CHAPITRE VII
LES RUINES DE ZIMBABWE AU MASHONALAND.
Notre séjour au Charterland n'a pas été assez long pour nous permettre d'étudier en détail les ruines de Zimbabwe. Elles sont cependant si curieuses et si spéciales qu'il nous semble intéressant d'en donner une description aussi complète que possible ; cela nous est singulièrement facilité par l'étude qu'en a publiée un archéologue anglais, M. Théodore Bent, qui est venu, en 1892, passer près d'un an en Afrique dans le but unique d'étudier ces diverses ruines. II a fait exécuter des fouilles et a décrit minutieusement ses trouvailles. MM. Swan, Willoughby et d'autres, à commencer par l'explorateur allemand Cari Mauch, qui les a découvertes, ont également décrit ces ruines extraordinaires.
Les ruines de Zimbabwe sont situées à 20" 16' 30^ de latitude sud, et 3P 10' lO'' de longitude est de Greenwich, à vingt-cinq kilomètres environ au sud de
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la noui^elle ville de Victoria, sur les bords du haut plateau central de l'Afrique du Sud, et cependant encore à près de 1,000 mètres d*altitude. Cest la principale d'une longue série de ruines qui s'étendent presque jus(|u'à la côte est d*Afrique, surtout le long de la rivière Sabi, à Matindela, etc.
Le sol est composé presque exclusivement de granit, et les ruines sont bâties en granit; c'est dans cette roche ou près de son contact avec d'autres que se trouvent les filons aurifères anciennement exploités dans la région de Zimbabwe.
Le moyen le plus simple pour se rendre aux ruines, c'est de partir de Victoria avec des chevaux ou en chariot boer traîné par des bœufs, ce dernier moyen permet de s'arrêter plus longuement. Le pays est très pittoresque; sur ce versant oriental du haut plateau, le climat est plus chaud, et la végétation devient plus belle et peu à peu tropicale à mesure qu'on descend les vallées. L'on passe entre les rivières Tokwe et Mtelekwe, dans une région couverte de forêts et arrosée par des eaux abondantes. Des collines varient constamment le paysage, mais bientôt on franchit un col et l'on aperçoit au delà un nouveau groupe de collines dont l'une, un kopjè de granité avec des parois à pic, porte un sommet couronné de ruines, comme seraient celles d'un château fort du moyen âge. C'est Zimbabwe.
Dès le premier coupd'œil, on distingue trois groupes
de ruines : une sorte de forteresse au sommet d*une colline, à Torigine même de la vallée; diverses accumulaiions de débris au pied de la colline, et une grande enceinte circulaire un peu plus bas dans la plaine : c'est cette dernière ruine qui est de beaucoup la plus curieuse, mais de toutes et de partout, c'est un inextricable fouillis d'arbres et de broussailles qui émerge au-dessus des murailles, ou bien, comme au pied de la colline, ce sont les champs de maïs des Cafres auxquels les ruines servent d'enclos, lorsqu'ils n'ont pas achevé leur démolition.
Il a été très difficile aux premiers visiteurs de pénétrer dans l'intérieur de la grande muraille, tellement les abords mêmes sont obstrués de lianes, d'arbres et de plantes tropicales et de hautes herbes. Quant aux murailles, étant dépourvues de ciment, la végétation n'a pas eu de prise sur elles, et c'est grâce à cela, peutêtre, qu'elles sont si admirablement conservées.
La forme générale de la grande enceinte est celle d'une ellipse dont le grand diamètre est d'environ quatre-vingts mètres, et le plus petit de soixante mètres. La hauteur des murailles varie de cinq à onze mètres, et leur épaisseur à la base, de deux à cinq mètres. C est la partie sud qui est la plus puissante et la mieux construite; toutes les pierres y sont d'égales dimensions et taillées avec une précision mathématique. Ailleurs, les rangées de pierres sont plus irré*iu-
lièrcs, comme si elles dataient d'une époque différente, mais il n'y a pas de transition nette d'une manière de construire à une autre.
Il y a trois entrées, dont la principale est au nord et en face de la colline qui porte la forteresse. Cette entrée n'a qu'à peine un mètre de largeur; elle est placée obliquement dans la muraille, étant déjetée sur h gauche» et le seuil conduit à l'intérieur par des degrés descendants cimentés avec du granit pulvérisé. Les deux autres portes, au nord-ouest et à l'ouest, sont encore plus étroites.
Sur la paroi extérieure de la muraille du sud-esl seule, existe une idée architecturale et encore très grossière : ce sont deux lignes, figurant des chevrons, en granit taillé, les vides étant remplis par des pierres de petites dimensions, et un peu en retrait pour mieux faire paraître les chevrons en relief; en outre, sur cette partie de la muraille étaient intercalés de grands monolithes équidistants. Le sommet est assez large pour que l'on puisse s'y promener à l'aise encore aujourd'hui.
Le premier effet que font ces ruines est celui d'un labyrinthe. A peine a-t-on franchi l'entrée, principale qu'on s'engage dans un long et étroit corridor où deux personnes ne pourraient passer de front, entre des murailles énormes, hautes de près de dix mètres, en moellons de granit d'une absolue régularité. A un cer-
tain point de ce passage, la muraille, en sa partie la plus épaisse, est percée d*un trou exécuté avec une netteté remarquable; il est difGcile de s'expliquer son usage, non plus que celui de plusieurs autres du même genre dans la forteresse.
Ce long couloir a près de quarante mètres de longueur, et à son extrémité il se termine par deux contreforts entre lesquels se trouve inarquée par des rainures la place d'une porte. A une époque postérieure, cette porte a été murée.
Au delà, on pénètre dans Tenceinte la plus inaccessible, en forme de croissant, au milieu de laquelle se dressent deux tours, une grande et une petite, en forme de troncs de cône ; la plus petite est un peu en avant de Tautre. Le sol est cimenté, en grosses pierres, dans lesquelles a été fixé un monolithe. Il n'y a que deux portes pour pénétrer dans ce lieu, celle par où nous sommes entrés et une autre au delà des tours, à l'autre extrémité. La grande tour a environ onze mètres de hauteur; le sommet en est légèrement écroulé d'un côté; Cari Mauch avoue avoir été cause de cette dégradation.
Les murailles de ces deux tours sont parfaitement circulaires et vont en diminuant de diamètre jusqu'au sommet, où la plate-forme de la grande tour devait avoir plus d'un mètre de diamètre. Près do ce sommet les pierres forment un dessin en chevrons, analogue à
celui de la muraille exiérieure. L'intérieur est entièrement plein, et il n'y a pas de fondations à plus d'un pied au-dessous du pavé en ciment; cette construction repose ensuite directement sur le roc ; il en est de même pour la petite tour.
La destination religieuse de ces tours est démontrée d'une manière évidente par de nombreuses découvertes faites par M. Bent et que nous aurons occasion de décrire.
Le reste de la grande enceinte circulaire est divisé par des murailles très irrégulières où il est impossible do distinguer un plan; on a cru retrouver cependant la place d'un autel en certain point. Ce qui est remarquable, c'est la quantité de monolithes dressés de divers côtés et que nous rencontrerons aussi sur la forteresse.
La seconde masse de ruines intéressantes est celle qui se trouve au pied de la forteresse. Elle est située dans une sorte de vallée et aurait été comme une petite ville, le temple et la forteresse étant isolés. On y arrive en traversant deux étroits passages reliant plusieurs enceintes et passant à coté des fondations de deux tours rondes. Les constructions sont beaucoup moins parfaites que celles du temple, sauf une muraille qui entoure un vaste espace tout à fait au fond de la vallée. Les Cafrrs ont miné tout ce terrain pour en faire des champs de maïs, et M. Bent n'a pu songer à y entreprendre des fouilles qui auraient été sans résultat. Il a
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été impossible de découvrir trace d'uu cimetière autour (le ces ruines; les anciens habitants devaient avoir l'habitude d'emporter leurs morts à de grandes dislances, comme cela se pratique encore chez les mahoinctans de Perse. C'est du côté de la colline où il y a le plus d'ombre que se trouvent les mieux construites (leces anciennes demeures, et les plus anciennes par conséquent.
Enfin le troisième groupe de ruines, c'est celui de la forteresse au sommet de la colline. Cette colline est un véritable kopjè comme ceux que nous avons décrits LVL Mashonaland. Il est à pic du côté sud, formant un précipice de trente mètres de hauteur. Au nord et à l'est, ce sont d'énormes et inaccessibles blocs ou boulders de granit superposés. L'ouest, le seul côté abordable, est fermé par une puissante muraille.
Cette muraille a quatre mètres d'épaisseur à son sommet, qui est orné extérieurement de petites tours rondes alternant avec de longs monolithes; il reste encore sept de ces tours d'un mètre de diamèlre, et l'effet de l'ensemble est tout à fait particulier.
L*approche de la forteresse est protégée d'abord par divers obstacles et travaux de défense que M. Bcnt eut de la peine à franchir. Puis vient un passage très étroit dans une fente du granit de la colline, et où sont taillés des degrés. Au sommet, ce passage se bifurque; d'un côté on aboutit sur le rebord même du précipice
delà forteresse, qui se trouve encore défendue par une muraille. De l*autre côté on arrive à une petite terrasse, au pied d'énormes blocs de granit de quinze mètres de hauteur; cette terrasse est ornée de monolithes et de piliers hauts de trois mètres et plus. Au pied de la ^late-forme se trouve un assez large espace semi-circulaire, dallé en ciment, avec un autel en granit recouvert de ciment au centre; c'est le plus vaste espace libre de la forteresse, et Tony jouit d*unc vue magnifique sur la vallée et les montagnes.
Tout le sommet de la colline est un dédale inextricable de murailles et de passages étroits et tortueux, entre les blocs de granit, défendus par des contreforts. Puis ce sont des salles arrondies dont les entrées sont déjetées comme dans le grand temple circulaire. Une partie de la muraille extérieure est ornée des mêmes dessins en forme de chevrons.
Au sud du temple de la forteresse, un escalier conduit à des cavernes dans le rocher, où Ton a découvert des fours de fusion pour Tor et divers objets que nous décrirons.
Ce qui est le plus extraordinaire dans cette forteresse, ce sont ces murailles crénelées de monolithes et de tours et ces étroits, profonds, e( tortueux passages entre d'énormes blocs de granit, défendus encore de tous côtés par des contreforts et des arc-boutants et aboutissant parfois à des points sans issue.
On se demande quels pouvaient être waiment les constructeurs et les habitants de ces étranges ruines. M. Bent raconte qu'il eut, à les contempler, la même impression qiii] éprouva devant les champs de menhirs de Carnac en Bretagne, impression à la fois de fascinalion intense et de dépit de sentir la vanité de toute recherche. Il n'y a à Zimbabwe aucun art architectural proprement dit, car ces dentelles de pierre posées en chevrons ne sont que Tenfance de Tart, et pourtant il y a une habileté merveilleuse dans la régularité de la taille et de la pose de toutes ces pierres de granit, et il y a une véritable intelligence dans la défense des abords de cette forteresse et dans le choix de sa situation.
Les principales autres ruines de la région sont celles du petit Zimbabwe, à douze kilomètres des précédentes, et situées dans une fertile vallée. Les murailles y sont moins régulièrement construites, mais également tortueuses.
Près de la rivière Lundi, à cinquante kilomètres environ au sud-est de Victoria, on trouve les ruines d'une tour circulaire bâtie sur une légère éminence de granit; elle a à peine vingt mètres de diamètre. Les murailles, d'un mètre et demi d'épaisseur, sont construites en pierres régulièrement taillées, sans ciment; au nord, plusieurs rangées de pierres sont disposées de manière à former des dessins disposés comme des
arêtes de poisson. II est probable, comme nous le verrons, que ces dessins quW retrouve dans toutes c^-ruines ont un rapport avec Tadoration du soici). L .< ruines de Lundi devaient à la fois servir de temple v[ de forteresse.
A Matindela» sur la rivière Sabi, à peu près au tiers de la distance entre Zimbabwe et Sofala, sur Tocéan Indien, mais plus au nord, se trouve tout un groupe de ruines, à Matindela, Meteno, Chilunga et Chiburwe. Les premières sont les plus importantes, sans valoir en dimensions Zimbabwe, mais les deux constructions présentent de nombreux points de ressemblance et ne peuvent être attribuées qu'aux mêmes habitants.
Enfin, à moitié chemin entre Zimbabwe et la mer, aux monts Gorima, près de Melsetter, on a trouvé un grand monolithe dressé, et comme une indication de Frontière. II semble hors de doute que les constructeurs de toutes ces ruines sont venus par le port de Sofala, aujourd'hui à peu près ensablé, et en suivant les rivières Busi, Sabi et Lundi. Leur objet paraît bien avoir été la colonisation, et surtout le commerce et l'exploitation de Tor. On a trouvé de pareilles murailles jusque bien au nord de Salisbury, sur la rivière Mazoé, dans le Mashonaland, comme nous Tavous dit ailleurs.
Les remarques faites sur les ruines de Zimbabwe et, en général, surtoutcscelles du Charterland, sont de trois
ordres, les unes géométriques, relatives aux mesures des constructions, les autres astronomiques, relatives à l'observation du soleil et des astres, les dernières enGo portent sur Tarchitecture.
Au point de vue géométrique, ce qui attire d'abord Tattention, c'est la perfection de la grande tour, dont la régularité est un chef-d'œuvre de construction avec un matériel aussi grossier que des moellons de granit; elle est parfaitement circulaire et en tronc de cône, et située au milieu de l'espace entièrement fermé, à égale distance des deux portes opposées, dans ce qui formait certainement l'enceinte réservée du temple de Zimbabwe.
Son diamètre à la base est de 5*°, 22, égal à la circonférence à la base de la petite tour. Cette mesure de 5", 22 vaut 10 coudées, la coudée étant de 0", 522. Comme toutes les constructions et tous les objets trouvés ont des dimensions en rapport exact avec cette longueur, il en résulte que la coudée employée à Zimbabwe avait 0",522 de longueur.
La courbe dessinée par la grande muraille extérieure, derrière la grande tour, a pour rayon le triple de la circonférence de la grande tour; au delà et de chaque côté, la muraille n'a plus pour rayon que le double de cette circonférence, mais cette longueur est égale à la distance extrême d'une porte à l'autre de Tenclos où se trouve la grande tour.
De même, le diamètre de la tour de la rivière Lundi est égal à la circouférence de la grande tour de Zimbabwe.
Au temple de la forteresse, la courbe de la muraille a pour diamètre le demi-rayon de la grande muraille du temple derrière la grande tour.
A la forteresse encore, la grande muraille qui porte des monolithes et des tours a pour diamètre la circonférence de la muraille du temple de cette forteresse, ou la demi-circonférence de la grande muraille du temple derrière la grande tour.
On voit donc que toutes ces dimensions sont calculées avec la coudée de O^jSS et avec le nombre qui exprime le rapport de la circonférence au diamètre; un diamètre se transforme dans la circonférence d'un autre diamètre, et ainsi de suite.
La hauteur de la grande tour, avant que le sommet en soit dégradé, est égale à une circonférence ayant pour diamètre la hauteur de la petite tour. L'angle au sommet de ces deux tours est le même, et égal à 23 degrés.
Le centre de la grande tour est distant de dix coudées du centre de la petite, à cinq centimètres près.
Notons enfin qu'à une autre ruine, découverte à Lotsani, près du Limpopo, par M. Swan, le rayon des murailles est égal au diamètre du temple de Lundis
c^est-à-dire à la circonférence de la grande tour de Zimbabwe. Nous pourrions continuer ces observations aux ruines de Matindela, etc.
Il est donc bien certain que c^est un même peuple qui a construit toutes ces ruines, et que ce peuple connaissait la géométrie ancienne ; ce n'est donc pas un peuple de race nègre, mais un peuple de race sémitique probablement.
Les observations astronomiques faites à Zimbabwe sont encore plus remarquables. La première cbose frappante, c'est que Ton a disposé de tous les endroits favorables pour l'observation des constellations de l'hémisphère boréal, et seulement de celles-là; d'où l'on conclut immédiatement que les constructeurs de Zimbabwe venaient du Nord, peut-être de l'Arabie ou de l'Egypte. En outre, le culte du Soleil a dû partager celui des autres astres, car les parties décorées des murailles font face au soleil levant au moment le plus chaud de l'année, c'est-à-dire au solstice d'été. C'est l'astre de la fécondation, à son lever, qui a réglé tous les décors des constructions de Zimbabwe; c'est lui qu'on a salué le premier à l'époque de sa plus grande puissance, comme, la nuit, ce sont les astres du Nord qui ont seuls attiré l'attention. Cependant, pour plusieurs autres ruines du Charterland, pour Lundi, pour Matindela, c'est au soleil couchant, soit au solstice d'été, soit au solstice d'hiver, que font face les mu-
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railles décorées. Il est évident qu'on a voulu régler Tannée d'après Tun des solstices.
La forteresse est presque exactement au nord du grand temple, avec lequel son grand axe est parfaitement aligné; il n*y a guère maintenant qu'une différence de dix degrés entre la direction de cet axe et le nord vrai; si Ton veut calculer à quelle époque celle ligne devait coïncider avec le nord, à cause de la rotation de Taxe de la terre, qui produit la précession des équinoxes, on arrive à près de quinze cents ans avant Jésus-Christ, ce qui est évidemment une date trop reculée ; mais d'autres considérations ont pu déterminer, outre celle-là, la position du grand temple, et d'autres moyens ont pu remédier à cette inexactitude dans Tobservation des astres.
La distance de la muraille de la forteresse crénelée de monolithes, au grand temple circulaire, est de 620 mètres. Le grand monolithe placé au-dessus du précipice, haut de trente mètres à pic, recevait le premier rayon du soleil levant sur le mont Varoma au solstice d'été, et ce rayon était immédiatement visible de rcuceinte des deux tours, dans le temple circulaire. II était donc facile, par ce moyen, de déterminer les saisons avec une grande précision; Tannée lunaire, qui était autrefois employée, ne coïncidant pas avec Tannée solaire, il fallait avoir un moyen d'observer le retour des saisons.
Ce grand monolithe devait servir également la nuit à marquer le passage des étoiles au méridien; à cause de sa distance, sa hauteur sur Thorizon n'était pas très élevée, mais à la latitude de Zimbabwe, les constellations boréales connues autrefois ne devaient pas non plus dépr.sser de beaucoup Thorizon. A la hauteur polaire obtenue, qui est de vingt-huit degrés, il y a plusieurs étoiles de seconde grandeur, notamment plusieurs de la Grande Ourse, qui a dû être, autrefois comme aujourd'hui, la constellation la plus connue des bergers et des navigateurs du Nord.
De même, au temple de la forteresse, un monolithe placé au nord exact indiquait le passage des étoiles, mais on n a rien découvert qui pût servir à observer les constellations australes, répandues pourtant dans une région du ciel beaucoup plus largement étendue devant le temple circulaire, et devant celui de la forteresse, car elle s'ouvre pleinement sur la vallée descendante.
Il nous reste à parler des fouilles exécutées dans les ruines de Zimbabwe. Naturellement, depuis Tépoque où elles ont été abandonnées, et qui est très ancienne, car les broussailles et les grands arbres ont poussé partout dans Tintérieur, on a dû enlever tout ce qui s'offrait immédiatement à la vue. Il est même curieux d'observer que, partout où les murs se sont ébranlés, les pierres écroulées ont presque entièrement disparu; cependant, les noirs ne construisent pas
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leurs huttes en pierre; peut-être onf-elles disparu seulement depuis Inoccupation anglaise, enlevées par les prospecteurs des reefs aurifères des environs.
Cest M. Bent, surtout, qui a exécuté des fouilles et a classé ses découvertes avec la science d'un archéologue. Presque tout ce qu'il a trouvé était enfoui dans le temple de la forteresse, le seul endroit presque constamment à Tombre, dans une fraîcheur que redoutent les nègres de l'Afrique, et qui a suffi à les empêcher d'y pénétrer; ils ont dû, au contraire, enlever presque tout ce qui se trouvait dans les endroits exposés au soleil.
Tous les objets trouvés sont en stéachiste, roche schisteuse, savonneuse au toucher, facile à tailler et à polir, et cependant très durable; elle existe au voisinage des ruines.
Les plus curieux et les plus intéressants de ces objets sont des oiseaux perchés sur des colonnes, et qui devaient décorer la muraille extérieure du temple de la forteresse^ d'après la position où ils ont été trouvés. Il y en a six grands, d'un mètre cinquante à deux mètres de hauteur, et deux petits de dix à quinze centimètres. Il est probable qu'il en existait un plus grand nombre. La forme de ces oiseaux, le dessin de leur plumage, leur bec, rappellent le vautour. Ces oiseaux et d'autres objets (1) se rapportaient à l'adoration du
(i) Des phallus, etc.
soleil créateur et fécondateur, et d'après d'anciens basreliefs et d'anciennes monnaies, les tours pointues du grand temple avaient la même signification.
Des piliers décorés de lignes géométriques, des pierres de forme curieuse ou grossièrement taillées, de nombreux fragments de bassins, avec des bords bien arrondis décorés de bœufs, de scènes de chasse, des zèbres, rappellent le style phénicien : l'un de ces bassins porte même des fragments de deux lettres au moios rappelant l'écriture proto-arabe. Mais l'on n'a pu découvrir nulle part la moindre. inscription, qui aurait été précieuse pour résoudre définitivement le problème de ces ruines.
On a trouvé aussi des cylindres épais percés au centre, décorés de rangées de boutons sur la face extérieure, avec une rainure allant du centre à la circonférence. Ils sont faits de roche très friable, et il est difficile d'en comprendre l'usage.
Le peu de poterie qui a été trouvé serait de style perse.
Les objets en fer consistent en cloches doubles, haches, lances et flèches, pinces, bêches, pelles, etc.
Il existe enfin plusieurs objets qui indiquent clairement le but principal des habitants de Zimbabwe, qui devait être l'industrie de l'or. C'est d'abord un petit four à fondre l'or, en ciment de granit pulvérisé, et muni d'une cheminée. A côté du four étaient des creu-
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sets en arjile avec des traces d'or encore visibles adhérentes à la partie vitreuse due à la chaleur du feu; puis c'est un moule pour lingots, et la forme de ces Hugots en croix de Saint-André est celle d'un lingot d*étain portant le poinçon phénicien, trouvé à Falmouth en Angleterre. II semble donc bien que l'origine de Zimbabwe est, sinon arabo-phénicienne, du moins due à un peuple qui avait subi Tinfluence phénicienne.
Sî on voulait rechercher cette origine, il faudrait étudier Thistoire de tous les peuples qui ont eu des colonies en Afrique. Les Phéniciens au service du pharaon Necho, celui qui creusa le premier Tisthme de Suez, dont on a retrouvé des traces en construisant le canal actuel, firent, d'après Hérodote, le tour de l'Afrique en Tan 600 avant Jésus-Chrisl, et ce furent les premiers navigateurs qui dirent avoir vu le soleil à leur droite en naviguant vers TOccident : ils ont donc certainement connu la côte est de l'Afrique.
L'Arabie a été de tous temps célèbre pour produire de Tor; elle est citée par la Bible, par les auteurs romains, par l'inscription assyrienne de Teglath-Phalazar, qui remonte à 733 avant Jésus-Christ. Faut-il voir dans Zimbabwe le pays d'Ophir, ou le non moins célèbre pays de Pont?
Les Arabes possèdent Test de l'Afrique dès Tan 35 après Jésus-Christ. Leurs auteurs citent ce pays aux
neuvième et dixième siècles, et nomment trois villes du nom de Sabae, celui que porte encore la rivière Sabi. En 1500, lorsque Va sco de Gama fit le tour de l'Afrique, il trouva sur toute cette côte des marchands arabes faisant le commerce de la poudre d'or, et à Sofala, le port naturel de Zimbabwe, il trouva en 1505 deux bateaux arabes chargés d*or.
Les Portugais n'ont pas dû connaître les ruines de Zimbabwe; les récits de leurs auteurs sont trop inexacts, plusieurs avouent même tenir des Arabes ce qu'ils en savent.
Cette partie de l'intérieur de l'Afrique était le fameux Monomotapa, dont la revue anglaise African Review a publié récemment une carte française du dix-septième siècle, sur laquelle sont marqués de nombreux gisements aurifères correspondant tout à fait à ceux qu'on a découverts ces deroières années à Mazoé, Lo Mogundis, Gwelo et Umtali : cette coïncidence est au moins curieuse.
Au siècle dernier, cependant, on n'avait encore entendu venir qu'une vague rumeur de ces ruines, et ce n'est qu'en 1871 que le voyageur allemand Cari Mauch les découvrit, et les fit connaître en en donnant une exacte description, les attribuant aux Juifs du temps de Salomon et de la reine de Saba.
Les plus grandes probabilités sont donc en faveur d'une origine arabo-phénicienne des ruines de Zim-
babwe. Il faut écarter Thypothèse d'une immigration malaise qui est venue à Madagascar, et aurait pu venir en Afrique, mais on n'en trouve aucune trace sur le continent africain, alors que les Hovas de Madagascar paraissent être les directs descendants des Malais.
Quels que soient ces anciens peuples, ils ont laissé là UD souvenir durable de leur passage, et il a fallu des colons aussi audacieux qu'eux-mêmes pour venir fonder à leur place un nouvel empire africain.
La nouvelle ère qui va s'ouvrir, pour l'intérieur du continent noir, sera évidemment bien supérieure à ce qu'a pu être l'ère de Zimbabwe, mais maintenant comme alors, le principal mobile en est l'exploitation de l'or; si déjà l'on a enlevé des monceaux d'or à ces mines, il en reste davantage encore à enlever avec les nouveaux moyens dont on dispose. Déjà il est question d'utiliser les fameuses chutes du Zambèze, les Victoria Falls, plus grandioses encore et peut-être plus puissantes que les chutes du Niagara. C'est l'électricité, à défaut du charbon^ relégué aussi sur les rives du Zambèze, trop loin des centres miniers, qui est probablement destinée à porter la civilisation et la lumière dans les ténèbres de l'Afrique. A côté de la merveille antique de Zimbabwe et des autres ruines qui l'entourent, les Victoria Falls uniront les merveilles naturelles à celles de l'industrie.
Il ne manquera plus qu'une condition pour faire
désormais dé Finférieur du continent africain un pays immense ouvert à toute une population blanche, qui y trouverait un sol et un climat adaptés à sa nature et à ses habitudes, c'est une véritable agriculture. L'Afrique n'a pas encore de colons paysans, comme nos paysans français qui enrichissent la terre de leurs travaux et souvent de leurs sacrifices, sans avoir avant tout un but pécuniaire à atteindre, comme les hommes d'affaires elles spéculateurs d'Angleterre et d'Amérique. Le Français est plus vraiment colon que tout autre, dans le vrai sens de ce mot, par son abnégation, son sentiment d'économie et son amour de la famille. Il a travaillé au Canada et dans l'Inde avant l'Anglais, il est resté le paysan canadien, et si l'Australie n'a pas encore atteint le développement auquel elle doit arriver, c'est qu'elle manque d'agriculteurs. Max O'Rell, dans ses voyages autour du monde, nous apprend que ce sont les viticulteurs français qui ont fait la valeur des vignes australiennes, et il ajoute : » Jacques Bonhomme prospère parce qu'il est à la fois propriétaire landlord, fermier et laboureur, sa femme ne suit pas la mode et ne court pas les voisins. Elle se lève à quatre heures, travaille jusqu'au soir, et sa fortune c'est sa santé. » John Bull et Jonathan ne travaillent pas avec cette ardeur et ce désintéressement; ils sont joueurs et spéculateurs avant d'être travailleurs.
Cela nous mène loin de Zimbabwe, mais il est bon
que ces ruines du passé nous apprennent à réfléchir sur notre propre compte ; c'est le plus grand service qu'elles peuvent nous rendre encore. La science archéologique n'est Tapanage que d'un petit nombre, tandis que les paysans français ont peut-être besoin qu'on leur montre où ils peuvent trouver à employer leur énergie et leur travail. Ce n'est pas tout d'avoir des colonies, il faut que les colons y puissent trouver la vie et le climat qui leur conviennent, et il reste en Asie, en Amérique, en Afrique, d'Immenses espaces qui ne demandent que des bras de laboureurs intelligents et robustes.
27 juillet 180T.