‹ Rhodésie et TransvaalChapitre 45 sur 63 · JOHANNESBURG ET LE RAID DE JAMESON · texte numérisé non relu

JOHANNESBURG ET LE RAID DE JAMESON

grand poète. Il y eut quelque temps à Johannesburg une troupe de théâtre qui donna des représcntalious de Shakespeare : eh bien, quelque médiocre que fût l'ensemble de cette troupe, elle arrivait dans certaines scènes à donner vraiment l'impression du poète : c'est que, dans ces pièces, on suit aveuglément une tradition qui a été heureusement donnée par des geus de goût, comme le grand acteur Irving. Othello surtout a été par certains côtés une révélation pour moi, parce que le rôle d'Yago était très bien tenu et dans la tradition. Ce qui fait la valeur de Shakespeare, c'est son sens du tragique; il gagne à la scène autant que Molière, c'està-dire énormémeut, il arrive à évoquer Eschyle et les tragiques grecs. Je ne crois pas qu'aucun Fraucais ni aucun Allemand ait possédé à ce point ce sens du tragique. Les scènes entre Vago et Othello sont vérila!)lcment torturantes, et la gradation avec laquelle Vago lait entrer le soupçon dans les pensées d'Othello est aussi savante que celle avec laquelle OEdipe roi découvre peu à peu l'énigme de sa naissance. C'est de l'art extrême, et auquel tout concourt, non seulement les paroles, mais les gestes, les expressions, les jeux de physionomie des acteurs. Il faut entendre Othello pour le comprendre : j'ai vu depuis le Roi Lear et Hamlet, mais je n'y ai plus retrouvé une aussi intense émotion artistique.

Mais il y a une soirée pareille, à Johannesburg,

peut-être uuc lois par au. Daus uu autre genre, nous avons eu quelques semaines un petit orchestre de dames viennoises. Cela aussi c'était parfait, et j'ai bien regretté leur départ, (|ui a été dû à la folle équipée du docteur Jameson.

Il faut bien en venir à cette fameuse équipée : auparavant, cependant, et pour en expliquer un peu mieux les circonstances, il importe d'exposer quelques faits qui l'ont précédée. Johannesburg est une ville où il y a maintenant près de soixante mille blancs dont beaucoup font et ont fait des fortunes et, par suite, veulent vivre luxueusement. Pour apporter à tout ce monde les nécessités et le luxe de leur vie, il existe plusieurs voies ferrées : celle du Cap, celle de Lorenço-Marquez et celle de Matai; cette dernière vient d'être terminée. Ces trois voies traversent depuis la mer pour arriver à Johannesburg de véritables déserts, ou du moins d'immenses espaces à peu près inhabités; seule celle de Matai parcourt plusieurs cenires cultivés. Johannesburg est au bout de ces serpents de fer comme le centre vers le(|uel converge leur plus grande, pres(|uc leur seule espérance de trouver leur alimentation et leur subsistance. La plus longue de ces voies, celle du Cap, a seize cent cinquante kilomètres; la plus courte, celle de Lorenro-.Xlarqucz, en a six cents environ. Il est donc tout naturel, à cause des transports, que la vie courante soit chère à Johannesburg, puisque les pays

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du Transvaal qui l'environnent ne produisent rien, ou presque rien. Le sol a beau être fertile et susceptible de produire tons les fruits de la terre, à condition d'être arrosé; il faiil oncoi-n qu'on le travaille, et jus- (|irici les liocrs étaient trop peu nombreux et trop pauvres pour entreprendre de grands travaux agricoles. De leur côté, les Anglais, depuis qu'ils sont au Transvaal, ne paraissent guère s'être souciés de la question agricole; la question affaires les a totalement absorbés. Donc, le Cap, Xafal et Lorenço-Marquez vivent de Johannesburg en grande partie.

On comprend alors que la vie soit chère à Johannesburg, non seulement pour les blancs, mais aussi pour les noirs. Ceux-ci travaillent dans les mines au nombre de quarante à cinquante mille. Les compagnies payent leur nourriture, et quant à leur salaire mensuel, il est très élevé, près de 90 francs, mais il ne tenait qu'aux compagnies de s'entendre pour le réduire; elles n'arrivent pas à s'entendre sur ce point, même actuellement, en 1896; l'Anglais n'a jamais su se servir du noir : il le traite comme un blanc d'abord, mais pour l'anéantir ensuite. Ce sont là les premières conséquences de la situation géographique où s'est bâtie la ville de l'or. Les autres conséquences sont du même ordre : cherté des transports de toute sorte et, par suite, des charbons nécessaires aux mines, de la dynamite, etc., etc.

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Ces circonstances irrilaienl les gens d'affaires en les empêchant de réaliser des bénéfices considérables , parce qu'ils ne pouvaient économiser les dépenses. Aussi ils s'étaient constitués en comité de réformes, et ils présentaient ces réformes au gouvernement du Transvaal et à son président Kriïger, comme si elles eussent été immédiatement réalisables de la part des lîoers et n'eusseut dépendu que d'eux, alors qu'elles demandaient de longues éludes et de lentes améliorations (1). Peut-être les Boers mettaient-ils quelque (lé(î;uic(> à écouter ces propositions de réformes; elles étaient, en effet, accompagnées de demandes plus graves et qui teudaient à les priver de leur liberté. On demandait pour tout nouveau venu le droit de voter et de devenir citoyen du Transvaal ou Burcjher. Les Boers sentaient bien que, s'ils cédaient, ils se préparaient, au Transvaal, le même sort qu'ils avaient eu ailleurs dans l'Afrique du Sud, à Natal et au Cap. Or, le Transvaal leui- avait coûté bien des travaux, des peines et des privations : ils aimaient ce pays, qui commençait à les récompenser de leurs peines, et où ils jouissaient de la liberté sous un ciel admirable et dans un climat où leurs familles prospéraient à l'envi. Et quelle raison leur donnait-on pour demander de

(I) l'iquant spectacle, celui de ces financiers qui avaient absorbé les capitaux des actionnaires européens, et qui maintenant accusuieDl le gouverqement boer d'en voler |es intérêts!

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