CHAPITRE VIII
DU MATABELELAND A PRETORIA
C*est par le nord que j'ai fait la connaissance du Transvaal, après avoir parcouru le Charterland. Aussi la première impression qu'il m'a faite a-t-elle été un vrai charme, bien en rapport avec les souvenirs des descriptions lues autrefois dans les fameux récits des jeunes Boêrs. Cette région du Nord est en effet Tune des plus pittoresque duTransvaaI,et elle est encore telle qu'elle était aux premiers voyages des trekkers (I) boërs : il n'y a ni chemins de fer, ni industries, à peine des chemins tracés; c'est le domaine sans limites de l'agriculture et de Télevage. Avec quel plaisir j'ai contemplé ces immenses étendues vertes, et à l'horizon ces beaux profils de montagnes aux larges croupes ondulées sur un ciel clair d'une pureté infinie! C'étaient Tcspace et la vie, épanouis comme aux premiers jours du monde,
(1( De trek (marche).
au temps si lointain des patriarches bibliques; des inondes de souvenirs venaient s'évoquer en pleine lumière. Après les immenses solitudes boisées du Charterland, il y avait un véritable charme à reposer sa vue sur des plaines vertes oii rien ne voilait les horizons magnifiques ; on en ressentait une impression profonde et telle que pour la retrouver il faudrait presque reprendre une période de sa vie : impression semblable à celle que produit la découverte d'une œuvre véritablement belle et originale, dans laquelle apparaît tout un monde inconnu auparavant. La manifestation d'une nouvelle beauté de la nature est exactement semblable à toute nouvelle manifestation du génie de Thomme : et ce nouveau monde une fois découvert et pénétré, rien n'en rendra désormais la fraîcheur de l'impression toute première.
Lorsqu'on a passé le fort Tuli, le premier poste anglais au Matabeleland, on se dirige vers un des gués du Limpopo ou rivière des Crocodiles, à travers un pays où la végétation est celle des tropiques ; mais je n'ai pu voir les feuilles découpées des palmiers qu'à la faible lumière d'une nuit sans lune. Au matin seulement nous traversons la rivière ; le coach traîné par dix mules et qui nous transporte depuis Buluwayo n'immerge guère de plus de 0",50 ou 0",60 dans les eaux du Limpopo, qui sont très basses dans cette saison de novembre. Le lit est très large, et les pentes sontescar
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pées et surtout hérissées d'uuc végétation touffue; on y a creusé des tranchées pour le passage de la route. Dès que Ton a traversé le gué, le coach roule sur un sable fin à Tombre de grands arbres d*un vert sombre, comme dans une avenue de parc; il y a vraiment de Tombrc, et cela me repose des arbres au feuillage rare que nous avons connus au Charterland dans maintes régions.
Bientôt une maison se dessine sous ces ombrages; c'est la douane de la République boêr du Transvaal. On y fait halte pour la visite du coach et des bagages, une halte reposante, et Ton ne paraît pas bien sévère, les armes accompagnées d'un permis ou port d'armes sont rendues aux voyageurs moyennant le règlement des droits, bien entendu.
La route monte, et Ton arrive enfin à une auberge que nous souhaitons depuis longtemps, celle où nous devions déjeuner. C'est une maison de ferme, tout à fait primitive, au-dessus d'une élévation de terrain où commencent des plaines d'herbe; on y monte à travers des blocs de granit, des broussailles et quelques arbres épineux. L'on nous sert du lait et des œufs : le lait frais nous faisait défaut depuis bien longtemps, et les œufs étaient fort rares. C'est déjà d'un bon augure en faveur du Transvaal que l'abondance de ces biens primitifs; on sent qu'on pénètre chez un peuple de pasteurs et que, pour les choses simples de la vie, au
moins, Ton n'aura plus à découper les boites d'étain des conserves et du lait concentré. C'est un soulagement.
Nous repartons à travers les bois, les mêmes que nous avons vus au Charterland au nord de Tuli, mais les baobabs y deviennent de plus en plus nombreux et plus grands. Ils sont vraiment superbes maintenant, mais avec ce caractère bizarre que le tronc seul est énorme, sans que le dôme des feuillages s'étende largement autour. Ce tronc est disproportionné avec les branches, qui le sont à leur tour avec les petits rameaux et les feuilles. L'ensemble est lourd et fait la même impression de masse que Téléphant; et pour compléter la ressemblance, l'écorce est d'une couleur grise rappelant celle de la peau de cet animal. On ferait des maisons dans ces troncs d'arbres; on se met à leur ombre, et non à celle du feuillage, et cette ombre suffit même à midi pour abriter complètement notre groupe de voyageurs; car nous avons passé au Limpopo le tropique du Capricorne, et le soleil reste maintenant à notre nord. Les baobabs se dressent à quelque distance les uns des autres, séparés par les arbres plus petits, comme de grandes colonnes séparées par des colonncttes, et chacun nous paraît plus grand et plus beau que les précédents; notre coach est bien petit quand il passe à côté d'un de ces géants.
Et les relais continuent tous semblables dans ce
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dédale de troncs, et d^autres mules, dix toujours, nous entraînent de plus belle à travers des régions toujours semblables, toujours au galop avec la lourde voiture qui bondit sur les racines et les grosses pierres. Le rideau de forêts finit par s'ouvrir un peu pendant que nous traversons les monts du Zoutpansberg.
Le temps est couvert et se met à la pluie ; cela donne aux paysages qui s'ouvrent davantage des horizons et des ciels de Suisse ; il y a des pâturages, et des fleurs sur ces pâturages, des fermes avec des jardinets, des arbres fleuris et des plantes grimpantes. Puis ce sont de subites émergeances de collines tourmentées sur la plaine; plus loin, des villages de huttes entourées de cactus, des pâturages verts, des troupeaux ; au milieu d'une grande plaine s'élève une colline verte, toute pointue, qu'on appelle Spitzkop, la tête en pointe. Ce n'est pas la Suisse, il n'y a pas ces gazons superbes et cette richesse de végétation des Alpes helvétiques, ces beaux bois de cliàtaigners et d'arbres aux grands feuillages; c'est la prairie cependant et les beaux horizons de montagnes, et c'est aussi un pays producteur depuis qu'il est habité par les Uoërs, ces pasteurs qui ont beaucoup de ressemblance avec les Suisses et ont, comme eux, la passion des grands troupeaux.
A Pietersburg, où nous arrivons vers six heures du soir, de grand jour encore, nous obtenons de dormir quelques heures; le coach ne partira qu'à une heure
du malin. Avant de dîner et de dormir, nous parcourons les rues de la ville. Décidément cela me plait tout à fait : les maisons ont la forme de chalets, elles ont de larges vérandas, des jardins avec des fleurs; des plantes grimpantes s'élèvent jusqu'aux toitures. Et surtout Ton goûte enfin quelques heures de vrai repos dans des lits avec des draps blancs, les premiers que nous trouvons depuis Buluwayo. Quel dommage d'être réveillé vers minuit!
Le coach se remplit tout à fait : il y a avec nous des fonctionnaires boêrs qui vont à Pretoria; nous n'étions cependant pas trop à l'aise dans cette voiture, il est bien inutile d'essayer de dormir, même de sommeiller, et tout le monde se met à fumer. Quelle affreuse habitude, et comment peut-on y découvrir le moindre parfum ?
Excellent déjeuner que celui que nous faisons à Pietpotgietersrest, un nom aussi barbare que le site est joli : les œufs, le lait, le beurre sont exquis, et il y a une bouillie de maïs que je ne retrouverai plus ailleurs. C'est un joli village, aussi fleuri et aussi suisse d'aspect que Pietersburg.
La prairie continue à dérouler ses larges ondulations ; on traverse des fermes peuplées de troupeaux, avec des bergers qui sont des nègres.
Le pays devient maintenant un peu plus accidenté, et il y a des arbres, mais nous n'avons pas de dîner,
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et je remarque que personne n*a emporté de provisions. Heureusement, à un relai de mules isolé eo pleine campagne, au lieu de la tête noire et crépue d'un nègre, c'est la jolie figure d'un gamin boër qui nous accueille; il nous offre des tasses de café. Voici le premier jeune Boër que je rencontre, et avec ses traits réguliers et décidés, el la force qu'on devine déjà dans son apparence élégante, c'est toftt à fait le type de l'habitant rêvé du pays des Boërs. Plus tard, j'en verrai beaucoup d'autres, et ils se ressemblent tous; c'est une belle race vraiment, et les typesd'hommes sont superbes, de beauté forte et saine : je n'aurais pas cru trouver une si grande régularité dans leurs traits. Ou voit seulement à leur teint, même chez les plus jeunes, qu'ils ont une habitude extrême de la vie au soleil et au grand air, et des fatigues physiques.
Le pays devient de plus en plus tourmenté. La route fait des contours dans des gorges rocailleuses et embroussaillées, il y a des descentes plutôt raides; c'est l'extrémité des monts du Zoutpansberg : sur les pentes des collines, les cailloux s'amoncellent de plus en plus en débris tombés des sommets. Il a fallu faire la route dans ces régions, c'est-à-dire y travailler véritablement, car ailleurs ce qu'on appelle faire une route consiste uniquement à suivre toujours le même sentier dans la prairie, et à enlever les arbres qui gênent trop le passage. A travers les gorges du Zoutpansberg, il a fallu.
entailler certains parcours, et souteuir les autres, et il a du en coûter aux Boërs de s'occuper d'un travail de ce genre, ils le font le moins possible. Et Ton s'aperçoit que même le travail qu'ils ont fait est assez sommaire, car nous sommes bien secoués.
Xous avons encore quelques heures de repos à Nylstrom, encore un joli village d'aspect suisse dans sa ceinture de prairie. Le nom lui vient de la rivière qui le traverse, le Nylstrom, ou rivière du Nil. Lorsque les premiers trekkers boërs sont arrives dans cette région et qu'ils ont vu cette rivière se dirigeant vers le nord, ils ont cru avoir découvert les sources du Nil et lui ont donné ce nom. Mais c'étaient de rudes hommes d'action, et ils n'étaient pas obligés de savoir la géographie de l'Afrique centrale ; nos paysans de France savent-ils celle de la France seulement? L'eau est fraîche et limpide; s'il n'était pas trop tard et s'il ne fallait pas songer plutôt à dîner, que l'on prendrait volontiers un bain ! L'on en aurait tant besoin après les poussières et les sueurs de la route, surtout de celle que nous avons faite à travers les sécheresses du Charterland : il faudra attendre d'être arrivés à Pretoria. Il y a des sources chaudes près de Nylstrom, et d'autres curiosités naturelles, mais nous n'avons pas le temps de les visiter.
De là à Pretoria, le pays devient presque une plaine, on traverse un grand bassin salé, reste d'une mer inté-
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rieure. Puis les maisons de ferme deviennent plus nombreuses, et animent plaisamment ia campagne; nous croisons le coach qui va à Buiuwayo et nous lui souhaitons bon voyage sans jalousie. On traverse une gorge rocaiileuseoù il fait bien chaud, enfin on pénètre dans une grande étendue plane entourée de collines peu élevées, une sorte de cirque. A Textrémité opposée, des bois d'eucalyptus tranchent sur le vert et le jaune des herbes qui couvrent presque tout alentour. C'est Pretoria, où nous entrons bientôt par des rues ombragées de grands eucalyptus et de magnifiques saules pleureurs, en traversant le pont de pierre jeté sur la rivière à laquelle Pretoria et ses environs doivent leur existence et leur fertilité.
Il y a six jours et cinq nuits que nous sommes enfermés dans cette voiture, avec les seuls relais de quelques minutes toutes les deux ou trois heures, indispensables pour changer les mules, et les arrêts nécessaires de temps à autre pour manger quelque chose dans les stores ou magasins installés dans ce but le long de riuterminable route, à travers ce pays solitaire et qui, au Charterland, paraît inhabité. Ma seule distraction de ce long voyage a été de causer avec un jeune mineur australien, d'une vingtaine d'années, d'une gaieté inépuisable, et qui m'a bien amusé par son caractère très ouvert, bien plus français qu'anglais. Il faisait l'empressé et le galant auprès d'une dame aile-
mande venue avec nous depuis Buiuwayo. Je crois que ces saillies faisaient du bien à la pauvre femme, néanmoins elle était épuisée en arrivant à Pretoria ; il y avait de quoi Têtre, même pour un homme.
J'ai passé près de neuf mois au Transvaal dans ce premier séjour, de décembre 1895 à août 1896, et j'en ai visité plusieurs régions; je suis même allé dans le Grignaland West et à Kimberley, j'ai élé témoin du raid de Jameson à Johannesburg. Pour le récit de ces descriptions et de ces événements, je suivrai Tordre dans lequel ils se sont présentés, en réunissant cependant ensemble les différents séjours qu'il m'est arrivé de faire dans un même district. Je ne parlerai pas des mines d'or de Johannesburg, qui n'offrent guère d'intérêt en dehors de leur côté industriel, et dans les autres districts aurifères, je ne dirai des mines d'or que ce qui m'a intéressé comme touriste.