CHAPITRE IX
Comme nous étions arrivés après midi seulement à Pretoria, j'en ai profité pour y passer une bonne nuit, el je ne suis parti que le lendemain pour Johannesburg, où l'on me dit que les hôtels sont encombrés : je reviendrai plus tard à Pretoria, qui me laisse déjà une bonne impression dès ce premier passage; il y a de larges rues ombragées, c'est à la fois ville et campagne.
Le premier ennui qui m'attendait à Johannesburg, ce fut de n'y pas trouver les lettres que j'attendais. Pendant tout le mois de décembre, elles m'arrivèrent avec sept ou huit seipaines de date, s'en allant du Cap à Salisbury pour revenir à Johannesburg. Cette ville même de Johannesburg m'a causé dès le premier jour une 4éc^ption. On m'en avait tant parlé comme d'une merveille, que je m'attendais à y trpuver de bçaux édifices en pierre, comme dans une ville d'Europe. Je n'y
ai retrouvé que l'architecture sud-africaine, le genre de Salisbury poussé à un plus haut degré, les briques et la tôle oudulcc. VA encore à Salisbury les artêrrs futures ont une ampleur majestueuse, tandis (|nc j'ai trouvé les rues plutôt étroites à Jobaunesburg. l!u outre, le pavage n'existe pas, et tantôt on marche dans la boue, tantôt on est aveuglé de poussière; on n'a pas encore essayé un procédé de pavage pour remédier à ces inconvénients. C'est la saison pluvieuse qui com mence maintenant ; le seul avantage est qu'il ne fait pas trop chaud.
On a couvert de dessins et d'ornements fantaisistes les fenêtres et les façades de toutes ces maisons en briques dont les plus hautes ont deux étages. En certaines rues, Commissioner Street, Pritchard Street, ce ne sont que balcons, colonnettes creuses en zinc, tourelles pointues, pavillons, etc., on dirait des pièces montées; tout cela est sans grâce et d'une fantaisie lourde et grossière : c'est un goût spécial quia présidé à tous ces arrangements, le goût de ce qui attire l'œil, le goût de la réclame, pour employer un mot qui rende bien mon impression. C'est à celui qui se distinguera le plus des autres pour mieux retenir et fixer l'attention. Ces conceptions en briques qui devraient être si légères font le plus souvent un effet de lourdeur inattendue, et l'emploi des ferrures arrive au même résultat; on ne sait quel mauvais vent a soufflé
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les idées saugrenues qui ont germé chez les architectes de la ville de For.
Il n'y a que les constructions simples, entourées de larges vérandas, les maisons coloniales, qui soient acceptables et paraissent offrir un certain repos à la vue par la circulation d'air et par Tombrage dont elles jouissent. Il y a pourtant de la pierre et de Tor à Johannesburg, mais on a bâti fiévreusement, et le goût ne saurait s'accorder avec la fièvre de Tor.
Comme à Salisbury, il y a un quartier marchand et industriel, un quartier d'affaires et un quartier de villas. Ce dernier s'appelle Doornfontein, et là du moins on jouit d'un peu de repos. A défaut de goût, on trouve le grand sens pratique des Anglais pour se retirer le soir, après les affaires finies, dans une solitude qui donne l'illusion de la campage. Le haut plateau du Transvaal est sans arbres; on a planté des milliers d'eucalyptus à Doornfontein (la source des épines), et chaque villa est isolée dans son massif d'eucalyptus et son parterre de gazon plus ou moins grand, où l'on peut cultiver quelques fleurs. Les rues s'étendent entre les arbres, et ce vert repose la vue de la poussière de Johannesburg. Malheureusement les arbres ne rendent pas tout le service qu'ils auraient pu rendre, à cause de l'orientation des rues. Comme en Amérique, le plan de Johannesburg est celui d'un échiquier; celui-ci s'étend surtout en longueur, la ville s'étant bâtie le long des
Glons aurifères. Or ces filons sont dirigés de Test à Touest. Donc les rues s'allongent aussi de Test à Touest, interminables, c'est-à-dire en plein soleil du matin jusqu'au soir. Et cela en toute saison, car l'on est trop près des tropiques pour que le soleil s'éloigne beaucoup vers le nord. Les rues transversales sont dirigées nord-sud, mais elles n'ont aucune étendue comparativement aux autres, de telle sorte que ces rangées d'eucalyptus plus ou moins beaux s'étendent sans proGt pour le passant, les arbres projetant leur ombre les uns sur les autres toute la journée.
La campagne, à Salisbury du moins, c'était bien la compagne. Il y avait des forêts naturelles, des collines à l'horizon. A Johannesburg, ce n'est qu'illusion artificielle ; même des petites collines qui dominent Doornfontcin la vue ne s'étend que sur les plantations d'eucalyptus toutes récentes, et sur l'horizon des cheminées des mines d'or. Il y a trop de mines d'or autour de Johannesburg; on est bien dans la ville de l'or, et tout efibrt pour en sortir est superflu; il faut aller loin, bien loin dans le veldt^ dans la prairie sans arbres, qui du moins a son aspect grandiose et solitaire de la pleine nature, et c'est ce que j'ai fait fréquemment, pendant mon séjour au Trausvaal, préférant visiter les mines des districts éloignés, plus variées, qui sont souvent isolées tout à fait dans la pleine campagne.
Quelque fiévreuse d'affaires que soit la ville de
JOMANIVËSBURG £T LE RAID t)£ jAMËSCAf. I5l
Johannesburg, il s'y fait cependant un peu de bien. Il n*y a pour ainsi dire pas de pauvres dans cette ville; aussi la charité ne trouve-t-elle pas le moyen de s'exercer; mais s'il arrive un accident comme ce fut le cas pour l'explosion de dynamite dont j'ai été témoin quelques mois plus tard, c'est à qui donnera le plus.
Dans un autre ordre d'idées, la religion est pratiquée à Johannesburg. Sans parler des innombrables sectes protestantes et anglicanes, qui possèdent peut-être quarante ou cinquante églises, de l'Armée du Salut, qui trouve moyen de ne pas faire comprendre son ridicule, des missions évangélistes, etc., etc., il y a des Frères et des Sœurs catholiques qui donnent l'instruction à mille ou douze cents garçons et filles, et qui soignent les malades à l'hôpital. L'Eglise catholique, entretenue par des Pères Oblats dont plusieurs sont Français, est peut-être la plus fréquentée de Johannesburg, et la seule où l'on ait le plaisir d'entendre de la musique, des messes de Mozart pu de Gounod.
En fait de musique, l'Armée du Salut se contente d'un piston et d'une grosse caisse que l'on promène à travers les rues le samedi soir et le dimanche. On s'arrête sur les places, une foule de vingt ou trente personnes fait cercle, et tour à tour un salutiste ou une salutiste fait un speech dans lequel il parle du bonheur dont il jouit, de sa conversion, et de ce qui a précédé
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sa conversion, c'est, en un mot, une vraie confession publique; après cela, en avant la musique du piston et de la grosse caisse! on dirait la réclame d'un cirque. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de voir le sérieux dos figures qui forment la galerie : évidemment le Dieu de ces gens-là est un dieu pratique uniquement; il n'exige pas le recueillement et les hautes spécula- (ioDS de l'esprit pour être cherché, non plus que des sacrifices pour accomplir une loi précise, il se met à la portée de tout le monde et fait lui-même sa réclame, il ne demande rien, pas même un peu de goût artistique dans sa représentation. Il est, paraît-il, assez riche pour se passer de tout cela. Voilà une organisation bien curieuse; elle passe un peu inaperçue sous nos ciels brumeux du Nord, mais au jour éclatant de l'Afrique, elle s'étale beaucoup mieux. Je n'ai vu d'aussi original à Johannesburg que les processions des francs-maçoDS avec leurs insignes, leurs bannières et leurs tabliers. Cela encore est une réclame ; décidément ce n'est pas ici le pays des violettes qui embaument.
II y a plusieurs cafés concerts : c'est là la véritable distraction des hommes d'affaires; cela leur repose tout à fait l'esprit des combinaisons de bourse et de spéculation. Pauvre esprit tout de même que celui qui n'a que ces deux alternatives : le jeu de hasard et le caféconcert! Et il paraît que cela use beaucoup. C'est un
esprit de ce genre à qui suffit Feihibition salutiste. Le jeu est entré dans toutes les phases de la vie d'un homme d'affaires ; il le transporte aux courses, qui n*ont d'intérêt que pour les paris. Ici cela s'appelle les sweej)S, c'est-à-dire les endroits où l'on vous balaye (sweep, balayer) votre monnaie; il y a une fois par mois des courses à Johannesburg, elles durent trois jours et accaparent si bien les esprits et les affaires que, pondant les trois jours, la bourse est complètement négligée. Il y a encore d'autres eœcitements pour ce genre d'esprit : les séances de boxe, par exemple, sont très recherchées, on s'arrache les places; c'est qu'il y a de fortes sommes en jeu sur les épaules des deux lutteurs, et pourtant bien souvent il est visible que ceux-ci ne veulent pas se mettre dans l'impossibilité de travailler, et qu'entre eux ils ont arrangé d'avance la partie: c'est qu'après une sérieuse partie de boxe entre deux lutteurs également forts, il arrive qu'un des deux ou même tous les deux en ont pour des mois avant d'être remis des coups qu'ils ont reçus.
Comment serai t-il possible ensuite à un esprit tendu de cette façon vers le jeu, d'appliquer ses facultés à des problèmes encore plus ardus, comme ceux des combinaisons musicales ou d'un genre artistique quelconque, ou aux spéculations de la philosophie ou de la science? C'est véritablement trop demander, et cela explique que Ton rencontre si peu de gens avec lesquels on
puisse causer dans les villes d'affaires, et dans la ville de Tor par excellence. Il arrive cependant que ces [jcns veulent donner Tillusion qu'ils en sont capables, et ils vous invitent à des exhibitions du Messie de Hacadel, par exemple. Que peut-il ressortir d'une audition de ce genre? Une chose bien simple : c'est qu'il y a des gens à qui l'on a dit un jour que telle chose était belle; ces gens l'ont cru, parce qu'ils sentaient la supériorité de celui qui leur disait vrai, et ils ont admis et accepté la chose sans la comprendre. L'exécution qu'ils en donnent est en effet la preuve évidente de ce défaut de compréhension, et on leur dirait volontiers de laisser cela, que ce n'est pas pour eux, qu'il vaut mieux retourner au café-concert.
Il y a cependant heureusement quelques exceptions; il y a encore quelques gens qui réfléchissent un peu. L'Anglais, tel que je le connais, du moins, n'a pas l'esprit chercheur et réfléchi ; il suit aveuglément une direction qui lui est donnée, et n'en cherche pas les motifs, pas plus qu'il ne cherche à se rendre compte de sa justesse. C'est à la fois une force, parce qu'il ne regarde plus en arrière, et une faiblesse, parce qu'il s'engage à fond souvent dans des impasses dont il ne peut sortir. Cela n'est très boa que si la direction donnée est très bonne. Ainsi il est certain que c'est de l'étranger qu'est venue aux Anglais l'admiration de Shakespeare, du moins des choses vraiment belles du
grand poète. Il y eut quelque temps à Johannesburg une troupe de théâtre qui donna des représentations de Shakespeare : eh bien, quelque médiocre que fût l'ensemble de cette troupe, elle arrivait dans certaines scènes à donner vraiment l'impression du poète : c'est que, dans ces pièces, on suit aveuglément une tradition qui a été heureusement donnée par des gens de goût, comme le grand acteur Irving. Othello surtout a été par certains côtés une révélation pour moi, parce que le rôle d'Yago était très bien tenu et dans la tradition. Ce qui fait la valeur de Shakespeare, c'est son sens du tragique; il gagne à la scène autant que Molière, c'eslà-dire énormément, il arrive à évoquer Eschyle et les tragiques grecs. Je ne crois pas qu'aucun Français ni aucun Allemand ait possédé à ce point ce sens du tragique. Les scènes entre Yago et Othello sont véritablement torturantes, et la gradation avec laquelle Yago fait entrer le soupçon dans les pensées d'Othello est aussi savante que celle avec laquelle Œdipe roi découvre peu à peu l'énigme de sa naissance. C'est de l'art extrême, et auquel tout concourt, non seulement les paroles, mais les gestes, les expressions, les jeux de physionomie des acteurs. Il faut entendre Othello pour le comprendre : j'ai vu depuis le Roi Lear et Hamlet, mais je n'y ai plus retrouvé une aussi intense émotion artistique.
Mais il y a une soirée pareille, à Johannesburg,
peut-être une fois par an. Dans un autre genre, nous avons eu quelques semaines un petit orchestre de dames viennoises. Cela aussi c'était parfait, et j*ai bien regretté leur départ, qui a été dâ à la folle équipée du docteur Jameson.
Il faut bien en venirà cette fameuse équipée : auparavant, cependant, et pour en expliquer un peu mieux les circonstances, il importe d'exposer quelques faits qui Tont précédée. Johannesburg est une ville où il y a maintenant près de soixante mille blancs dont beaucoup font et ont fait des fortunes et, par suite, veulent vivre luxueusement. Pour apporter à tout ce monde les nécessités et le luxe de leur vie, il existe plusieurs voies ferrées : celle du Cap, celle de Lorenço-Marquez et celle de Natal; cette dernière vient d'être terminée. Ces trois voies traversent depuis la mer pour arrivera Johannesburg de véritables déserts, ou du moins d'immenses espaces à peu près inhabités; seule celle de Natal parcourt plusieurs centres cultivés. Johannesburg est au bout de ces serpents de fer comme le centre vers lequel converge leur plus grande, presque leur seule espérance de trouver leur alimentation et leur subsistance. La plus longue de ces voies, celle du Cap, a seize cent cinquante kilomètres; la plus courte, celle de Lorenço-Marquez, en a six cents environ. Il est donc tout naturel, à cause des transports, que la vie courante soit chère à Johannesburg, puisque les pays
du Transvaal qui l'environnent ne produisent rien, ou presque rien. Le sol a beau être fertile et susceptible de produire tous les fruits de la terre, à condition d'ôlrc arrose; il faut encore qu'on le travaille, et jusqu'ici les Boers étaient trop peu nombreux et trop pauvres pour entreprendre de grands travaux agricoles. De leur côté, les Anglais, depuis qu'ils sont au Transvaal, ne paraissent guère s'être souciés de la question agricole; la question affaires les a totalement absorbés. Donc, le Cap, Natal et Lorenço-Marquez vivent de Johannesburg en grande partie.
On comprend alors que la vie soit chère à Johannesburg, non seulement pour les blancs, mais aussi pour les noirs. Ceux-ci travaillent dans les mines au nombre de quarante à cinquante mille. Les compagnies payent leur nourriture, et quant à leur salaire mensuel, il est très élevé, près de 90 francs, mais il ne tenait qu'aux compagnies de s'entendre pour le réduire; elles n'arrivent pas à s'entendre sur ce point, même actuellement, en 1896; l'Anglais n'a jamais su se servir du noir : il le traite comme un blanc d'abord, mais pour l'anéantir ensuite. Ce sont là les premières conséquences de la situation géographique où s'est bâtie la ville de l'or. Les autres conséquences sont du même ordre : cherté des transports de toute sorte et, par suite, des charbons nécessaires aux mines, de la dynamite, etc., etc.
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Ces circonstances irriiaient les gens d'aflaircs en les empêchant de réaliser des bénéfices considérables, parce qu'ils ne pouvaient économiser les dépenses. Aussi ils s'étaient constitués en comité de réformes, et ils présentaient ces réformes au gouvernement du Transvaal et à son président Kriiger, comme si elles eussent clé immédiatement réalisables de la part des Bocrs et n'eussent dépendu que d'eux, alors qu'elles demandaient de longues études et de lentes améliorations (1). Peut-être les Boers mettaient-ils quelque défiance à écouter ces propositions de réformes; elles étaient, en ctTct, accompagnées de demandes plus graves et qui tendaient à les priver de leur liberté. On demandait pour tout nouveau venu le droit de voter et de devenir citoyen du Transvaal ou Burgher, Les Boers sentaient bien que, s'ils cédaient, ils se préparaient, au Transvaal, le même sort qu'ils avaient eu ailleurs dans l'Afrique du Sud, à Natal et au Cap. Or, le Transvaal leur avait coûté bien -des travaux, des peines et des privations : ils aimaient ce pays, qui commençait à les récompenser de leurs peines, et où ils jouissaient de la liberté sous un ciel admirable et dans un c^mat où leurs familles prospéraient à renvj. Et quelle raisaq leur donnait-qn poi^r demander dp
(i) Piquant spectacle, celui de ces financiers aqi avaient absorbé les capitaux des actionnaires européens, et qui maintenant accusaient le gouvernement boer d*en voler les intér^tf !
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jouir de tous leurs droits dans leur pays? La seule raison qu'on payait des impôts. Raison d'argent qui ne pouvait être inventée que par des hommes d'argent, par des gens qui, à les écouter, voudraient mettre la morale en actions (en shares). Un pays est à celui qui Taime et le travaille, en y consacrant sa vie entière et l'avenir de sa famille, et non pas à celui qui ne fait qu'y passer, sans esprit de retour, et seulement pour y faire fortune; tout le monde le sentait bien à Johannesburg, et c'est pour cela que les réformes ont excité si peu d'enthousiasme, comme nous le verrons, lorsque le moment fut venu de les réclamer. Les ingénieurs, les employés des mines, les travailleurs, en un mot, étaient totalement indifférents à cette question de devenir burghers : tout ce qu'ils demandaient, c'est qu'on leur laissât gagner paisiblement l'argent dont ils avaient besoin, ceux-là, et pour lequel ils travaillaient et peinaient avec l'espérance d'emporter plus tard un peu de bien-être dans leur propre pays. Mais devenir burghers, ils n'y pensaient même pas : laissons les agriculteurs à leurs troupeaux, les ingénieurs à leurs mines ; le Transvaal est avant tout un pays d'^gricplturp et d'élevage, et U le sera bien longtemps après que les ipiqps d'or seroQ| épuisées. Les mipcs d'or, les sefiles qui^QJppt profit^hlp^, ep ocpupept upe ipfin^e partie ; cepx qui les au^ppt pcréoiées s'en iropt pvesqije tftps. S'il pn e^t k qui U p^ys pjaîf dp^ptagp
iGo rhodësie et tramsvaal.
et qui désirent y rester, ils ne trouveront aucun accueil hostile de la part des Bocrs; c'est là tout ce que veulent ces derniers, en refusant les droits de citoyens du Transvaal à qui n'a pas douze ans de séjour dans leur pays.
Il sera bien curieux de revoir Johannesburg dans une quarantaine d'années; il est probable que les raids dans le genre de celui de Jameson ne risqueront plus de se renouveler. C'est ce raid que l'on préparait pour le 30 décembre 1895. Ou en parlait à mots couverts depuis une quinzaine de jours à Johannesburg, et tout à fait ouvertement depuis IVocl. Mais il y avait bien plus longtemps qu'il en était question. Je me rappelle fort bien qu'au mois de septembre, à Salisbury, où j'étais alors, au Mashoualand, on parlait d'une guerre qui allait éclater entre le Transvaal et l'Angleterre. Nous étions là quelques Français qui nous demandions comment cela pourrait arriver, tout apparaissant calme du côté du Transvaal ; on parlait bien d'un redoublehient de sévérité de la part de ce pays pour le passage des drifts (gués) sur ses frontières; mais de là à une guerre il y avait loin, et les quelques personnes à qui nous en parlions, en cours d'excursions au Mashoualand, hochaient la tète d'un air tout à fait incrédule. Quand je pense qu'après l'agression il y eut des journaux pour soutenir que ni Rhodes, ni Kriiger, ni Jameson même ne se doutaient de cet événement!
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Alors cela lui est venu, à ce pauvre Jameson, dirait Daudet, en écoutant chanter le rossignol.
El pourtant il n'y eut plus à en douter dès le soir du 30 décembre, quand on apprit le départ du docteur Jameson de Pilsani Potlugo avec huits cents hommes à cheval, des troupes de la Chartered Company, armes de fusils et de canons Maxim. Même après le discours du président de la chambre des mines, M. Lionel Philips, discours d'une véritable violence vis-à-vis du gouvernement boer, et après le manifeste du chef du comité de réformes, M. Charles Léonard, la population de Johannesburg ne soupçonnait pas qu'une guerre fût possible. Il y avait eu une réunion ouvrière à la mine Simrncr and Jack, et un ingénieur américain, M. Brown, avait complètement dissuadé la population travaillante des uitlandcrs de se mêler de tout mouvement, en lui montrant l'inanité des réformes demandées, qui ne serviraient qu'à un petit nombre de capitalistes; il avait même parlé de l'amalgamation des mines d'or, qui en aurait été la conséquence et qui aurait été bien plus funeste encore pour Johannesburg que l'avait été pour les mineurs de Kimberley l'amalgamation des mines de diamants.
L'enthousiasme était donc tout à fait de minces proportions à la nouvelle de l'invasion de Jameson. La journée du 1"" janvier fut extraordinaire, le seul mouvement populaire, et encore il fut modéré, se pro-
duisjt justement contre le comité de réformes, qui n'avait pas su ou voulu envoyer des secours à Jameson. Toute la matinée, en attendant le docteur, dont on donnait à chaque heure des nouvelles, ce n'étaient dans les rues que gens à pied ou à cheval, mais tous bottés et éperonnés, armés jusqu'aux dents, le grand chapeau gris en bataille, avec le bord gauche martialement relevé, les bandoulières pleines de cartouches; des cavaliers parcouraient les rues au triple galop, au risque d*écraser les passants et les curieux qui encombraient les voies publiques : heureusement il n'y avait presque plus de dames et d'enfants: on les avait envoyés au Cap et à Durban. On croyait ces cavaliers messagers de graves nouvelles, mais si l'on surveillait leur départ et leur arrivée, on s'apercevait qu'ils ne faisaient qu'un tour de ville, pour se montrer sans doute dans leur équipement, et ils repartaient du même train d'enfer. Il y en avait des centaines, tous pareils : on y reconnaissait des employés de bureau, plus fiers de se montrer avec un fusil qu'avec une plume. Mais il serait injuste de ne pas le reconnaître, peut-être tous ces gens-là, qui nous faisaient l'effet de Tartarios, seraient-ils partis volontiers au secours de Jameson, si on les y avait envoyés. Il y eut pourtant des Tarlarins aussi à Johannesburg, car ce type n'appartient pas uniquement à Tarascon. Les rues présen-» taient vraiment un spectacle piquant.
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Le plus curieux speclacle fut cependant celui que présenta le balcon du Stock Exchange pendant cette journée. Les leaders du Reform comittee n'avaient pas effrayé leurs femmes au point de les faire partir pour le Cap ou pour Durban; il suffisait du départ des centaines d'autres pour faire croire à la terreur qu'inspiraient les Boerset aux menaces que leur attribuaient les réformistes. Dés le matin du ["janvier, il y eut donc à la Bourse, sur le large balcon de briques supporté par des colonnes, un étalage de dames en grande toilette, abritées de larges ombrelles blanches, venues là pour attendre l'arrivée du docteur Jameson et le saluer à son entrée dans sa bonne ville de Johannesburg. Elles portaient des bouquets et des gerbes de fleurs, et le soir il devait y avoir illumination.
La matinée se passa tranquillement, bien qu'avec un peu d'impatience : le docteur était à Krugersdorp, il était à Randfontein, à Roodeport, etc. A une heure on partit pour aller luncher, et les dames quittèrent le balcon, mais elles y reparurent à trois heures pour ne partir définitivement qu'à six heures du soir. C'était le désappointement qui commençait, mais on ne savait rien encore, malgré les nombreuses estafettes à cheval et en bicyclette qu'on voyait courir les rues.
Ce n'est qu'à huit heures du soir que le Comité réformiste osa afficher la lugubre nouvelle de ce qui s'était passé dans la matinée et qu'il connaissait de-
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puis midi. Ce fut le déDOuement de cette révolution d'hommes d'affaires, le plus piteux des échecs.
Tandis que le pauvre Jameson se battait bravement avec des hommes éreinlés de fatigue, contre des troupes de Boers de plus en plus nombreuses, et perdait une centaine de ses cavaliers, on ne se préparait pas un instant à Johannesburg à lui envoyer des secours. Puisque la partie était engagée, il fallait aller jusqu'au bout. Il y avait là beaucoup de ces cavaliers brillants aux grands cols blancs qui ne demandaient qu'à partir. Aussi, le soir, quand on sut que tout était fmi, que Jameson et ses soldats étaient prisonniers à Pretoria, ce fut un cri de colère de la foule massée sous les fenêtres de l'hôtel des Goldfîelds, où se tenaient les chefs du Comité de réformes, le gouvernement provisoire, comme on l'avait appelé prématurément. Cette foule élait cependant plutôt calme dans son mécontentement; il n'y a pas à Johannesburg ce qu'on appelle la populace dans nos grandes villes, et dont les colères sont terribles, parce que la misère n'existe pas encore dans la ville de l'or; chacun travaille et chacun fait son profit, de sorte que personne n'est au fond très mécontent de l'état des choses.
Et puis, il m'a semblé que les gens se rendaient un peu compte qu'ils étaient dupes d'un petit groupe de capitalistes, qui ne songeaient qu'à poursuivre un but personnel et ne songeaient pas le moins du monde à
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faire une œuvre populaire; et, daus des cas pareils, quand il n'y a pas une grande idée au fond d'un mouvement que Ton prépare, ce mouvement ne saurait être populaire. On ne se bat pas, on ne risque pas sérieusement sa vie pour de Targent, et ici ce n'était même pas pour de l'argent, c'était pour les interôls financiers de quelques personnages.
S'il y avait eu véritablement un mouvement afrikandcr en vue de l'union libre de tous les Ëtats sudafricains, c'aurait été autre chose; mais ce mouvement-là n'est pas près de venir, puisque celui qu'on en croyait le chef a laissé croire, dans cette circonslance, qu'il n'était qu'un administrateur et un financier. Aussi l'excitation n'a été que superficielle, et il n'y eut plus le soir du 1" janvier, dans la foule massée sous les Goldfieds, qu'un seul sentiment, celui du mépris pour les hommes qui avaient fait pénétrer dans le Transvaal une troupe de braves gens, dont une centaine avaient péri pour une cause égoïste dont ils étaient les défenseurs inconscients.
Cependant la situation était critique pour Johannesburg. Les Boers étaient à bon droit furieux de l'injustifiable agression anglaise, et exigeaient la reddition immédiate de toutes les armes qui se trouvaient Johannesburg. Des avis officiels reçus de Pretoria étaient même très graves; on nous disait qu'il n'y aurait rien à faire de longtemps à Johannesburg pour
des ingénieurs français. Aussi nous décidâmes, le petit groupe que nous étions, de partir pour le Cap, où nous attendrions les événements. Le 5 janvier au soir, nous prenions le train, mais dès notre arrivée au Cap nous apprenions que tout était fini, que Johannesburg rendait toutes les armes, et que les membres du Comité de réformes se rendaient en prison à Pretoria. Il était bien certain cependant que les affaires n'allaient pas reprendre du jour au lendemain ; aussi je pris une courte semaine de repos à Cape Town, repos dont j'avais grandement besoin d'ailleurs, après le fatigant séjour que j'avais fait au Charterland, le voyage de Buluwayo à Pretoria, et ce voyage de Johannesburg au Cap qui m'avait pris quatre jours, car deux fois, en compagnie d'un charmant homme, un noble vieillard qui rentrait en France écœuré des Anglais, nous manquâmes le train par la faute des employés; il me disait de son ton calme et légèrement sarcastique, à chaque nouveau désagrément : « J'en rirai longtemps, mais plus tard, n
Cette semaine au Cap m'est restée comme un charmant souvenir et un repos d'esprit et de corps : le calme de cette ville offrait le plus piquant contraste avec l'agitation frondeuse de Johannesburg. Les promenades au bord de la mer, les bains de mer, les courses à Wynberg, à Constantia, sur les pentes de la Table, me firent bien vite oublier les malheureux évé-
nements du Transvaal, et quand j'y retouruai, le 17 janvier, je pus reprendre mes travaux comme s'il ne s'était rien passé; tout le monde avait fait comme moi et avait déjà oublié, les mines avaient repris toute leur activité.
CHAIMTHK X
PRÉTOUIl ET LES BOERS.
Préloria est à G5 kilomètres environ de Johannesburg, à trois heures de chemin de fer environ, car il y a toujours un arrêt forcé à Elandsfontein, d'où part l'embranchement de Johannesburg. Les Boers ont eu grand soin de ne pas relier directement cette ville au Cap, de façon à pouvoir Tisoler plus facilement, mais en outre sa situation très élevée ne permettait pas d'y arriver directement.
Le situation de Préloria est inférieure de quatre cents mètres environ à celle de Johannesburg; aussi y fait-il beaucoup plus chaud, d'autant plus que le site est entouré de collines et à l'abri des vents trop violents. Mais il y a de belles eaux courantes, ce qui manque totalement à Johannesburg.
Pour y arriver on traverse le velilt, la prairie sans (In, jusqu'à la station d'Irène, où Ton a installé une ferme modèle qui réussit admirablement. De là on traverse