CHAPITRE IX
JOHAWESBURG ET LE RAID DE JAMESO\t.
Comme nous étions arrivés après midi seulement à Pretoria, j'en ai profité pour y passer une bonne nuit, et je ne suis parti que le lendemain pour Joliannesbur<j, où l'on me dit que les hôtels sont encombrés : je reviendrai plus tard à Pretoria, qui me laisse déjà une bonne impression dès ce premier passage; il y a de larges rues ombragées, c'est à la fois ville et campagne.
Le premier ennui qui m'attendait à Johannesburg, ce fut de n'y pas trouver les lettres que j'attendais. Pendant tout le mois de décembre, elles m'arrivèrcnt avec sept ou huit semaines de date, s'en allant du Cap à Salisbury pour revenir à Johannesburg. Cette ville même de Johannesburg m'a causé dès le premier jour une déception. On m'en avait tant parlé comme d'une merveille, que je m'attendais à y trouver de beaux édifices en pierre, comme dans une ville d'Europe. Je n'y
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ai rpfroiivc quo rarchitcctnro snd-africaino, Icjjpnrc de Salisbury poussé à un plus haut degré, les briques et la tôle ondulée. Ft enrnre à Salisbury les artères futures ont une ampleur majestueuse, l.mdis (pie j'.ii trouvé les rues plutôt étroites à Johannesburg, lu outre, le pavage n'existe pas, et tantôt on marche dans la boue, tantôt on est aveuglé de poussière; on n'a pas encore essayé un procédé de pavage pour remédier à ces inconvénients. C'est la saison pluvieuse qui com mence maintenant; le seul avantage est qu'il ne fait pas trop chaud.
On a couvert de dessins et d'ornements fantaisistes les fenêtres et les façades de toutes ces maisons en briques dont les pins hnnte? ont deux étages. En certaines rues, Commissioner Street, Pritchard Street, ce ne sont que balcons, colonnettes creuses en zinc, tourelles pointues, pavillons, etc., on dirait des pièces montées; tout cela est sans grâce et d'une fantaisie lourde et grossière : c'est un goût spécial quia présidé à tous ces arrangements, le goût de ce qui attire l'œil, le goût de la réclame, pour employer un mot qui rende bien mon impression. C'est à celui qui se distinguera le plus des autres pour mieux retenir et fixer l'attention. Ces conceptions en briques qui devraient être si légères font le plus souvent un effet de lourdeur inattendue, et l'emploi des ferrures arrive au même résultat; on ne sait quel mauvais vent a soufflé
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les idées saugrenues qui ont germé chez les architecles de la ville de l'or.
Il n'y a (jue les conslructions simples, entourées de larges vérandas, les maisons coloniales, qui soient acceptables et paraissent offrir un certain repos à la vue par la circulation d'air et par l'ombrage dont elles jouissent, il y a pourtant do la pierre et de l'or à Joliaunesburg, mais ou a bâti fiévreusement, et le goût ne saurait s'accorder avec la fièvre de l'or.
Comme à Salisbury, il y a un quartier marchand cl industriel, un quartier d'affaires et un quartier de villas. Ce dernier s'appelle Doornfontein, et là du moins on jouit d'un peu de repos. A défaut de goût, on trouve le grand sens pratique des Anglais pour se retirer le soir, après les affaires finies, dans une solitude qui donne l'illusion de la campage. Le haut plateau du Transvaal est sans arbres; on a planté des milliers d'eucalyptus à Doornlonteiu (la source des épines), et chaque villaest isolée dans son massif d'eucalyptus et son parterre de gazon plus ou moins grand, où l'on peut cultiver quelques fleurs. Les rues s'étendent entre les arbres, et ce vert repose la vue de la poussière de Johannesburg. Malheureusement les arbres ne rendent pas tout le service qu'ils auraient pu rendre, à cause de l'orientation des rues. Comme en Aniéri(jue, le plan de Johannesburg est celui tl'un échiquier; celui-ci s'étend surtout en longueur, la ville s'étant bâtie le long des
Glons aurifères. Or ces filons sont dirigés de l'est à l'ouest. Donc les rues s'allongent aussi de l'est à l'ouest, interminables, c'est-à-dire en plein soleil du malin jusqu'au soir. Et cela en toute saison, car l'on est trop près des tropiques pour que le soleil s'éloigne beaucoup vers le nord. Les rues transversales sont dirigées nord-sud, mais elles n'ont aucune étendue comparativement aux autres, de telle sorte que ces rangées d'eucalyptus plus ou moins beaux s'étendent sans profit pour le passant, les arbres projetant leur ombre les uns sur les autres toute la journée.
La campagne, à Salisbury du moins, c'était bien la compagne. Il y avait des forêts naturelles, des collines à l'horizon. A Johannesburg, ce n'est qu'illusion artificielle; même des petites collines qui dominent Doorufontcin la vue ne s'étend que sur les plantations d'eucalyptus toutes récentes, et sur l'horizon des cheminées des mines d'or. Il y a trop de mines d'or autour de Johannesburg; on est bien dans la ville de l'or, et tout effort pour en sortir est superflu; il faut aller loin, bien loindansle veldt, dans la prairie sans arbres, qui du moins a son aspect grandiose et solitaire de la pleine nature, et c'est ce que j'ai fait fréquemment, pendant mon séjour au Trausvaal, préférant visiter les mines des districts éloignés, plus variées, qui sont souvent isolées tout à fait dans la pleine campagne.
Quelque fiévreuse d'affaires que soit la ville de
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Johannesburg, il s'y fait cependant un peu de bien. Il n'y a pour ainsi dire pas de pauvres dans cette ville; aussi la charité ne trouve-t-elle pas le moyen de s'exercer; mais s'il arrive un accident comme ce fut le cas pour l'explosion de dynamite dont j'ai été témoin quelques mois plus tard, c'est à qui donnera le plus.
Dans un autre ordre d'idées, la religion est pratiquée à Johannesburg. Sans parler des innombrables sectes protestantes et anglicanes, qui possèdent peut-être quarante ou cinquante églises, de l'Armée du Salut, qui trouve moyen de ne pas faire comprendre son ridicule, des missions évaugélistes, etc., etc., il y a des Frères et des Sœurs catholiques qui donnent l'iustruction à mille ou douze cents garçons et filles, et qui soignent les malades à l'hôpital. L'Eglise catholique, entretenue par des Pères Oblats dont plusieurs sont Français, est peut-être la plus fréquentée de Johannesburg, et la seule où l'on ait le plaisir d'entendre de la musique, des messes de Mozart ou de Gounod.
En fuit de musique, l'Armée du Salut se contente d'un piston et d'une grosse caisse que l'on promène à travers les rues le samedi soir et le dimanche. On s'arrête sur les places, une foule de vingt ou trente personnes fait cercle, et tour à tour un salutiste ou une salutiste fait un speech dans lequel il parle du bonheur dont il jouit, de sa conversion, et de ce qui a précédé
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sa conversion, c'est, en un mot, une vraie confession publique; après cela, en avant la musique du pislon et de la grosse caisse! on dirait la réclame d'un cir(|uc. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de voir le sérieux des figures qui forment la galerie : évidemmeiil le Dieu de ces gens-là est un dieu pratique uniquement; il n'exige pas le recueillement et les hautes spéculalions de l'esprit pour être cherché, non plus que des sacrifices pour accomplir uue loi précise, il se met à la portée de tout le monde et fait lui-même sa réclame, il ne demande rien, pas même un peu de goût artistique dans sa représentation. Il est, parait-il, assez riche pour se [)asser de tout cela, \oilii une organisation bien curieuse; elle passe un peu inaperçue sous nos ciels brumeux du Xord, mais au jour éclatant de l'Afrique, elle s'étale beaucoup mieux. Je n'ai vu d'aussi original à Johannesburg que les processions des francs-maçons avec leurs insignes, leurs bannières et leurs tabliers. Cela encore est uue réclame ; décidément ce n'est pas ici le pajs des violettes qui embaument.
Il y a |)lusieurs cafés concerts : c'est là la véritable distraction des hommes d'aliaircs; cela leur repose tout à fait l'espiil des combinaisons de bourse et de spéculation. Panac esprit tout de même que celui (jui n'a que ces deux alternatives : le jeu de hasard et le caféconcert! Et il parait que cela use beaucoup. C'est un
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esprit de ce genre à qui suffit l'exhibition salutiste. Le jeu est entré dans toutes les phases de la vie d'un homme d'allaires ; il le transporte aux courses, qui n'ont d'intérêt que pour les paris. Ici cela s'appelle les sweej)S, c'est-à-dire les endroits oii l'on vous balaye {sweepj balayer) votre mouuaie; il y a une fois par mois des courses à Johannesburg, elles durent trois jours et accaparent si Itien les esprits et les affaires que, pendant les trois jours, la bourse est complètement négligée. Il y a encore d'autres e.iciiemenls pour ce genre d'esprit : les séances de boxe , par exemple, sont très recherchées, on s'arrache les places; c'est qu'il y a de fortes sommes en jeu sur les épaules des deux lutteurs, et pourtant bien souvent il est visible que ceux-ci ne veulent pas se mettre dans l'impossibilité de travailler, et qu'entre eux ils ont arrangé d'avance la partie : c'est qu'après une sérieuse partie de boxe entre deux lutteurs également forts, il arrive qu'un des deux ou même tous les deux en ont pour des mois avant d'être remis des coups qu'ils ont reçus.
Comment serait-il possible ensuite à un esprit tendu de cette façon vers le jeu, d'appliquer ses facultés à des problèmes encore plus ardus, comme ceux des combinaisons musicales ou d'un genre artistique quelconque, ou aux spéculations de la philosophie onde la science? C'est véritablement trop demander, et cela explique que l'on rencontre si peu de gens avec lesquels on
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puisse causer dans les villes d'affaires, et dans la ville de l'or par excellence. Il arrive cependant que ces gens veulent donner l'illusion qu'ils en sont capables, cl ils vous invitent à des exhibitions du Messie de Haeudcl, par exemple. Que peut-il ressortir d'une audition de ce genre? Une chose bien simple : c'est (pi'il y a des gens à qui l'on a dit un jour que telle chose était belle; ces gens l'ont cru, parce qu'ils sentaient la supériorité de celui qui leur disait vrai, et ils ont admis et accepté la chose sans la comprendre. L'exécution qu'ils en donnent est en effet la preuve évidente de ce défaut de compréhension, et on leur dirait volontiers de laisser cela, que ce n'est pas pour eux, qu'il vaut mieux retourner au café-concert.
Il y a cependant heureusement quel(|ues exceptions; il y a encore quelques gens qui rélléchissent un peu. L'Anglais, tel que je le connais, du moins, n'a pas l'esprit chercheur et réfléchi; il suit aveuglément une direction qui lui est donnée, et n'en cherche pas les motifs, pas plus qu'il ne cherche à se rendre compte de sa justesse. C'est à la fois une force, parce qu'il ne regarde plus en arrière, et une faiblesse, parce qu'il s'engage à fond souvent dans des impasses dont il ne peut sortir. Cela n'est très bon que si la direction donnée est très bonne. Ainsi il est certain que c'est de l'étranger qu'est venue aux Anglais l'admiration de Shakespeare, du moins des choses vraiment belles du