
Œuvres posthumes , une imitation trèsbien faite de la description du palais du Sbilnmeil, qù^on lit dans les MétamûT' phases d'Ovide. Je ne fais que l'indSquer , parce que je pense que les précédens ciemples doivent suffire pour faire voir ta* manière dont l'homme de goût imite' sôû modelée. ' ^ ' '
FRANÇAISE. s33
.11. D^8 Mœurs.
Les mœurs sont , en général, les divers caractères , les habitudes bonnes ou mauvaises , les vertus , les vices dès hommes , et même les usages et le com- ^ flberce ordinaire de la vie. On peut considérer les m<eur«3 «relativement au discours oratoire , sous deux ji?apports ; dans la personne de VOratear et dans la per- $oime:àes Auditeurs.
. II n'est pas douteux que rorateur ne Mœurs