‹ Rhétorique franc̜aise, composée pour l'instruction de la jeunesseChapitre 22 sur 40 · III. De COraiêon funèbre · texte numérisé non relu

III. De COraiêon funèbre

Dans V Oraison funèbre , l'orateur loue les morts qui ont été illustres par leur naissance , leur rang , leurs vertus et leurs actions. Ce genre de discours de*mande beaucoup d'élévation dans le génie , une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie. Tout doit y être plein de force et de dignité : il ne souffre rien de coipmun , rien de mé-

diqcre. L'éloquence doit y déployer toute sa magnificence , toute sa pompe et toutes ses richesses. Mais il faut bien prendre garde de ne point étaler ces ornemens avec profusion et sans choix:; de ne point négliger le plan et la conduite du discours, Tordpe et la liaison des idées , la convejQiance et la clarté du style. Si l'on exige que l'imagination de l'orateur soit vive , brillante et fleurie , on exige aussi qu'elle soit sage» bien réglée» et toujours dirigée par le goût. *

Le texte d'une oraison funèbre doit être comme un élogç raccourci du héros » et mettre d'abord sous les yeux toute sa vie «t son caractère. L'orateur peut, dans l'exorde , pour tenir les esprits en suspens^ &e liyrer à un certain désordre , qui est un effet de l'art; éclater en plaintes et en g^ missemens sur la courte durée et la fragilité des grandeurs humaines. Il peut même commeiicer par quelque réflexion frappante , exprimée avec force et avec noblesse » comme l'a fait Bossuet dans ce début si majestueux et si imposant de son Oraison funèbre de Hen^ rlette-Marie de France , reine d'Angleterre ; .

« Celui qui règn& dan$ les cieux , et » de qui relèvent tous les empires , à » qui seul appartient la gloire , la ma- » jesté et l'indépendance , est aussi le » seul qui se glorifie de faire la loi aux

Ssî RHÉTORIQUE

» rois y et de leur donner', quand II » lui plaît , de grandes et de terribles » leçons. Soit qu'il élève les trônes , n soit quMl les abaisse , soit qu'il corn- » munique sa puissance aux princes , » soit qu'il la retire à lui-méine , et ne 9 leur laisse que leur propre faiblesse , » il leur apprend leurs devoirs d'une » manière souveraine et digne de lui ; » car , en leur donnant sa puissance , il » leur commande d'en user comme il » fait lui-même pour le bien du monde; » et il leur fait voir , en la retirant , que » toute leur majesté est empruntée, et » que , pour être assis sur le trône , ils n'en » sont pas moins sous sa main et sous » son autorité suprême. C'est ainsi qu'il y> instruit les princes , non -seulement » par des discours et par ^es paroles , » mais encore par des effets et par des n exemples ».

L'orateur développera ensuite son dessein d'une manière délicate , qui laisse à peine apercevoir qu'il prépare sa division. Cette partie est une des plus belles, mais des plus difficiles de l'oraison funèbre. Il n'est pas nécessaire qu'elle soit toute renfermée dans le texte; mais elle doit toujours en être tirée. Les expressions de l'écriture , bien employé«s , donnent un grand éclat et une grande noblesse au discours. C'est au discernement de l'orateur , d'y faire entrer à

FRANÇAISE^ OSS'

propos ce qu'elles ont de majestueux et de sublime.

Qu'on ne s'imagine pas que les preuves^ soient bannies de l'oraison funèbre.

Elles servent , au contraire, quand elles sont employées à propos , à relever la gloire du héros que loue l'orateur. On va s'en convaincre à la lecture de ce beau morceau , tiré de Y Oraison ftùnè - -fcre du grand Condéy par le P. Bourdaloue.

« J'appelle le principe de tant d*hé- » roïques actions , ce génie transcendant Ti et du premier ordre, que Dieu lui » avait donné pour toutes tes parties de 9 l'art militaire , et qui , dans les siècles » où l'admiration , se tournant en idolâ- » trie , produisait des divinités , l'aurait » fait passer pour le Dieu de la guerre , » tant il avait d'avantase au-dessus de » ceux qui s'y distinguaient ; J'appelle le » principe de ces grands exploits, cette 9 ardeur martiale , qui , sans témérité » ni emportement , lui faisait tout oser » et tout entreprendre ; ce feu qui , dans » l'exécution , lui rendait tout possible » et tout facile; cette fermeté d'âme que D jamais nul obstacle n'arrêta *que jamais » nul péril n'épouvanta , que jamais nulle » résistance ne lassa ni ne rebuta; cette » vigilance que rien ne surprenait; cette » piévoyance à laquelle rien n'échap- » pait ; cette i étendue de pénétration »

324 BHÉTORIQUS.

» avec laquelle, dans les plus hasardeuses

» occasions , il envisageait d'abord tout

j) ce qui pouvait ou troubler , ou favorî-

9 ser révénement des choses ; semblable

» à un aigle , dont la vue perçante fait en

» un moment la découverte de tout un

» vaste pâys^ cette promptitude à pren-

» dre son parti , qu on n'accusa jamais

» en lui de précipitation , et qui , sans

» avoir les inconvéniens de la lenteur

» des autres , en avait toute la maturité;

» cette science qu'il pratiquait si bien ,

9 et qui le rendait habile à profiter des

» conjonctures , à profiter des desseins

» des ennemis presqu^avant qu'ils fus-

» sent conôus , et à ne pas perdre en

» vaines délibérations ces moînei^s heu-

» reux (]ui décident du sort des armes;

n cette activité que rien ne pouvait éga-

» 1er , et qui , dans un jour de bataille ,

» le partageant , pour ainsi dire , et le

» multipliant , faisait qu'il se trouvait

» partout f qu'il suppléait à tout , qu'il

» ralliait tout , qu'il maintenait tout ,

» soldat et général tout-à-la-fois ; et par

» . sa présence inspirant à tout un corps

> d'armée , et jusqu'aux plus vils menibres

» qui le composaient , son courage et sa

9 valeur; ce sang-froid qu'il savait si

j bien conserver dans la chaleur du corn-

» bat ; cette tranquillité dont il n'était

» jamais plus sûr que quand on en ve-

» nait aux mains et dans l'horreur de la

FBÂNGAISE. 525

» mêlée ; cette modération et cette dou-

» ceur pour les siens , qui redoublaient à

» mesure que sa fierté contre l'ennemi

» était émue ; cet inflexible oubli de sa

9 personne, qui n'écouta jamais la re-

» montrance , et auquel , constamment

» déterminé , il se fit toujours un devoir

9 de prodiguer sa vie et un jeu de bra-

» ver la mort : car tout cela est le vif

» portrait que chacun de vous se fait , au

9 moment que je parle , du Prince que

n nous avons perdu;* et voilà ce qui fait

» les héros.

» . Ceux qu'a vantés l'ancienne Rome ,

» et ceux qui , avant lui , s'étaient dis-

» tingués sur le théâtre de la France ,

9 possédaient plus ou moins de ces qua-

1» lités. L'un excellait dans là conduite

» des sièges , l'autre dans l'art des cam-

9 pemens; celui-ci était bon pour fat-

9 taque , et celui-là pour la défense :

» l'universalité jointe à l'éminence des

» vertus guerrières , était le caractère de

» distinction de l'invincible Gondé. Ainsi

» le publiait le grand Turenne , cet

9 homme digne de l'immortalité , mais

» le plus légitime juge du mérite de notre

9 Prince , et te plus zélé aussi bien que

9 le plus sincère de ses admirateurs;

9 ainsi , dis-je , le publiait-il , et la justice

9 qu'il a toujours rendue à ce héros , en

» lui donnant le rang que je lui donne ,

i est un témoignage dont on l'a oui cent

526 RHÉTOBIQ0E

» fois s'honorer lui-même. De là vient » . que le' prince de Condé valait seul à n la France des armées entières; que de- » vant lui les forces ennemies les plus » redoutables s'affaiblissaient visible- » ment par la terreur de son nom : que » sous lui nos plus faibles troupes deve- » naient intrépides et invincibles ; que » par lui nos frontières étaient à cou- » vert , et nos provinces en sûreté ; que » sous lui se formaient et s'élevaient ces » soldats aguerris , ces officiers expéri- » mentes , ces braves dans tous les ordres » de la milice , qui se sont depuis si- » gnalés dans nos dernières guerres^ et » qui n'ont acquis tant d'bonneur au » nom français que parce qu'ils avaient » eu ce Prince pour maître et pour » chef ».

La sainteté de la chaire chrétienne ne permet pas à l'orateur de se borner , dans l'éloge des héros , à des fins purement humaines. Son but doit être de nous instruire y en excitant notre admiration , et de faire voir qu'il* n'y a pas de véritable gloire sans la religion et la piété. C'est ainsi que Bossuet , dans son Oraison funèbre du gf*and Condé , se propose de montrer , « que ce qui fait » les héros , ce qui* porte la gloire du » monde jusqu'au comble , valeur , ma- » gnanimité, bonté naturelle, voilà pour » le cœur; vivacité , pénétration , gran-

» deur et sublimité du génie , voilà pour )> l'esprit , ne seraient qu'illusion , si la » piété n'y était jointe ; et enfin que la » piété est le tout de l'homme » .

C'est ainsi que le P. Bourdaloue rapporte l'élogfe qu'il fait du même Prince à l'instruction de ses auditeurs , comme il l'annonce dans cei endroit si instructif et si touchant de son exorde :

ce Je ne viens pas à la face des autels » étaler en vain la gloire de ce Héros, ni ;i interrompre l'attention que vous devez j> aux saints mystères», par un stérile ^ » quoique magnifique récit de ses écla- » tantes actions. Persuadé plus que ja- » mfiis que la chaire de l'Évangile n'est 9 point faite pmir des éloges profanes , » je viens m'acquitter d'un devoir plus » conforme à mon ministère. Chargé du » soin de vous instruire , et d'exciter » votre piété , p)ar la vue même des gran- » deurs humaines , et du terme fatal où 9 elles aboutissent, je viens satisfaire à ce » que vous attendez de moi. Au-lieu des » prodigieux exploits de guerre , au-lieu » des victoires et des triomphes , au-lieu » des éminentes qualités du Prince de » Condé , je viens , touché des choses en- % core plus grandes , et plus dignes de » vos réflexions , vous raconter les mi- » séricordes que Dieu lui a faites , les » desseins que la Providence a eus sur » lui , les soins qu'elle a pris de lui , les

» grâces dont elle l'a comblé , les niaux » dont elle l'a préservé , les précipices et les abîmes d'où elle l'a tiré , les voies de prédestination et de salut par où il lui a plus de le conduire , et l'heureuse fin dont , malgré les puissances de l'enfer , elle a terminé sa glorieuse course. Voilà ce .ique je me suis proposé , et les bornes dans lesquelles je me renferme.

» Je ne laisserai pas , et j'aurai même besoin pour cela de vous dire ce q»e le monde a admiré dans ce prince : mab je le dirai en orateur chrétien , pour tous faire encore davantage admirer en lui les conseils de Dieu. Animé de cet esprit » et parlant dans la chaire de la vérité » je ne craindrai point de vous parler de ses malheurs; je vous ferai remarquer les écueils de sa vie; je vous avouerai même » si vous voulez , ses égaremeps ; mais jusque dans ses malheurs vous découvrirez avec moi des trésors de grâces; jujsque dans ses égarements vous reconnaîtrez les dons du ciel , et les vertus dont soa âme était ornée. Des écueils mêmes de sa vie vous apprendrez à quoi la Providence le destinait , c'est-à-dire , à être pour lui-*même un vase de miséricorde , et pour les autres un exemple propre à confondre l'impiété i • Je n'ai pas craint de citer ici tous ces

FBANÇAISE. Ssg

divers etiemples , parce que j'ai cru que c'était Je meilleur moyen de faire sentir aux jeunes orateurs sacrés , qu'en louant les hommes illustres , ils ne doivent jamais oublier qu'ils parlent h la face aes autels , et dans le sanctuaire de la divinité; que la religion doit être le principe et la fin de tous leurs éloges; et que s'us rehaussent par la pompe et la magnificence du style , la gloire du grand Capitaine , du grand homme d'État , de l'habile Négociateur , du Magistrat in-* tègre et éclairé , ils doivent un hom-mage non moins éclatant à la justice de la vérité , au zélateur de la justice , au vrai sase , et surtout au vrai chrétien. Quant à la marche qu'ils doivent suivre dans la composition de leurs éloges funèbres , elle est la même que dans le panégyrique. Le modèle que je leur en ai offert , devrait sans doute suffire pour cet objet.

Qtoendant je crois qu'il ne sera pas inutile de leur tracer ici , en peu de mots , le plan admirable de VOraison funèbre du grand Condé » par le P. Bourdaloue. Ils y verront ( mais plus encore e:<& lisant ce.

beau discours ) que ce grand orateur a trouvé dans la défection même de ce Prince f une abondante matière pour faire son éloge ; et ils ne pourront s empêcher de remarquer que le célèbre Bossuet a craint de toucher ce point délicat de son histoire,

35o BSÉTOBiQierf

DivtSîon. L'orateur fonde Féloge du Prince saf les qualités de son cœur , et nous en fait oonnsiiire \b solidité, \&droi^ turc» la piété, « Un cœur, dit-!l , dont la > solidité a été l'épreuf« de tonte 4a 9 gloire et de toute la grandeur du monde, 9 c'est ce qui fera lesïjjet de votre admi- 9 ration; I."* Partie. Un cœur dont la 9 droiture s'est fait voir dans les états de » la vie les pins malheureux, et qnî y » paraissaient les plus opposés, c'est ce » qui doit être le sujet de votre instruc- 9 tion; IL** Partie. Un cœur dont la 9 religion et la piéfé ont éclaté dans le 9 moment de la vie le plus important , 9 et dans le jour du salut , qui est prin- 9 cipalement celui de la mort , c'est ce 9 que vous pourrez vous appliquer pour 9 faire le sujet de votre imitation; lll.* » Partie ».

I." Partie. L'orateur nous donne d'abord un idée du rare mérite de s^ héros , en nous faisant le récit de ses victoires , et en indiquant les vastes connaissances dont son esprit brillant et sublime était orné. Il nous le représente ensuite , 1.* comme un héros supérieur à sa propre gloire , c'est-à-dire , qui fit tout pour racquérir , hors de la désirer et de la chercher; 2." comme un héros sans ostentation; 5.® comme un héros ennemi de la flatterie; 4*'* comme un héros aussi humain qu'il était grand ; 5.* comme un

FBANÇAl83é 53l

héros que l'amour de lui-méaie n'avait poial gâté; bon père, aimable maître, parfait ami.

IL* Pabtib. Le prince de Condé nous est ici représenté dans les deux, époques malheureuses de sa vie; Tune par rapport à son Bol; c'est-à-dire , enveloppé dans un parti que forma l'esprit de discorde :

l'autre , par rapport à son Dieu ; c'est-àdire , refroidi dans la pratique des devoirs de la religion^

1.** Ce héros se vit mêlé dans un parti que la discorde avait formé , et, qui le > détacha de nous. Mais , i .'® Circonstance jamais son coeur ne se sentit plus cruelle-* ment déchiré , et il n'eut par lui-même aucune part à nos disgrâces. 2.'''Circon' stance; il eut le mérite des cœurs droits et des grandes âmes , en se condamnant lui-même, 5." Circonstance; son repentir ne fut^ni vain, ni stérile : il le rendit utile* et salutaire à ceux qyi étaient alors les con^agnoQS de son triste sort.

l\.^ Circonstance; quoique abandonné à sa mauvaise fortune , il refusa con-* stamment tous les avantages qui au-* raient pu la relever , mais qui , en la relevant , lui auraient été un obstacle à • son rétablissement dans les bonnes grâces et dans l'obéissance du roi. 5.* Circon- • stance; il n'omit rien de ce qui dépendait de lui pour disposer les choses à la paix. 6.® Circonstance; il eut le plus grand soin, après son retour , de réparer ses mal-

53a RHÉTORIQUE

heurs par le redoublement de ses services, s.* Ce prince » emporté par l'esprit du monde , se relâcha pendant quelque temps » dans la pratique des devoirs de la religion. Mais dans le secret de son cœur il ne Fabandonna jamais ; il ne perdit jamais la foi; il ne douta jamais de nos mystères. Au milieu même des égaremens du mondes la religion se conserva dans son cœur; et elle ne s'y conserva que parce qu'il avait un cœur droit, etc.

• III.* Partie. L^orateur nous représente ici son héros mourant : « Il est mort, dit- » il , en sage chrétien , parce qu'il a voulu

• que sa mort fût précédée de sa conver-

• sion et de son retour à Dieu. Il est » mort en héros chrétien , parce qu'il a » fait paraître , en mourant , toute la » grandeur de son âme. Il est i^ort en.

9 parfait chrétien , parce qu'il a coiftacré » les derniers momans de sa vie par tout » ce que la religion peut inspirer de plus » saint et de plus tendre à un cœur fer- » vent. » Ces trois circonstances de la mort du prince de Gondé sont appuyées sur des faits généralement reconnus pour être authentiques.

•*-Le célèbre DiiguescUn , mort vers la fin du quatorzième siècle , et enterré à SaintrDenis , dans le tombeau de nos rois , est le premier héros dont on a fait l'éloge funèbre, Ferri de Cas^incl»

t^BANÇÀISK. 555

évêque d'Âuxerre, le prononça dans sa cathédrale : cet éloge n a point passé jusqu'à nous. Mais ce n'est proprement ^u'à la renaissance des lettres que les orateurs chrétiens commencèrent à louer les hommes illustres après leur mort. Muret prononça , à Rome , l'oraison funèbre, en latin , de Charles IX.

Dans le siècle de Louis XIV , ce fi;enre , Ortieor» d éloquence tut porté parmi nous à sa plus haute perfection. C'est à Bossuet n'en est due la principale gloire. Aucun e nos orateurs en ce genre ne peut lui disputer le premier rans, malgré les incorrections et les inégalités qu on remarque quelquefois dans son style. Aucun orateur n a possédé au même degré que Ijui cette éloquence noble , nervtsuse et rapide , qui étonne l'imagination , arrache l'âine à elle-même. Sop génie abondant et impétueux crée presque à chaque instant des tableaux pleins de vie et de feu , enfante des idées dé la plus grande élévation , et anime tout ce qu'il produit de la chaleur et de la vivacité du sentiment. Né pour le sublime , Bossuet en a exprimé toute la force et toute la majesté , surtout dans son Oraison funèbre de Marie de France, reine (/^Angleterre, dans celle de Henriette^ Anne a Angleterre , duchesse d'Orléans , et dans plusieurs endroits de celle du grand Condé* Ce qui rehausse la gloire de cet orateur ,

554 RfiiTORIQUË

c'est qu'en louant les morts , il donn^ aux vivans les leçons les plus fortes et les plus touchanties. Dédaignant l'art de polir ses discours , il ne s'attache qu'à présenter à ses audifeurs le vrai sous toutes les faces.

La manière frappante et variée dont il leur annonce les grandes vérités relatives à son sujet ^ prouve bien que non-seulement son esprit en était plein , mais encore que son cœur en était pénétré.

Fléchier ne manque ni de force , ni d'élévation dans ses oraisons funèbres. Il

Îr joint à la noblesse des pensées , toute 'harmonie et toutes les grâces de l'élocation. Mais on ne peut disconvenir que ces grâces n'aient un air d'affectation ,*et oue cet orateur ne laisse souvent quelque chose à désirer du côté de l'onction et de la chaleur, excepté dans son Oraison funèbre de Turennc , qui est presqu'en toutun chef-^i'œuvre.

Deux princes du sang des Bourbons ont été dignement loués par le P. Bourdaloue. Son Oraison funèbre du grand j Condé offre des beautés vraiment sublimes. Il n'est peut-être pas de discours eo ce genre , dont le plan seul fasse connaître y autant que celui-là, l'homme de génie et le grand orateur.

Massillon n'a pas cultivé ce genfe d'éloquence avec un succès bien marqué. Il y a cependant de très-^beaw morceaux dans son Oraison funèbre d»

prince de Conti, ei surtout dans celle de

De cinq oraisons funèbres que Mageor-

ron a faites , celle de Turenne est la seule

* qui lui ait donné un rang distingué parmi

les orateurs. Les autres sont faibles, et

pèchent contre le goût.

heP. de la Bue , toujours simple , no^ ble , énergique et touchant » inspire Tamour des vertus qu'il a si bien louées dans jes héros. On admire son oraison funèbre du duc et de l^duchesse de Bourgogne; et Ton regarde celle du maréchal de ljua$emboarg comme une des plus belles que nous ayons.

Une éloquence vire , brillante et soutenue, caractérise les Oraisons fwnèbres du cardinal de Fleuri et du maréchal de Belisle par le Père de Neuville.

La première surtout ne ' sera jamais déplacée parmi les chefs-d'œuvfe en ce ^nre.

Les Anciens , comme je l'ai déjà dit , louaient les grands hommes vivans : ils louaient aussi les morts. On croit communément que les Grecs commencèrent à le faire après la bataille de Marathon ', donnée l'an 49^ avant Jésus- Christ. Ce qu'on peut assurer , au rapport de Thucydide, quia écrit l'histoire de la guerre 4u Féloponèse , jusqu'à là vingtième année, c'est qu'on fit dans Athènes des obsèques publiques auK citoyens q^i

536 RHÊTOBIQUB

avaient été tués à la guerre de Samos , Tan 44 1 avant Jésus-Christ , et que Pértclèês l'homme le plus illustre et le plus éloquent de la république ,prononça leur^ éloge.

Les Romains , suivant Polybe » ouvrirent celte, carrière à l'éloquence , la même année qu'ils abolirent la royauté , pour établir Je gouvernement républicain , c'est-à-dire , l'an 709 avant Jésus- Christ. Ce fut aux funérailles de Lucius Junius Brutus , cpnsul , jué dans une bataille contre les Etrusques , qui voulaient rétablir les Tarquins sur le trône de Rome : son corps fut exposé dans la

Îlace publique par ordre de VaUrius ^ublicola , son collègue , qui , étant monté à la tribune aux harangues, fit un récit touchant des belles actions de sa vie.

Le peuple ^main comprit combien il serait utile à la république de louer les grands hommes après leur mort , et ordonna aussitôt que cet usage serait perpétuellement observé. Il le fut en elfet , nonseulement jnsqu'à la ruine entière de la république; mais même sousles empereurs, puisque Néron , parvenu à l'empire , prononça l'éloge de Claude, son prédécesseur.

Dans Athènes , on ne louaitque la valeur militaire , et à Rome , toutes sortes de ver- . tus. Aucune de ces oraisons funèbres ne nous est parvenue.

ARTICLE II

Des Discours du Barreau.

Défendre , par le talent de la parole , les biens , l'honneur , la yie même tles citoyens 9 contre les détours frauduleux de la mauvaise foi^ les artifices de l'imposture , et les attentats de la calomnie ; soustraire l'homme faible , indigent et vertueux , à l'oppression , et souventà la rapacité de l'homme injuste, riche et puissant , telle est la noble fonction de l'orateur du barreau. Pour la remplir avec la dignité et l'utilité convenables , il doit joindre à la sagacité^ k la justesse et à l'élévation du génie , une connaissance étendue et profonde des ^^t^ , des différentes coutumes de \ïi jurisprudence ancienne et de la moderne , des arrêts ^ des ordonnances^ etc. Voilà proprement la science qui lui est indispensable , et qu'il doit regarder comme le fondement nécessaire, de l'édifice. C'est ce qu'on appelle , en terme de l'art , lieux oratoires extérieurs. Il y en a plusieurs autres, suivant la nature du sujet qm divise les parties contondantes. Tels sont , par exemple , les conventions qu'elles ont stipulées entre elles par écrit ou verbalement; les aveux qu'elles font ou qu'elles ont faits ; le serment qu'elles ont

33ft BHi'TORIQVE

prêté , ou qu'elles offrent de prêter; les dépositions des témoins qui ont été entendus , etc.

Une étude encore importante , à laquelle l'orateur du barreau doit s'appliquer, est celle des grands orateurs , soit anciens , soit modernes. Il n'est pas douteux non 'plus qu'il n'ait besoin d'une certaine teinture des belles- lettres , pour orner* des sujets, qui souvent ne présentent en eux-mêmes aucun agrément, et pour faire naître des* fleurs dans un ' terrain qui , au premier aspect , paraît aride , ou propre seulement à produire des épines.

Toutes les affaires litigieuses qui doivent être discutées et décidées devant les • tribunaux de la justice , peuvent servir de matière aux différentes espèces de discours du barreau, qu'on iHÎduit ordinairement aux plaidoyers et aux consultations , aux mémoires et aux rap^ ports de procès.

Page 1