II. De la Narration
Après l'exorde Tient la narration , qui consiste à instruire l'iuditeur du fond du sujet. S'il s'agit d'un fait^ l'orateur le raconte avec toutes ses circonstances , en faisant ressortir les plus fayorablés et l«s plus frappantes. S'il faut établir un vérité ; combattre une erreur , exa~ miner une question , l'orateur l'expose dans une juste étendue -, en faisant entrevoir le germe des preuve» qu'il a dessein d'employer. La narration oratoire , considérée comme le récit~ d'un fait , ou comme l'exposition d'un sujet
Îuèlconque, doit être courte et simple.- .a brièveté exclut les choses reprises de plus haut qu'il n'est nécessaire , les circonstances triviales, les détails superflus , les longues réflexions , les raisonnemens étendus. La simplicité n'admet que les ornemèns naturels , et rejette les figures hardies , }es périodes travaillées avec beaucoup de soin , en un mot, le style pompeux et magnifique.
Un beau modèle de narration oratoire est le morceau suivant , de VOraison funèbre du président de Larimignan y par Fléchier.
« Je ne veux que vous faire Siyavenir » dé la cause célèbre de ces. étrangers , i que l'espérance du gain avait attirés
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Louis des soins ae la . royauté , est enlevée, dans la plus belle saison de son âge « aux charmes de la yie , à Tespérance d'une couronne , et à la tendresse des peuples , qu'elle commençait à regarder et à aimer comme ses sujets.
Y os vengeances , ô mon Dieu » se préparent encore de nouvelles victimes ! Ses derniers soupirs soufflent la douleur et la mort dans le cœur de son royal époux : les cendres du jeune prince se hâtent de s^inir à celles de son épouse; il ne lui survit que les momens rapides qu il faut pour sentir qu'il l'ii perdue ^ et nous perdons avec lui les espérances de sagesse et de piété qui devaient faire revivre le règne des » meilleurs rois , et les anciens jours de » paix et d'innocence Arrêtez , grand » Dieu ! montrerez-vous encore votre p colère et votre puissance contre l'en- » fant qui vient de naître? Voulez-vous » tarir la source de la race royale ? et le » sang de Gharlemagne et de saint » Louis , qui ont tous combattu pour la » gloire de votre nom , eft-il devenu 9 pour vous comme le sang d'Achab , » et de tant de rois impunis dont vous » exterminez toute la postérité ? Le »♦ glaive est encore levé ; Dieu est sourd
Bourgogne , fils aîné du grand-dauphin , et père de Louis X\.
)^ à nos larmes, à la tendresse et à la
» piété de Loais. Cette fleur naissante ,
» et. dont les premiers jours étaient si
iT brillans, est moissonnée (i) ; et si la
» cruelle mort se contente de menacer
1» celui qui est encore attaché à la ma-^
» mélle, ce reste précieux que DieuYOU-
» lait nous sauver de tant de pertes , ce
» n'est que pour finir cette triste et san-
» glante scène » par nous enlever le seul
» des trois princes (2) qui nous ratait
» encore , pour présider à son enfance ,
» et le conduire ou raffermir sur le
» trône » . •
. III. De la Confirmation,
La confirmation est cette partie du discours dans laquelle l'orateur prouve le fait qu'il a raconté , ou la vérité qu'il a exposée. Il doit tirer toutes ses preuves du fend du sujet , et les lier tellement entre elles , qu'elles ne fassent qu'un toui» d'où découle naturellement la conclusion qui renferme la proposition générale. Il s'appliquera surtout à les développer avec netteté et précision , à les présenter sous un jour\si lumineux, que
" ', ' ' ' ' I 11 I llllB
(i) Louis, duc àe Bretagne, fils du doc de Bourgogne , et frère aîné de Louis XV.
(2) Charles, duc de Bei^i, troisième fils du grand daiipbin , et oncle de Louis XV*
r;^ &HÂTORIQUE
les |>ers<AiieB les moins iatelligenteâ
EuÎMeat les cownfreodve >. et en sentir i force et It certitude. L'éloquence , dit Gicércm {*) , veut aacat s'accommcNie au goût et à roreille du peuple : elle soage à gagner et à toucher les écrits ; et dans ce but t{n elle se propose , les raî^ sons .doivent être pesées , non dans la balance des sarane , mais da»s celle du sens comnnm et de la multitude.
£fl obaeryant ce précepte , on doit éviter deux défietuts considérables. Le premier , c^est de prouver les choses qui sont claires par elles-mêmes ^ que tout le monde connaît , et que personne ne conteste : il suffît de les supposer ou de les énoncer. Le second , c est d'insister sur une preuve , quand on Fa suffisamment éclaircie et développée : affecter de répuiser , ce serait Taffaiblir et fatiguer Tauditeur par des répétitions mutiles.
L'orateur peut , dans la confirmation , s'attacher à plaire et à toucher. Il doit même revêtir ses preuves des grâces de la «diction , de l'éclat des figures qui peu-* vent leur convenir. La beauté œî style ne sert qu'à lès faire valoir davantage , et rauditenr , dont l'oi^lie et rimagination sont agréablement flattées , n en est que mieux disposé à suivre et à goûter lesraisonnemens de l'orateur.
{*) De Orat. Liv. II , n.o 87.
On rec^nma^nde assez corûtti«Uiéixient aux orateurs d'tmito'» iims rafraage-r méat det preuves » les géaépanx d'armée , qui plaMcent mk pvemers rangs les sol^ dats rabixstes ^ kuimes; éans le milieu ceuai. d«ni on âuspeeie.le courage^ et attx -deroiÊrs rangs* des troupes d'élite pcmr aMiurer la victoire. Le& fortes preu^ Tes éoif^eai, en générai» êb^ mises au cbmmeBeement du discour»» le» moins convaiAcanles daa^ le miflieii^ et les plus décisives à la fin. Mais coBin>e tt est des circonsiances qui obligMtt un habile capitaine à fm'mer un autre plan dans l'ar* rangement de ses troupes » il y a de m^BEke des occasions oh l'orateur doit suivre un autre ordre dans la disposition de ses preuves. C'est à kii à se laisser conduire par sa matière , et à «bseryer les règles particulières que chaque .sujet peut lui prescrire. Voicâ un bien bel exemple de confirmation , que nous fournit Démosihèaie dans sa troisième Philippifue, où il anime les Athéniens
Sar l'espérance d'un meilleur succès ans la guerre contre Philippe » si > à l'exemple de ce prince , ils veulent s'appliquer séri^isement au soin de leurs •affaires.
« Si voBS êtes résolus d'imiter • Phi- » lippe, ce que jusque ici vous n'avez y» pas fait ; si chacun veut s'employer de » bonne-foi pour le bien public , les ri-
9^6 BHÉTORIQUB
i' ches en contribuant de leurs biens, les
9 jeunes en prenant les armes ; enfin ,
f pour tout dire en peu dé mots , si vous
» voulez ne vous attendre qu'à vous*
» mêmes , ef vaincre cette paresse qui
» vous lie les mains , en vous entrete-
» nant de Tespéràilce de quelques se-
» cours étrangers , vous réparerez bien^
» tôt , avec l'aide -des dieux , vos fautes
» et vos pertes , et vous tirerez ven-
9 geance de votre enpemi. Car ne vous
n imaginez pas que cet homme soit un
» Dieu qui jouisse d'une félicité fixe et
9 immuable. Il est craint, haï, envié, et
9 par ceux-là même qui paraissent les
» plus dévoués à ses intérêts. En effet,
9 on doit présumer qu'ils sont remués
9 par les mêmes passions que le reste
9 des hommes. Mais tous ces sehtimens
» * demeurent maintenant comme étouf-
» fés et engourdis , parce que votre len-
» teur et votre nonchalance ne leur
» donnent point lieu d'éclater , et c'est à
» quoi il faut que vous remédiez. Car
» voyez où vous en êtes réduits , et
9 quelle est l'insolence de cet homme. Il
» ne vous laisse pas le choix de l'action
» du repos. Il use de menace; il parle ,
» dit-on , d'un ton fier et arrogant. Il
9 ne se contente plus dé ses premières
» conquêtes , il y en ajoute tous les jours de nouvelles , et pendant que vous temporisez. et que vous demeurez tran-
» quilles , il vous enveloppe et vous înn vestit de toutes parts. En quel temps » donc 9, en quel temps agirez- vous » comme vous le devez? Quel événe- » D^ent attendez-vous? Quelle nécessité » faut-il qui survienpe pour vous y con- » traindre? Ah! l'état où nous sommes » n'en est-il pas une? Pour moi , je ne » connais point de nécessité plus pres^ » santé pour des hommes libres , qu'une » situation d'affaires pleine de honte et » d'ignoiQiinie.. Ne voulez-vous jamais » faire autre chose qu'aller par la ville » vous demander les uns aux autres :
9 Que dit-on de nouveau? Ëh quoi! y » a-t-il rien de plus nouveau que de voir » un homnâe ae Macédoine se rendre » maître des Athéniens , et faire la loi à » toute la Grèce ? Philippe est-il mort ?
9 dit l'un ; non » il n'est que malade , 9 répond l'autre. Mort on malade , que » vous importe ? puisque , s'il n'était plus , 3 vous vous feriez bientôt un autre Phi- » lippe par votre mauvaise conduite :
n car il est bien plus redevable de son » agrandissement à votre négligence qu'à » sa valeur » .
Ce morceau est plein d'-éloquence , mais de cette éloquence mâle et solide
3ui rejette toutes sortes d'ornemens , qui édaigne le vain luxe des. paroles pour ne s'attacher qu'aux choses, qui laisse l'auditeur pleinement convaincu et sans
%ji KHËTOBIQVK
réplique. En voici un dans le genre l»ril' lant et flenri : il est tiré de V Oraison de Cicéron ponr Marcellus: on n*entroaye pas de pins bem dans aucon onratcur , soit ancien, soii moderne. Le consul Marcelltts avait pris le parti de Pompée contre Céàar^ qui » étant devena vainqueur, l'exila de Rome, et le rappela ensuite à la prière du sénat. Cicéron , faisant valoir cet acte de clémence » dit au dictateur , qu'en retablisssait Marcellus il s'est acquis une gloire supérieure à celle que toutes ses victoires peuvent lui mériter, parce qu'en effet d'autres partagent avec lui l'honneur de ses triomphes^ tandis que la clémence est une vertu qu'il ne partage avec personne. On va voir qu'O prouve d'abord cette proposition par un magnifique éloge de César , et ensuite par trois raisons qu'il développe d'une manière non moins solide que brillante.
a Je pense souv^it en moi-même , et » je me fais un vrai plaisir de le publier, » que les hauts faits de nos plus célèbres » guerriers , ceux des plus illustres » potentats , ceux des plus belliqueuses » nations de l'Univers , ne peuvent être » comparés aux vôtres, qu'on examine » la grandeur des guerres , ou la multi- » tude des batailles , ou la variété des » pays ^ ou la rapidité du succès , ou la » diversité des entreprises. Vous avex
FRANÇAISE* i79
il s^oumis , par vos victoires , un grand I nombre de régions, séparées les unes )» des autres par de vastes espaces , et D vofis les a^ws parcSouraes en conqué- 1» rant , avec autant de vtteese qu'aurait » po feire tm voyageur. Il faudrait » s'aveugler volontaireiEMM pouic^ne pas » convenir «^ue de tels exploits sont une » grandeur qui pa«se presque tout ce que » nos idées peuvent nous en représen- » ter. Il y a néanmoins encore quelque » chose de plus grand et de plus addfi- » rable.
9 I. Car y pc^er ce qui est des actions » guerrières , il se trouve des gens qui » prétendent en diminue^ Téclat , en » soutenant que le soldat en partage la » gloire avec le clief , qui dès là ne peut »♦ se rapproprier. En efiet , la valeur des » ta*oupe$ , davantage des lieux , les se- » cours des alliés , les armées navales , la » facilité des convois , tout cela sans
> doute contribue beaucoup à la victoire.
» La fortune surtout se croit en droit de » s'en attribuer la plus grande partie , et » se regarde presque comme là seule et » unique cause des heureux succès. Mais » ici vous -n'avez point de compagnon , » ni de concurrent qui puissent vous dis- » puter la gloire que votre clémence
> vient de vous acquérir. QuelquiB bril- % lante qu'elle soît ; et elle l'est infini- 9 ment , vous la possédez seul toute en:-
s8o BHÉTORIQIJE
1» tière. Ni le soldat , ni Tofficier , ai les
» troupes de pied , m celles de cavalerie ,
» ne peuvent y prétendre. La fortune
» même , cette fière maîtresse des évé-
» nemens hi^ains, ne peut rien vous
» dérober de cet honneur , elle vous le
» cëd^ entièrement, et avoue qu^it vous
ft appartient en tout et en propre , pui^
» que la témérité et le hasard ne 'se trou-
» vèrei^t jamais où président la sagesse
ik et la prudence»
#» IL Vous avez soumis des peuples
n innombrables , répandus en beaucoup
» de pays différens , formidables par l^ur
» férocité , pourvus abondamment de tout
» ce qui est i^écessaire pour se défendre.
» Mais après tout , vous n'avez vaincu
» pour lors, que ce qui^ était de nature et
» de condition à être vai(icu; car il n'est'
» rien de si puissant ni de si redoutable,
» dont le fer et la force De puissent enfin
» venir à bout. Mais se dompter soi-
» même , étouffer son ressentiment , met-
» tre un frein à la victoire, relever un
» ennemi abattu , un ennemi considé-
V rable par sa naissance , par son esprit »
» par son courage , et non-seulement le
» relever , mais le faire monter à un plos
A haut point de fortune qu'il n'était ayant
» sra chute : en user ainsi , c'est se rendre,
9 je ne dis pas comparable aux plujs
» grands hommes , mtais presque sembla-
» ble aux Dieux..
FRANÇAISE. sS|
» III. Vos conquêtes , César , se liront » à -la -vérité dans nos annales , et dans » celles de presque tous les peuples , et > fa postérité la plus reculée ne se taira » jamais sur vos louanges. Mais lorsqu'on » lit , ou qu'on entend le récit des guerres 9 et des batailles, il arrive , je ne sais 9 comment , que l'admirgtion qu'elles » excitent est en quelque sorte troublée » par les cris tumultiietix: des soldats ^ et » par le son éclatant des trompettes. Au » contraire , le récit d'une action où » paraissent la clémence , la douceur , la
> justice , la modération , la sagesse , 9 principalement si elle est faite malgré » la colère , toujours ennemie des ré- 9 flexions , et dans la victoire , naturel- » lement superbe et insolente ; le récit »
> dis-je j, de cette action , même dans des 9 histoires qui sont feintes, produit en .9 nous une si douce et si vive impression 9 d'estime et d'amour pour ceux qui en 9 sont les auteurs , que nous ne pouvons 9 nous empêcher de les chérir , quand 9 bien même âous ne les aurions jamais 9 connus. Vous donc^ que nous avons le 9 bonheur de voir de nos yeux , dont 9 nous connaissons les dispo^iîtions et les 9 sentimens les plus intimes; vou«, dont 9 les desseins no tendent qu'à conserver » à la république tout ce que la fureur 9 de la guerre a épargné;, par quelles 9 louanges , par quelles démonstrations
» de zèle et de respect,, pourrons-non»
» vous téosoiguer notre recônnaisssfnce ?
9 Oai , César , tout est sensible ici à une » telle générosité y même ces murailles»
» qui TOttdraîent, ce semble, marquer » leur allégresse de ce que vous allez » leur rendre leur ancien éclata et réf> tablk* le sésot dans son ancienne auto- » rite ».
La réfutation fait partie de la confirmation : elle consiste à détruire les difficultés qui pourraient être proposées contre les raisons que Torateur a fait valoir. On peut y suivre la même méthode que dans la confirmation , ou s'en écarter , en commençant par réfuter les plus fortes , ou les moins solides , selon que Texige le sujet. On peut aussi , suivant les circonstances, répondre séparément à cbaqoe objections , ou se contenter de les réunir tontes en un seul corps , et d'en feire sentir le faux par une raison générale et victorieuse.