DE BEIRA AU CHARTERLAXD
serait malsain, si la mer ne le remplissait fréquemment. On transporterait Beïra sur l'autre rive de la Pungwe, où le sol est tout à fait ferme ; ce n'est plus le sable, et la végétation est abondante. Ces villes de tôle ont au moins l'avantage de se déplacer facilement, on les plie et les déplie comme des châteaux de cartes.
Nous sommes allés voir le village nègre, qui n'est pas trop répugnant. Pour y arriver, il faut traverser un pont en bois long de ]50 mètres, en payant 0 fr. 20. Ce village est formé de cases en roseaux et en terre, dans un paysage de pelouses vertes et de bosquets de grands arbres. Ces arbres sont curieux : ils ont le tronc vert comme les feuilles, et les branches, vertes aussi, sont tordues, souples et arrondies, comme des lianes; ils me font l'effet de monstres à cent bras, à tentacules, comme des poulpes. C'est ce qu'on appelle l'arbre à Qèvretjever-tî'ee. Il donne l'impression de la fièvre, il a le teint vert de la décomposition, mais il paraît qu'il est tout à fait inoffensif, et, de fait, les indigènes ont leurs cases sous ses ombrages, et Beïra n'est aucunement insalubre et fiévreux.
Le gouverneur est Portugais. C'est un vieil Africain de Mozambique; il a de vastes projets qu'il creuse à l'ombre de ses cheveux et de ses sourcils noirs, en tortillant une énorme moustache noire qu'il regarde comme unique en Afrique. Il se compare facilement à
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Cecil Rhodes, mais jusqu'ici son principal mérite a consisté à favoriser par-dessus tous les autres les Anjjlais, parce qu'il aseuti leur supériorité en conceptions et en capitaux. Ceux-ci en profitent pour lui arracher concessions sur concessions, qu'ils enlcvcnl aux Français de la Compagnie de Mozambique.
Ces Français de Beira nous ont fort bien accueillis; le drapeau tricolore de la maison Fabre, dont le mât est le plus haut de tous ceux de Beïra, a abrité plus d'un gai repas, où l'on a retrouvé avec un plaisir non dissimulé la cuisine française et les vins de France, assaisonnés de propos gaulois et de l'esprit natal, qui se retrouvent aux colonies les plus lointaines : on me l'a dit plus lard au Transvaal et ailleurs, la conversation française est unique, et son esprit, qui la dislingue de tout autre, ne perd jamais ses droits dans les milieux les plus cosmopolites.
De Beïra à Fontesvilla. — Le voyage de Beïra à Fontcsvilla est très intéressant, mais à travers un pays absolument malsain et fiévreux. Les chasseurs de Beïra y trouvent les lions et toute sorle de gibier, mais ils trouvent aussi la fièvre dans ces fouillis de broussailles et de véritables forêts vierges, où habitent cependant quelques nègres. L'abondance de la végétation dans ces parages fait presque l'effet d'une maladie de la nature. Les bords de la Pungwe sont marécageux. Nous n'avons pas eu le mérite de faire à pied ce trajet;
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nous avons pris îe bateau de la Cliartered Company, le Kiviherleij, qui fait le service, quand il peut, de Beira à Fontesvilla.
Nous partons vers cinq heures du matin; il fait nuit et plutôt frais. Un canot nous transporte, nous et nos bagafjcs, à bord du KimhcrleTj ; c'est le commencement des embarras que vont nous donner des bagages trop pesants. Si jamais vous devez voyager eu Afrique, prenez autant de colis que vous voudrez, pourvu qu'ils soient légers et ne dépassent pas la charge d'un noir ; c'est un principe anglais, et dont on se trouvera toujours bien.
La Pungwe est une large rivière dont le courant est extrêmement lent, à tel point que, pour la remonter, le bateau doit profiter du flux de la mer pour le porter au-dessus des bancs de sable qui obstruent son lit. Il faudrait arriver à Fontesvilla avant que la marée soit à toute sa hauteur, pour ne pas risquer d'être ensablé; malheureusement la distance estgrande :il y a 40 milles, et le lit de la rivière est si irrégulicr et sinueux que le bateau risque, à chaque instant, de sortir de la zone profonde pour se jeter sur un banc de sable. Aussi il ne se passe pas un voyage sans que le Kimberley soit obligé de s'arrêter; il arrive encore à se dégager des premiers ensablements, mais quand la mer cesse de monter, il en devient incapable : un bateau à roues et à fond plat rendrait un bien meilleur service que le
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Kimherley, qui a uue quille el uuc hélice. Ou m'ajoute, mais je le crois difficilement, que le capitaine tlu Kimherley a tout intérêt à ensabler son bateau, car les passagers restent un jour de plus à bord à leurs frais.
Sur les bords couverts de roseaux, de hautes herbes, de brousse et de grands arbres, nous apercevons des crocodiles qui se chauffent au soleil ; c'est à peine si on distingue leurs corps, couverts d'un limon vaseux, des troncs d'arbres bruns échoués. Les hippopotames abondent dans les bas-fonds. Aous croisons une flottille de canots eu écorce, quelques-uns montés par des noirs qui pèchent en pagayant; les autres sont attacliés en face de quelques paillotes nègres dont les habitants nous regardent passer. Ils cultivent des céréales et une sorte de fruit dont ils font uue bière amère, qui est leur unique boisson. Les lions et l«s grands quadrupèdes abondent tout autour d'eux, mais ils ne viennent pas les déranger outre mesure. Un Français de Beïra, M. Monod, vient chasser le lion, depuis plus de dix ans, dans ces régions; il en a tué un grand nombre, et il mériterait d'être tout aussi célèbre que Selous; seulement, s'il sait bien raconter ses aventures, il n'a pas, comme Selous, le don de les écrire : il lui faudrait son Homère.
Enfin, après plusieurs échouages dont nous sommes sortis, voici le dernier dont nous ne sortirons pas. Mais nous n'avons pas la patience d'attendre à demain.