CHAPITRE III
Dei éijfféréntes espèces de Style, et des Figures de pensées.
J. ou s les hommes ont une façon particulière de concevoir et de sentir. Ils doivent , par conséquent , rendre d'une manière qui leur est propre leurs idées et leurs sentimens : les expressions qu'ils emploîéftt. en portent toujours lempremte. Amsi l'on a raison de dire que chaque auteur a son style, et qu'il y a autant de styles que d'écrivains. Cependant, comme toutes les matières qu'on traite sont, on dans un genre simple, ou dans un genre un peu plus élevé , ou dans tm genre sublime» on peut dire aussi (Ju^il n',y a que trcKs espèces générales de style, le simples le terhpéré, le sublime, et 'que le style particulier de chaque écrivain doit être regardé comme une nuance de ces trois styles , variée h l'infini.
Il en est de même des figures de
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pensées* Quoiqu'elles aient chacune un caractère particulier qui les distingue les unes des autres, elles peuvent cependant être toutes rapportées à trois classes principales. Il y jen a que l'écrivain , soit en prose, soit en vers, emploie avec art , pour porter plus sûrement la lumière dans notre esprit, pour faire parler la raison avec plus de force et de justesse »
I»our présenter une vérité sous le jour e plus favorable et le plus lumineux ; celles-là sont les plus convenables à la preuve. Il y a d'autres figures qui se bor^ nent à flatter l'imagination par l'éclat et l'agrément qui leur sont propres. L'écrivain s'en sert pour embellir la vérité de tous les charmes qui peuvent nous la faire aimer : celles-là sont des figures d'ornement. Enfin , il y en a qui pénètrent jusque dans le fond de nos cœurs , les remuent, les agitent, les entraînent; l'écrivain en fait usage pour se rendre entièrement le maître de notre âme , et la mener, pour ainsi dire, au but qu'il se propose : celles-là sont propres aux passions. Les figures de la première classe peuvent convenir plus particulièrement au style simple, celles de la seconde au style tempéré, celles de la troisième au style sublime.
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ARTICLE I"
Du Style simple et des Figures canve- * nabUs à la preuve.
Le style simple n'admet ni lés mots sonores » ni les tours harmonieux , ni les périodes nombreuses. II plaît , il intéresse par la vérité des pensées et la justesse des expressions. Il n'exclut point la délicatesse, l'enjouement, l'énergie.
Mais il évite tout ce qui est recherché , tout ce qui sent le travail et l'apprêt ^ en un mot , tout xe qui peut jeter dans le discours une lumière trop vive et tfop éclatante. Des grâces naturelles , une aimable négligence en font tout le prix.
C'est ce qu'on va voir dans l'exemple suivant.
« Ceux qui ne travaillent point con- » treviennènt à Tordre du Créateur, et » il semble qu'ils en soient punis dès » cette vie. L'ennui et le dégoût sont » leur partage. Les plus riches mêmes , » oui , les plus riches n'ont pas de plus » grands tourmens que leur oisiveté'. Ils » s'ennuient à la mort , au milieu de » l'abondance , de la bonne chère et des » plaisirs. Q ue dis-je ? des plaisirs ! En > ont-ils ? ils en sont rassasiés , au point » de ne plus les sentir. • Souvent ils en- » vient lé sort d'un ouvrier qu'ils voient » joyeux et content au milieu de ses tra-
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9 vaux ; et en effet » le travail est la » satisfaction de Phonnéte homme. Les > t^ci'éations qu*il prend ensuite o&t » bien pour lui un autre chariâe. On 9 dirait qu'elles sont un salaire mérité 9 par ses peines; mais après un délasse- » ment qu il a goûté sans amertume , H » retourne à la besogne avec une ardeuf 9 nouvelle. Considérez cette troupe de » moissonneurs exposés à la grande cha- » leur; voyez leur vivacité, leur cou- » rage ^ et même leur gaité. Ne croiraîl- » on pas qu^îls célèbrent une fêle? Ils ji chantent, ils rient» On ne dirait pas 9 que l'ouvrage les fatigue. Tel est le j> sort de ces pauvres ^ens, une vie dure 9 <ît laborieuse. Cependant , après le tra- 9 vail opiniâtre d'une semaine entière , ^9 un peu de repos leur sui&t. Ont-îls 9 gagné du pain pour faire subsister leur 9 famille , les voilà contens. On ne voit 9 point régner à la campagne les débau- 9 ches , les vices et tous ces désordres si 9 communs dans nos villes. Il semble 9 que le séjour des champs soit l'asile de 9 la simplicité et des mœurs » .
Les poésies du P. du Cerceau oflrent beaucoup d'exemples de style simple.
En voici un tiré d'une pièce de. vers intitulée les Tisons :
A qtroi donc neus occàpous-rtotiis , Quand vous et moi, tisons, nous eommcs tête à tête f Le grand livre du monde, où les sages, les fouJ
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également figurent tous , K nos réflexions de lui-même se prête.
Ce que j'^ai vu le )our se retrace le soir * JDans mon esprit, cotiime daus uo miroir j
I^ë fracas d^uoe grande ville ,
Où chez les petits et les grand* Les passions sont le premier mobile; Tous ces gens aniuiés dMntérêtsdifférens, Qui , pleins de leurs projets, occupés de leurs iiies ,
Toujours pressés , toujours couraus , Roulent de toutes parts, ainsi que des torreiis,
fit tiennent inonder les rues
A î ujger d^eux en ce moment ,
Vous croiriez qu^ils n'ont qu'une affaire , £t que tout leur bonheur dépend uniquement
Db ce qu'en ce jour ils Tont faire.
La nuit enfin les chasse ; ils entrent au logis. Bentrent-ils plus contens qu^ils n'en étaient sortis t H^\a«l plus accablés cent fois d'inquiétude Qn'ilft iie l'étaient en sortant le matin ,
lis n'ont trouvé dans leur chemin
eue dureté, qu'ingratitude, ceupés à ronger leur frein , lis se font de leurs maux une tnste habitude^ lEt malgré la rigueur d'un sort trop inhumain ,
Victimes de leur servitude , Bg recommenceront eiicor le lendemain.
La coutuihe, en efiet, les condamne à ces peines : Sans murmiicer contre elle il faut baisser les bras:: Cestagir, travailler^ que déporter ses chaînes^ £t l'on est fainéant si l'on ne le fait pas-
Ainsi le conçut dans A thènes , Ce conique fameux , qui par un trait nouveau^ Pour n'être seul oisif remuait son tonneau.
tt faisait bien : j'en fais de même ; ^t , fondé comme lui sur de bonnes raisons , JVtotre, butant que je peux, dans le coramnn système,
£n remuant et tournant mes tisons.
ArlDÎtre de leur sort, sans craindre de reproche , Je les tourne, retourne, et règle entre eux les rangs.
Je les écarte ou les rapproche , Je les hausse, les baisse ainsi que je l'entends, ^is que me revient-il des peines que je prends ?
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Et que TOUS revient-il des vôtres ,
Gens importans , gens affairés , Qui, dupes de vos soins , et tous les jours leurra , Vous croyez cependant plus sagds que les autres.
AvOiiez-le de bonne- foi ,
Vous tihonnez tous comme moi...
Ce savant, par exemple, attaché sur soi) livre , Mais qui n'invente rien , ne dit rien de nouveau , Des auteurs qu'il regralte et qu'il vend à la livre , j Croit égaler la gloire ,* et que son nom doit vivre , * Comme le leur, au-delà du tombeau.
Il se flatte, Dieu lui pardonne :
Mais il est mon confrère, et comme moi tison ne.
Ce style , d'autant plus difficile à saisir avec tous ses agrémens , qu'il est plus près de la nature , s'emploie dans les entretiens familiers, dans les récits, dans les^ fables, dans les lettres , dans les sujets oii^ l'on se propose d'instruire, et généralement dans tous ceux où l'on parle de choses simples et communes. On compte parmi les figures qui lui sont propres*^ ou celles qui sont les plus convenables à la f veuve, la prétermisslon, la licence, laconcession, la correction, la communication, V occupation, et la subjection.
prétermiMion. La Prétcrmission ou Prétérition est une figure par laquelle on feint de passer sous silence , ou de ne toucher que légèrement des choses sur lesquelles néanmoins on insiste avec force. Tel est cet endroit de la troisième Pbilippique de Démosthène.
« Je ne parlerai ni de vos animosités » domestiques, ni de l'agrandissement
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' de Philippe.... Je ne dirai pa» qu'après tant de conquêtes il parviendra à la mpnarchie universelle de la Grèce »
' avec plus d^apnarence qu'il n^y avait
; lieu de se déuer autrefois qu'il dût
I parvenir où il est à présent » .
On voit encore un exemple de cette
Igure dans ces vers de la Henriade : -
te ne TOUS peindrai point le tumulte et les cris , jk sang de tous cotés ruisselant dans Paris , Le fils assassiné sur le corps de 6on père, [ie frère avec la sœur, la fille avec la mère \ !«s époux expirans sous leurs toits embrasés,' u«s enfans au berceau sous la pierre écrasés.
La Licence est une figure par laquelle Licence. pk promet de ne point déguiser à des bersonnes qu'on respecte , certaines vérités qui pourraient leur déplaire. Tel ^t ce discours de Burrhus à Agrippine , ians la tragédie de Britannicus, par Uaciîie :
fe ne m^étais chargé dans cette occasion , (^ue d^excuser César id^une seule action.
Hais , puisque sans Touloir que je le justifie , Vous me rendez garant du reste de sa vie , le répondrai, Madame , avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
Yons m'avez de César confié la jeunesse^ ïe Tavoue, et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais TOUS avais-je fait serment de le trahir ?' D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir .♦* Kon, ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde : Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde. iTen dois .compte , Madame , à l'empire romain , Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main.
La Concession est ^ne figure par la- concenion.
'jo rh£torique
quelle Torateurne craint point d'accor^oj i^ne chose qui parait lui être contraii^ j mais dont il ne manque pas dje tire^ ayantage. C'est ainsi que Bossuet, danj son Oraison funèbre de Henriette -Ma< rie de France > reine d'Angleterre , dîl de Charte» I.", son époux :
< Je yeux bien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre ( PUne) a dit de César, qu'il a été clément jusqu'à être oblige de s'en repentir. Que ce soit donc là] si l'on veut , l'illustre défaut de Cha^ les aussi bien que de César. Mais que ceux qui veulent croire que tout esl faible dans les malheureux et dans les vaincus y ne pensent pas pour ceil nous persuader que la force ait manqt»
à son Courage , ni la vigueur à conseils. Poursuivi à toute outrance p l'implacable malignité de la fortune trahi de tous les siens, il ne s'est p manqué à lui-même. Malgré les mau-i vais succès de ses armes infortu-^ nées, si on a pu le vaincre, on ni pas pu le forcer; et, comme il n'^ jamais refusé ce qui était raisonna^ ble, étant vainqueur , il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste, étant captif».
On peut rapporter à la concession la permission, figure qu'on emploie, tantôt pour abandonner à eux-mêmes ceux!
^ qu'on ne peut détourner de Içur dessein,!
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l^iptôtpour kryiterson ennemie faire tout l^ iDal qqi Iqi e$t possible, et cela , afin 4|^ le toucher, ou de lui inspirer dertiorreur de ce qu'il a déjà fait. Crébil^ Ion en fournit un exemple dans cet endroit de sa tragédie à'Atrée, où Thicste , l^rès oroir reconau le sang de son fils dan& hi. coupe qui lui a été présentée par Atrée $oiA ijrèref lui parle ainsi ;
Moitstre , qne les çnfers ont romi sar la terre., ' ' Assofivis la fureur «lont ton cœur est éj^vis : XttUi^ i^ W«Ui«ure4i|L père à «on malheureux fils ; A- «e*.n9Ài?ps Sfuiglaqs donqe celte Tictioie , £t ne Cs^i rete point ao milieu de ton crime. Barbare y petix-tu bien mV^ar^uer en des Keux lî*où lu y'iei» i\fi ch^$er et J^ jow et les Ciieux ?
I^a Correction est yne figure qui con- corwcti sij^jbe à rétracter ou à expliquer une pensée qu'on yîent d'exposer. En voici un kel exemple tiré de VOratson funèbre 4e Henriette^AAne d'Angleterre , rf«jobi&ss^ d'Orléans, par Bosstieê.
% No», après ce que nous venons de voir, I9 santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence , les grâces et les plaisirs ne ^Oiitqu'pja dangereux amusement: tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que. nous faisons devant Dieu de nos V/anités, et le jugement arrêté qui nouç fait mépriser tout ce que nttus sommes. Mai^ dîs-je la Térîté?
I<i']|0ivtme que Pieu a fait à son iinag(f
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» n'est-il qu'une ombf e ? Ce que Jésils- » Christ est venu chercher du ciel en » terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se 9 ravîlîn, racheter de tout son sang, n'est- 9 ce qu'un rien? Reconnaissons notre èr- » reur. Sans doute ce triste spectacle des 1» vanités humaines noiis imposait , et » l'espérance publique frustrée tout -à » coup par la mort de cette princesse , <*» nous poussait trop loin. Il ne faut pas » permettre à l'homme de se mépriser » tout entier , de peur que croyant avec.
» les impies que notre vie n'est qu'un jeu n où r^gne le hasard , il ne marche sans » règle et sans conduite au gré de ses » aveugles désirs ».
Comaïamca- ^a Communication est une figure par laquelle l'orateur communique familièrement ses raisons à ses auditeurs, quelquefois à ses adversaires mêmes, s'en rapportant à leur propre décision. C'est ainsi que Cicéron, dans son Oraison pour Caïus JîabiriuSy chevalier romain, accusé de trahison par le tribun LabienuSj pour avoir , dans une émeute populaire , participé à la mort d'un factieux nommé Satumin, qui venait de s'emparer du Capitôle; c'est ainsi que Cicéro?i^ s'adressant à - Labienus lui-même , lui dit :
« Je vous le demande: Qu'eùssiez-vous
» fait dans une circonstance aussi déli-
•J» cate, vous qui prîtes la fuite par lâ-
» cheté , tandis que .d'un côté la fureur
lion.
-»' et laiûécl|ftnceté de Satm*niftyous ap- » pekienl>'au ÇlapHole, et qtte;dHiii autre » côté 1^ consuls âmplofraient votre se* » cours po«r la défense de la patrie et » de la liberté ? Quelle > autorité auriez- » vous respectée? quelle voix auriez^-vous » écoutée? quel parti auriez-vous em- » brassé? aux ordres de qui vous seriez^- » vous soumis?. . . Poûvez-vous donc faire » un crime à Babirius de s'être joint à 9 ceux qu'il ne pouvait ni attaquer sans » folie , ni abandonner sans deshon- » neur»?
Cette figure consiste aussi à faire des questions avec art » pour ramener à son sentiment dès esprits qui en étaient d'abord éloignés. On en voit un exemple dans cet endroit de la tragédie de la Mort de César j par Voltaire.
c A s s I r s' • Écoute. Tu connais ayec quelle furie Jadis . GatÙina menaça sa patrie.
BRUTTJS.
Oui
' • cAssirs.
$i le même jour que ce grand, criminel Di^t à la liberté porler le coup mortel \ Ci, lorsque le sénat eut condamné ce traître, Cad Una pour fils if eût voulu reconnaître; £ittre. ce monstre et nous , forcé de décideri Parle , qu'aurais-tu fait ?
Péttx-tu e demander ?
Penses^ta qu'au moment ma vertu démentie Eût mi^ dans la balance un homme et la patrie P