‹ Rhétorique franc̜aise, composée pour l'instruction de la jeunesseChapitre 33 sur 40 · I. Critique éclairée · texte numérisé non relu

I. Critique éclairée

Un grand fonds de connaissances , et principalement celles du genre dont il s'agit , sont pour le critique d'une indispensable nécessité. Il faut qu'avec l'auteur de l'excellent Essai sur le beau ( le P. André , jésuite ) : il sache distinguer dans toutes les productions de l'esprit , le beau naturel, et le beau arbitraire. Le premier a constamment pour base l'ordre et la vérité. Les révolutions

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des temps et des esprits ne peuvent en effacer ^l'idée ni l'impression : il ne change jamais , et il est toujours en droit de plaire. Le second dépend ordinairement du génie des langues et des nations : il peut varier suivant les lieux et les siècles.

» Ces connaissances ( pour le dire en passant .) ne peuvent guère être le partage des jeunes gens , non plus que des {personnes qui n ont point fait d'études ongues et sérieuses. Les uns et les autres ne sauraient donc être trop circonspects et trop réservés à dire , ou dumoins à soutftiir vivement leur opinion sur les diverses productions littéraires.

Mais d'un autre côté, il serait absurde de penser que , pour pouvoir juger , par exemple , d'un ouvrage de peinture ou de poésie , il fallût êtreLpeintre ou poète. Une connaissance assez étendue de ces deux arts suiQt , avec les autres conditions re quises dans la critique.

IL Critique judicieuse*

La critique judicieuse consiste dans une application juste et convenable des règles de l'art. La critique , en effet y n'exige pas toujours impérieusement une étroite et rigoureuse observation de ces règles ^ parce qu'il arrive quelquefois que l'auteur s'en est un peu écarté «

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pour donner à son ouvrage une beauté de p(u5. C'est ce que l'on doit disceraer ûrec finedse ; et ce disc6rnem«»t est l'effet d'ud juraient llroit, d'un goût pur et sain , cfui' sU|^os6 toujours de grandes connaissances , niais que ces connaissances ne supposent pas toujours. Il faut donc que la eriliqtie ^soit fondée sur des raisc^ns ^ 'des principes solides. Un bon mot , quelque "e^réable et piquant qu'il ]^araîsse ; une ptaisanterie .quelque bjen totn^ttfée qa^elte soit, -ne fera jamais apprécier un ourrage è sa juste valeur. Vôltuite ft dît des Cantiques sa&rés du miarqdts éd ^Pmitpi'-

gnnn

Sacrés ils sopt^ car personoe n'y touche.

Les esprits légers, 'frivrtlesetsl^ie^ficiels , disons toême lés tefartrbns , *Ofit applaudi à ce jeu de riidts. MWs rbdttiUite judicieux et censé a été bîèn'leiii de le regarder comme un àrrét dééfsîfrëtle vrai connaisseur n'admire pas moins le plus grand notobrfe d^ 04Jks "marées de l'auteur de Didon.

Au re^te, en^ disant 'qrfe la Crftîque doit être judîèiease/Yhi vodu dit* aussi qu'elle doit étreri^/?<{cVi«j/ c'est^à-dii»e , que celui qui veut juger tine production littéraire, ne saurait k- lire et rèxamrner- avec une attehtion *^rop scrupuleuse. C'est ce qne 'ne ferait pas, par

^€1^1^., un joiirnalist^ ia^^omidéré ou pr^spmptueu?^, qui se borperaît à une lecture rapide et; duperiiA^ieUe d'un ouvrage ^ pour pronoacer dé&iî tivemeot et d'uo ton de maître), surrdes. diffîtîuU té^, que l'aiiteur n'a tenté d'éqlaircir qu'aprèft de bien.Iongui^s et^do bien: profonde» réflexions. QWapriveraîtril de là?

Que le, )î)urna]isteip^urraii bien ajoul,er , à. lai honte d!ét ni- tombé par sa fapte dans l'erreur , l'injustice d'y jeter ceux de>se0i lecteurs., que le défout /lelumières oj^ligeiidel'fen Claire siuTi sa parole. Il s^^xposenaît ' en^n3êiSQé-teiiip& à perdis^ l'-éstiBie et^la^otoÊance jdeieea?(<qiii,6oniL capablesî psuD) eux-imâmes d'apprédiep sa.

cTfttiquei, en? la. comparant :àf T^u^rage même.' :UnJouriiâli$te> pilent ^ et; jàlnux de sa propre gloire , imite la circonspee-»' tion d un juge, qui, avant de décider une question de droit , réfléchit long;temps et mûrement sur le& raisons des- avocats qui l'ont traitée.

L^ crUiq^€^; n'est équitable qu'autant, qu^eUeiapppri.e^ €^ pr/i^uves de son jugciment »^ ^et ,le& beaux» et tes médiocres , et les: fâiible^St endroits» de l'ouvrage qu'elle a. p^é ^j^liSr- sa, baUnoe^ Celui qui, ne mettrait . sou^v ^^ y^ux du lecteur que l^:Viçra; qiéglig^i d'ui^e pièice de (poésie >

4So BHiTORIQirB

ou les morceaux peu saillans d'une pièce d'éloquence , lui donnerait une bien fausse idée du poète ou de l'orateur» et serait injuste envers ces écrivains. Cependant on a vu des critiques qui , faisant un parallèle entre les deux maîtres de notre scène , n'ont pas craint de ne citer que les endroits médiocrement beaux de Corneille; de citer lès plus beaux qu'ils avaient pu trouver dans Racine , et de se prévaloir de ces exemples pour donner la préférence à ce dernier. C'est là évidemment manquer , en fait de critique , à toutes les lois de l'équité. On ne serait pasmcoins répréhensibie ,si l'on s'appesantissait sur les plus petits défauts d^un ouYrage , en passant rapidement sur les grandes beautés dont il étincelle,

IV, Critique impartiale»

Pour que la critique soit impartiale , il faut qu'elle soit exempte de prévention et de passion. Déprécier un ouvrage sur le seul nom de Fauteur , qui , jusqu'à celui-ci , n'en a publié que de médiocres; louer un ouvrage sur le seul nom de l'auteur , déjà conBtti pat* d'excelleus écrits, ce serait juger avec prévention. Si ce deraiier ouvrage se trou- • vait réellement peu digne des suffrages

des connaisseurs , en pourrait bien alors dire au critique :

Voilà de tos arrêts , messieurs les gens de goût. L'ouvrage est peu de chose, et le nom seul fait tout(i).

Pour juger sans passion , il faut princt-

I salement se défendre des illusions de 'amitié y et s'élever au-dessus de tout sentiment dé haine* Le critique vraiment honnête homme , prenant la plume , se dit à lui-même ce que la reine de Gar> thage disait à £née : Je ne mettrai aucune différence entre le Troyen et le Tyrien (2). ^Que l'auteur de l'ouvrage sur lequel il va porter son jugement soit son ami ou son ennemi ^ ce critique se persuade sans peine que , s'il trahit la vérité y s'il écrit une seule ligne contraire à sa façon de penser , il tron^pera bassement- ses lecteurs, et se manquera à lui-même^ en se vengeant de son ennemi par un lâche mensonge^ ; ou en usant envers son ami d'une coupable indulgence,

, V. Critique honnête*

On entend par une critique honnête une critique conforme aux bienséances* Elle proscrit le ton de hauteur et de

■ ■ Il . . 1— <—— ^>

(i) Piron , comédie de la M^tromaniç.

' (2) ri>gt7c, Enéide, Liy.I.

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supériorité I les décisions feslueuses et caustiques , les expressioos dures , ou même trop fortes. La bonne compagnie ne les souffre point; et il importe au critique de faire voir qu'il Ta connaît.

Plci9 son jugem^ni eat sévère et dë&yorabie à l^âuieur , plus- il doit paraître adouci et tempéré par la délioatease et l'aménité d«i style* Cependant , si l'ou-* vrage apprécié était inipk« ou licen^ cieu« , c'est alors que le critique devrait s'armer*, si Ton^ peut parler ainsi , d'une plume de* fer et de feu , pour réduire en- poudre cette infernale production.

Mais l'buteur * A^it toujours être porsonnellement respecté» à moins que l'opinion* puMique ne l'ait jeté dans la classe* des ces hommes vicieux- et méchant au^ tant par principe que par habitude. Si, en matière de religion*, il s'est seule* ment trompé- sur certain» articles , lecritique doit se borner ik réfuter ^n &p^ reur par de»pre«v0s«ans réplique , écriteâavec modération , suivant l'e^rît de la charité chrétienne.

La politesse ne doit pà» moins régner dans les ouvrages polémiques. Voyez ai^ec quelle: sâge. retenue ^ avec qudle décence- enjouée , avec qtielle urbanité Lib Mottsi^déSendf sok sentimeot dans lai fameuse querelle de la préférence des anciens sur le;», moderpes ; .tandis que son adversaire » la saxVante madajEie Da-

FRANC AiSfi; 43^.

eiersremfottë pi^sqàe jusqu'à lafareiai^etèi la grossièreté. On ne sak que. trop que> Fakaifeest tombé daiis.les n]^mes eicèsi à l'égard de plusiinirs écrivains. Rie» de plus scandaleux dans la république lit* téraire ', rien de pl^s déshonoraûi pour Fbon^mé de 'lettres Im-^iaêflie, que ce style maUgneçaënt^ épigritmmatiqiie , f ea dédamàtknis |>k»nes^de^ fiel , cette ratl:> l^i^ié a^mère' et' insiritante , - ' ces personna-^ lil^ bttsdés î cesin jures s^ocesquî peureçt "iottt.dâ plus amuser les sots.iet leB mé-^ ehans , Boais ie|ni «révoltent itoujourâ ie lecteur honnête «tf raisonnable ^eiiquixie ré* rndebt Jam^kli ik moindre JtùnièBe sur question -iigitée. • v. •: ' s liiî

^ 0|? i)éiit>^nner V^él ^f^n 4ènne sou- -^ ;« • <vmï aux * otff^gès dî tikiifÊÉe^ , > idV'^UiX ■ Vi'i.i^ / ; ' » didààliqtiès i ' ïà; foriôè ^dii' :*iàloguie,fï €te . ■.;''?;i ^o gèilrë a'éëi4re ,'iB' Didiogne omtdit^^ ainsi nèiÉlhié j[^ bp^oféitioU au ^ dialogue ^iramatiq'tïé^^y éi^t^en génék*al un entretien ée 'd«ux oii^idè plùsieUî^s ^rsonnes pcfé^B lequel; on; èxpôàè' , ' bu iittéf ^ubsliO£| qii'on

Téirtdïsciltèr et résoudre , â« note Véi*ité du'otî^vècit' faiire {^oéi^ftre et soli^fee^ik êtiblir. tes iriterlocûïéUrs doi^nt y- dé- TCl<^peii'lèùr sentîÉmdtr ■ pàrnéUhet! ^éVec

4S4 BHiTORIQVE

la plus exacte précisîoii , et y d^loyer toute la force du raisonaeiuent. Il faut qu'îlâ ne disent rien qui ne se rapporte, entièrement à la question ; par là , le dialogue sbra «direct rau'ib ne fassent jsPmais attendre la répliqué ; par 4à , le dialo^e sera ¥if : qu ils parlent toujours à propos; par là<^ Ip dialogue seriS bien coupé .V ces trois Hpalitës^|uisoiii£. essentielles. Lestyle/tteiiSainrait étre^ni t^p etair , ni trop simple, (indélicatesse sans rafiBnement ^une^ -élégance saM pMoipe et sans- affectfKtioiiiy dès grSoes naÎTCS en doivent f^re tèéàJiWneinent, i > '.

Amirasfte', L'bcl(du diab^e^lpeiiticon^ venir à tous les sujets , ^oit: grftves, soit badins , soit littéraires , soit scientifiques. On verrai bli^tU!ôi/ que 1,qs Gfef^s^ les Latins et les écrirains de notre nation , Font employé>*ihiQ^'le plps géàïidi succès pour traiter toutes sortes de matières.

afîidqSÎ.. * To«»î'i**n^fTWBBfMi4i4^<»fîq?»es qui >criy«iiit cril JTiQUsi res^i»jtr4^ ^^. .s^t) ex^cellfâÇA , iuilîuVii.. ^*mériteWi qVt>n^|i*ssi9|rét|u^^ç la pjus jsémuse*' Nows*^y/^çp d^r^^^tjof^'pne rMtorique, Qfiif spn^ déveji^pjpjâs tQU^ les priascifes ! de l!ai)t fHîfitoîyiBj , ; dt uaç poétùjti^ iffiixpBtUmt^ Ms .ir^Ie^ ^s pjlps exactça çt'I^s plU9t pFjçprfls à nousfeirçi^ien j^gf^r rdUrpPfïB^ épiqueifit.d^^pièoffi^e t^^éâtre.

£^Ui$an4rc a f^mi^ la rA*fff^*?«ff ,/ i^i J^ofer l$k poé^ig^* EjUesj çopt l'u^e^at l'autre, d'i^AlittériateQr philo^pp^ , qui

VRANÇAIS42. 435

n^ignorait rieadece qui est essjenti^l à l'éloquence et à la. poésie ,:^t qui, en ayait approfondi toutes îles p^Fties^ Il se^a hpn de n'en eutreprenidi^e la lecture qu'après

avoir acquis quelques coanaissances générales dfe ces deux arts.

Jjonginl, né à AthëDes ,d£in$ le troisîhaifi siècle de l'ère chrétienne , avait cojQQ^osé en grec des Bemarqueâ cri-r tiques sur les anciens auteurs ^ et d'autres ouvrages d^. philosophie et de littérature. Le seul qui nous soit parvenu est' $Qn Trç.ité du su^blime. Il est admirable

{»ar la justesse et la sagacité des réflexions» es {igrémens et l'éloquence du style.

B(^leau en a donné une excellente tra^duction. . /. .

Dans; les œuvres de Lt^ct en , né vers la. fin du premier i|iè,çlp ^^.i^qtre Bte , k Samosate^ yîllQ<de Syrie , etjprofesseur da philosophie et d'éloquence à Athènes» on trouve un petit Traité sur la manière d'écrire l'Histoire, qui est un chef-d'œuvre. Nous avions une traduction de tous ses ouvrages par à^Ablancourt ; mais celle qu'en a donnée l'abbé iffo^^teu l'a éclipsée par son exactitude et son élégance.

Parmi les latins» Cicéron, après avoir offert dans ses discours les plus beaux exemple^ de la véritable éloquence» en donna les préceptes dans son livre de F Orateur ^ que l'abbé CoUin a fort bien traduit.

436 BBÈTORiQUB

Qumtilién , né à Rome l'an 4^ àe J.-C. , fut Tennemi- déekré du maurdis goût y qni , de son tempâ , commençait à s*introdQire dans l'éloqueûCe et dans la poésie. Après avoir enseigné la rhétorique durant vingt ans, il publia seé Institutions oratoires, qui ont été traduites avec autant, de fidélité que d'élégance par l'abbé Gédayn. Cet ouvrage et celui de Cieiron , bien dignes de sc$rvi^ à jamais de modèles en cegewe» doivent èïtfi saUs cesse lus et inédifiéspdi*tdiisceux qui se destinent à courir la earrière dé 1 éloquehce.

Nous avons une foule d'ouvrages didactiques en notre langue.^ Ceux qui méritent d'être particulièrement distin-.

gué^^ sdt pdur 1 importance et la œillti- ^dë des 6bjéis'qtf% eitilmiissèÉt^ soit pÀ^iii^ lia "ihÈi^iHifre déàt de^ ébje^ ^ ^avA pi^ésehié^ ^rsdiil lé Traité dès études, pal* BoUin : les Réflexions sur la poésie et la.

peinturé, par l'abbé dU Bosf la Manière^ de bien penser dans les ouvrages d'esprit '( eri dialogues-) , parle P. Bouhours;et lés Prikôipes de h littérature, par l'àbbé Batteux. •;

* Je croîs devoir indiquer ici aux jeunes

Î;ens qui ont ' dti goût pour les bellesettres latines , le guide le* pluà sûr qu'ils [missent choisir j)our Cette étude , c'est c Batio discendt et dacendi du P. Jouvend, jésuite. Le sage et jinMcieux

RoUtn^ «près àroir lu cet exeellent duvràge^dit que «'if avaii pu lè oôouaitra lors<{tt'U > traMmftkit à son j Tir^tl déi émdesj -'h^ {>lu|Q|i6' kn seraiitomlié'deâl mains. ■ "'/v^ -■ '-• •■•V» 'î/,-^

Les meilkurs modèles 'de critiqué que je connaisse' e» notre tangue^ senties Sê^tànens^ de P'A€€tdémief sur le Gid , tragédie de Corneille, et les Réfhiman»

critiques survie génie d^ Horace, de Desprtàùua^ et de Boussec^Us p^i" le dbC- de

il- ■ , . ' - • - • • . ' : ;

- Platon y né à Athèfaës , vers l'an 42^ avant J.-G. , a composé tous ses outragea en Dialogues. Il y traite de la logique , de la physique, .de la^ politique» y. explique les lois de la morale , et y démontre l'immprtajlit^del'âpiftj^po^^ en a traduit une grande partie.

Lucien a fait ai^s^i dep <J)ialogues pour censurer les vices des nomfnes , pour jeter 4u ridicule sur les faux Dieux , et sur lef philosophes du Paganisme. Ils' ëont écrits d'un siyl^ pur et naturel , assaisonÈrés du sél d'unèf plaisanterie délicate, pleins? de pfslatùres vives , de caractères 'bîfejÈi dessinés et bien soutenus. Indépendamment des ti^aductioiis de tous tés ouvrages d$ ce rhéteur, par i^Aêlancourt et l'abbé Afa^^teu^ nous en -avons une bonne dé ses Dialogues par le marquis de Pompignan. Gail en a traduit aussi qùelques-uiis. ' ' - •• ' • ;v

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