JOHANNESBURG ET LE RAID DE JAMESOX
jouir de tous leurs droits dans leur pays? La seule laison qu'on payait des impôts. Raison d'argent qui ne pouvait être inventée que par des hommes d'argent, par des gens qui, à les écouter, voudraient mettre la morale en actions (en shnres). Ln pays est à celui qui l'aime et le travaille, en y consacrant sa vie entière et l'avenir de sa famille, et non pas à celui qui ne fait qu'y passer, sans esprit de retour, et seulement pour y faire fortune; tout le monde le sentait bien à Johannesburg, et c'est pour cela que les réformes ont excité si peu d'ent'iousiasme, comme nous le verrons, lorsque le moment fut venu de les réclamer. Les ingénieurs, les employés des mines, les travailleurs, en un mot, étaient totalement indifférents à cette question de devenir burghers : tout ce qu'ils demandaient, c'est qu'on leur laissât gagner paisiblement l'argent dont ils avaient besoin, ceux-là, et pour lequel ils travaillaient et peinaient avec l'espérance d'emporter plus tard un peu de bien-être dans leur propre pays. Mais devenir burghers, ils n'y pensaient même pas : laissons les agriculteurs à leurs troupeaux, les ingénieurs à leurs mines ; le Transvaal est avant tout un pays d'agriculture et d'élevage, et il !e sera bien longtemps après que les mines d'or seront épuisées. Les mines d'or, les seules qui soient profitables, en occupent une infime partie; ceux qui les auront écrémées s'en iront presque tous. S'il en est à qui le pays plaît davantage
iGo Riinnr.siE r, t traxsvaai,.
et qui désiront y resler, ils ne iioiivoront aucun accueil hostile de la part des Boers; c'est là tout ce que veulent ces derniers, eu refusant les droits de citoyens du Transvaai à (|ui n'a pas douze ans de séjour dans leur pays.
Il sera bien curieux de revoir Joliannesbnrg dans une quarantaine d'années; il est probable (|ue les raids dans le genre de celui de Janieson ne risqueront plus de se renouveler. C'est ce raid (jue l'on préparait j)our le 30 décembre 1895, On en parlait à mots couverts depuis une quiuzaine de jours à Johannesburg, et tout à fait ouvertement depuis Xocl. Alais il y avait i)ien plus longtemps qu'il en était question, .le me rappelle fort l»ien (jiTau mois de ^l'ptenlbre, à Salisbnry, oii j'étais alors, au Masiionalauci, on parlait d'uue guerre qui allait éclater entre le Transvaai et l'Angleterre. Nous étions là quelques Français qui nous demandions comment cela pourrait arriver, tout apparaissant cal me du côté du Transvaai ; on parlait bien d'un redoublement de sévérité de la part de ce pays pour le passage des drifts (gués) sur ses frontières, mais de là à une guerre il y avait loin, et les (|uelques personnes à (jui nous en parlions, en cours d'excur'sions au Mashoualand, hochaient la tète d'un air tout à fait incrédule. Quand je pense qu'après l'agression il y eut des journaux pour soutenir (jue ni Rhodes, ni Kriiger, ni Jameson même ne se doutaient tle cet événement!
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Alors cela lui est venu, à ce pauvre Jameson, dirait Daudet, en écoulant chanter le rossignol.
El pourtant il n'y eut plus à en douter dès le soir du 30 décembre, quand on apprit le départ du docteur Jameson de Pilsani Potlugo avec huits cents hommes à cheval, des troupes de la Chartered Company, armés de fusils et de canons Maxim. Même après le discours du président de la chambre des mines, M. Lionel Philips, discours d'une véritable violence vis-à-vis du gouvernement bocr, et après le manifeste du chef du comité de réformes, M. Charles Léonard, la population de Johannesburg ne soupçonnait pas qu'une guerre fût possible. Il y avait eu une réunion ouvrière à la mine Simrner and Jack, et un ingénieur américain, M. lirown, avait complètement dissuadé la population travaillante des uitlanders de se mêler de tout mouvement, en lui moulrant l'inanité des réformes demandées, qui ne serviraient qu'à un petit nombre de capitalistes; il avait même parlé de l'amalgamation des mines d'or, qui en aurait été la conséquence et qui aurait été bien plus funeste encore pour Johannesburg que l'avait été pour les mineurs de Kimberley l'amalgamation des mines de diamants.
L'enthousiasme était donc tout à fait de minces proporiions à la nouvelle de l'invasion de Jameson. La journée du 1" janvier fut extraordinaire, le seul mouvement populaire, et encore il fut modéré, se pro-
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duisit justement contre le comité de réformes, qui n'avait pas su ou voulu envoyer dos secours à Jameson. Toute la matinée, en attendant le docteur, dont on donnait à chaque heure des nouvelles, ce n'étaient dans les rues que gens à pied ou à cheval, mais tous bottés et éperonnés, armés jusqu'aux dents, le grand chapeau gris en bataille, avec le bord gauche martialement relevé, les bandoulières pleines de cartouches; ;les cavaliers parcouraient les rues au triple galop, au risque d'écraser les passants et les curieux qui encombraient les voies publiques : heureusement il n'y avait presque plus de dames et d'enfants; on les avait envoyés au Cap et h Durban. On croyait ces cavaliers messagers de graves nouvelles, mais si l'on surveillait leur départ et leur arrivée, on s'apercevait qu'ils ne faisaient qu'un tour de ville, pour se montrer sans doute dans leur équipement, et ils repartaient du même train d'enfer. Il y en avait des centaines, tous pareils : on y reconnaissait des employés de bureau, plus fiers de se montrer avec un fusil qu'avec une })hime. Mais il serait injuste de ne pas le reconnaître, peut-être tous ces gens-là, qui nous faisaient l'effet de Tartarins, seraient-ils partis volontiers au secours de Jameson, si on les y avait envoyés. Il y eut pourtant des Tartarins aussi à Johannesburg, car ce type n'appartient pas uniquement à Tarascon. Les rues présentaient vraiment un spectacle piquant.