CHAPITRE XI
PILGRIll's REST.
II y a un nom qui m'attirait depuis longtemps dans ce district de Lydenburg : c'est celui de Pilgrim's Rest, que porte un petit village situé dans les montagnes de Drakensberg, à plus de cent kilomètres à vol d'oiseau au nord de la voie ferrée de Pretoria à Lorenço-Marquez. Et j'avais une occasion d'aller voir cette région de montagnes : on y a découvert des mines d'or. Des montagnes dans le Transvaal , alors que je ne voyais que des plaines et de vagues collines depuis des mois, cela devait être fort beau, et pour lui donner ce nom de Pilgrim's Rest, le repos du pèlerin, il fallait bien que ce fût un endroit charmant, puisque les pèlerins de l'or, sans doute, l'avaient choisi comme un lieu de repos de leurs fatigantes recherches. Je dirai tout de suite que je ne fus pas trompé dans mes espérances, et que cette région des montagnes de Drakens- ))erg m'a laissé les ineillemrs souvenirs fs^vm celles
176 RHODÉSIE ET TRAIWSVAAL.
que j*ai vues au Trausvaal, par la beauté de ses paysages, beauté bien spéciale pourtant, et par les travaux intéressants que j'y ai visités.
Je partis donc un soir de Johannesburg pour Machadodorp; c'est le nom de la station du chemin de fer d'où partent les diligences ou coachs qui font le service, trois fois par semaine, de Lydenburg et de Pilgrim's Rest. J'allais reprendre un de ces fameux véhicules qui m'avaient si longtemps transporté dans l'intérieur du Charterland et de ce pays à Pretoria. Mais ce n'était plus pour y passer des jours et des nuits : je n'aurai qu'une journée et une demi-journée à voyager pour aller à Pilgrim's Rest, avec une bonne nuit dans l'intervalle, soit à Lydenburg, soitàKrûgerspost, une sorte de station d'où part une autre route qui conduit à Ohrigstadtet, plus au nord, à Leydsdorp, dans le Murchison Range.
Ces nuits dans les trains du Transvaal, les Netherlands railways, ou, en boer, les Zuid Afrikansche Spoorwey Maatchappij, si je ne me trompe en écrivant cette langue peu confortable, ces nuits, dis-je, ne sont pas non plus très confortables. On a cependant une banquette en cuir pour s'étendre tout habillé; il fait souvent froid la nuit, et il est bon d'emporter une couverture.
On arrive à six heures du matin à Machadodorp, une demi-douzaine de baraques en tôle ondulée, sur
un plateau qui commence à s'onduler, lui aussi. A THôtel de France, la meilleure de ces baraques, on trouve un breakfast dont on a grand besoin, et d'où Ton est arraché par les sons du cornet, signal du départ du coacb.
Durant les huit heures que Ton passe dans cette guimbarde, il est impossible de lire au milieu des chocs qui la font rebondir sur ses ressorts de cuir, comme une balle élastique.
Le paysage est peu intéressant, en général; c*est le veldt ondulé et couvert d'herbe. On traverse plusieurs rivières, le Crocodile entre autres, dont les eaui menacent Tintérieur de la voiture. Il y a un fort beau point de vue, cependant, à un certain relais de mules qui se trouve au sommet de la ligne de partage des eaux du Crocodile et de TOlifants River. Après une forte montée, c'est la descente vers la vallée de Lydenburg qui commence : elle s'étend au loin très large eutrc ses pentes vertes; les crêtes des montagnes sont bleues sur l'horizon, quelques bouquets d*arbres marquent la place des fermes des Boers, les habitations du déserf, disait le capitaine Reid. C'est un spectacle d'une grande largeur; on voudrait seulement des bois sur ces pentes, les ombres des nuages y font des taches noires qui n'en donnent, hélas! que l'illusion. Tout est vert cependant; c'est un désert d'herbes, on y sent une grande impression de solitude et de tranquillité.
Et il y a bientôt, au pied des pentes, de belles eaux courantes où baignent les roues de la diligence.
L*on a tout le loisir de songer aux premiers pionniers qui parcoururent ce pays à la recherche des allai/ions aurifères. Les champs d'or de Lydeuburg sont les plus anciennement connus du Transvaal, avec ceux de Marabastad et d'Ërsteling, mais ces derniers, étant sans avenir, furent vite abandonnés, tandis que ceux de Lydenburg furent longtemps le rendez-vous des travailleurs d'alluvions. C*est à la fin de 1872 que vinrent les premiers pionniers de Lydenburg, et, dès le mois de février 1873, ils envoyaient les premiers nuggets ou pépites d*or au Landdrost de Lydeuburg, puis à celui de Pretoria. En 1874f, il y eut près deux mille mineurs dans les différents champs d'alluvions successivement découverts. Mais bientôt tous les travaux durent être interrompus, par suite de la guerre des Boers contre le chef nègre Sekununi, puis par la guerre des Boers et des Anglais sur les frontières de la colonie de Natal. Depuis lors on n'a plus guère travaillé les alluvions à Lydenburg, et ce n'est que tout récemment qu'on a mis à jour les reefs d'où proviennent ces alluvions.
Nous voulions d'abord visiter le principal de ces anciens champs d'alluvions, celui de Pilgrim's Rest; aussi nous ne nous arrêtâmes point cette fois dans la petite ville de Lydenburg. Nous en partîmes à quatre
heares pour arriver vers sept heures du soir à la station de Krûgerspost, qui n'est qu'une sorte de ferme avec des bestiaux. Il y a cependant quelques chambres à deux lits pour les voyageurs. DeLydenburgà Krùgerspost, le paysage devient pittoresque, Ton passe doucement de la grande vallée du Spekboom dans celle de rOhrigstad River, un des affluents de TOlifant. Devant nous montent doucement d'autres pentes plus élevées, qui sont celles de la chaîne des Montagnes des sources et que nous gravirons demain matin. Il est nuit, ou mange avec appétit, et Ton dort bien après ces dix à douze heures de coach.
Le pays devient tout à fait pittoresque le lendemain matin,quand nous sommesen route pour Pilgrim'sRest. Ce sont des vallons, avec des bois taillis, une vraie brousse qui nous fait oublier la prairie. Puis la route descend en lacet vers une rivière où nos mules vont bientôt plonger pour se désaltérer. Le temps se met au brouillard, un brouillard élevé, il tombe même une pluie fine; cela est fréquent, parait-il, dans le district montagneux de Lydenburg. Dieu merci, nous voilà donc sortis de cet éternel soleil qui, dans les hauts plateaux, luit implacablement sur nos têtes. D'autres bois continuent au delà des coteaux gravis, puis nous passons au milieu d'une avenue de très grands eucalyptus et de saules pleureurs. Une maison est là, mais en ruine. C'est une ferme abandonnée; il y a déjà uu air
de chose ancienoe dans ces arbres et ces murs, Tair d'un foyer qui a été ami à plus d'une génération et qui regrette sa solitude : voici la petite rivière qui l'arrosait, nous passons, et bientôt il se perd au fond de son vallon solitaire.
Mais en voici un autre, vivant et animé, cette fois, avec la même avenue de hauts feuillages et un jardin égayé par les (leurs et les fruits : on nous offre, au cocher et à moi, car je suis seul passager, des tasses de café; ce sont de jeunes Boers prévenants qui viennent nous faire cet accueil avec leur père à la barbe touflfue. J'en vois bientôt la raison, qui est un peu intéressée; on veut nous conGer deux jeunes (lUes qui iront avec le coach à la ferme voisine : il pleut, et il y a une rude montée à faire. Elles ont quatorze et seize ans, et sont en très bons termes avec le cocher : ce cocher est aussi un Boer, il s'appelle Du Plessis, et parle anglais; le français, me dit-il, son père le parle encore un peu, mais lui ne l'a jamais parlé. Quant aux jeunes filles, elles ne savent ni français ni anglais, il n'y a pas moyen d'ouvrir une conversation ; elles ne sont pas mal, elles sont vêtues convenablemeut, elles ont même des ombrelles de soie claire. Du Plessis seul entretient la conservation depuis son siège. Celui-là a conservé un type français; il a un certain air de finesse sous sa barbe déjà forte, bien qu'il soit encore jeune.
Avant de gravir les fortes pentes, nous croisons sur
le bord de la route un chariot boer dételé ; ce sont des gens d'une ferme très éloignée. En route, le père s'est trouvé malade de la fièvre, et voilà huit jours qu'ils sont arrêtés. On nous offre encore du café, mais dans le but manifeste d'avoir une aumône; une jeune fille, de quinze à seize ans aussi, mais d'une beauté frappante, nous fait entrer sous la tente de toile qui leur sert d'abri. Il y a un baby en chemise qui court sur la terre nue; c'est un curieux intérieur.
Les pentes que nous gravissons ensuite sont fort raides, et, comme il y a de la boue, les pauvres mules ont grand'peine à nous hisser. Des sommets, la vue s'étend sur des ondulations sans fin de montagnes vertes; le chemin est pierreux, accidenté, il côtoie des ravins profonds où flotte le brouillard : ce sont des sites tout à fait alpestres. Les fonds des ravins sont couverts de grands arbres, — quel contraste avec le veldt! — et il y a de la vapeur humide dans l'atmosphère. Nous sommes à seize ou dix-sept cents mètres d'altitude, et la végétation de ces ravins n'a rien de tropical, tout en n'étant pas celle de nos pays.
La descente sur Pilgrim's Rest est encore plus abrupte que'la montée qui la précède. Le soleil perce la brume et nous montre tout là-bas, dans un vallon vert, les toits de tôle de Pilgrim's Rest dans leur cadre d'eucalyptus. Le coach manque de se renverser totalement sur le bord de la route, où gît un chariot de
transport embourbé ; la pente est terrible, l'on n'a pas idée des pentes que suit la fantaisie des routes boers : elles sont vertigineuses, il faut user du sabot, et aller à pied.
Bientôt les pentes s'adoucissent, nous traversons, au fond de la vallée, de belles eaux courantes, et nous gravissons enfin les dernières pentes qui nous mènent au village de Pilgrim^s Rest. Ce dernier parcours au fond du vallon est tout entier tracé dans les anciens champs d'alluvions aurifères maintenant abandonnés, et cela donne au paysage un pittoresque tout particulier. Il y a des kilomètres de ces alluvions, jusque bien au delà de Pilgrim's Rest, entre les deux montagnes qui bornent l'horizon là-bas en face de nous. Demain ce sera un intéressant sujet d'études que de les parcourir.
Je me suis fait raconter l'histoire de ces champs d'alluvions par un des tout premiers pionniers, un Français, ce qui peut paraître extraordinaire; mais c'était un Savoyard, et les Savoyards sont partout, comme les Écossais. Ces montagnards aiment à changer d'horizon, et celui-là a vu ceux d'Australie et de la Nouvelle-Zélande, après ceux du TransvaaI.
C'est à la fin de 1872 que vinrent les premiers pionniers de Lydenburg; Cari Mauch, l'explorateur allemand, avait signalé la présence de champs d'or dans le TransvaaI dès 1868, mais il parlait du Murchisoo
Range. Les alluvions furent trouvées en cours de route par des Ecossais. Le premier champ découvert fut celui de Mac Mac, et il le fut par l'Écossais Mac Lachlan. Tous les autres en sont voisins, sur les pentes qui séparent le grand plateau central du bas pays, à une altitude variant de treize cents à quinze cents mètres, dans un pays montagneux arrosé par des rivières et des cascades.
Plusieurs de ces cascades sortent de cavernes creusées dans les rochers ; Tune de ces cavernes, à Mac Mac, est longue de plusieurs kilomètres. C'étaient là les caves où les noirs cherchaient un refuge dans les guerres entre tribus, ou avec les blancs. Il y en a de pareilles dans lesMatoppo Hills, près de Buluwayo, et elles ont rendu aux noirs les mêmes services tout récemment. Ce sont les lits abandonnés d'anciennes rivières.
Ce nom bizarre de Mac Mac mérite d'être expliqué. La première cantine établie sur les champs d'alluvions était habitée par sept Ecossais, tous des Mac quelque chose. Réunis un soir sous leur tente et discutant le nom à donner aux nouveaux champs d'or, l'un d'eux, Mac Lachlan, fit adopter celui de Mac Mac, pour bien en marquer l'origine écossaise et de façon à satisfaire tous les Mac présents. Les premiers nuggets qu'ils découvrirent restèrent longtemps les plus beaux du district de Lydenburg, et ne furent éclipsés que par ceux de Pilgfim's Rest.
184 RHODÉSIE £T TRÂNSVAAL.
En avril 1873, on avait trouvé une série de pépites ou nuggets valant ensemble environ 800 francs, et ces découvertes étaient faites avec les moyens les plus barbares, par des gens sans expérience et sans ressource pour vivre, dans un pays d*un abord alors très difficile, car il n'y avait pas de routes, ni d'habitants blancs; mais ce pays était très sain, à cause de son altitude élevée. On trouvait Tor à soixante ou quatre-vingts centimètres au-dessous du sol, sous une terre rouge argileuse, dans un gravier formé de quartz, de calcaire siliceux, de débris schisteux, etc. Après les succès venaient les revers, et il se passait de longues semaines sans qu'on fît aucune trouvaille.
La découverte de Mac Mac fut suivie de celle de Pilgrim's Rest, puis de celle de Spitzkop. Bientôt Pilgrim's Rest clFuça tous les autres champs d'alluvions. Dans cette crique, longue de plus de six kilomètres, on trouva d'abord des pépites de 16 et de 22 onces, valant près de 100 francs Fonce, car Tor était très pur. Les plus belles pépites furent ensuite de 30, de 60 et de 120 onces, et enfia une de 24 livres, qui demeura la plus considérable. On trouvait aussi de Tor en poudre qu'on apporta peu à peu par kilogrammes à Pretoria. Certains mineurs en recueillirent plus d'un kilo dans une seule journée. La principale difficulté consistait à remuer les gros blocs ou boulders situés dans les alluvions ; il y en avait de gros comme des maisons, on les
minait sur le côté et par-dessous pour pouvoir les culbuter ensuite. C'est là-dessous que Ton faisait les plus belles trouvailles; Tor s'accumulait sans doute, arrêté par ces blocs qui faisaient un sluice naturel.
Un prospecteur nommé Barringlon trouva dans une crevasse de ce genre sept kilogrammes et demi d'or. Dans une roche dioritique traversant la crique, Hosten ot May trouvèrent en J875, en moins d'un an, de l'or pour 12,000 livres sterling. On avait divisé la crique en claims de cinquante pieds sur cinquante. \^otre Savoyard, en reprenant en troisième main les daims de Barrington avec de meilleurs outils et à plusieurs mètres plus profondément trouva moyen de laver plus de 100 onces par jour pendant quelque temps; il ne trouvait que des nuggets depuis 7 ou 8 grammes jusqu'à 13 et 14 onces. Souvent, l'or était noir, recouvert d'oxyde de fer.
En 1874, et surtout en 1875, il y eut jusqu'à deux mille mineurs à Pilgrim's Rest et à Mac Mac. On se rend compte actuellement du grand travail qui a été fait, en parcourant les criques de Pilgrim's Rest et des rivières environnantes sur des kilomètres de longueur. On voit encore les coupures nettes marquant les dimensions des anciens claims. A mesure que l'on s'éloignait du centre de la crique, la couche de terre à transverser était beaucoup plus considérable et l'alluvion plus pauvre, de sorte que petit à petit on renonça à trop
Id6 HBODESIE ET TRANSVÂAL.
s'éloigner de la ligne centrale. En outre, la richesse en or était loin d'être uniformément répartie dans la crique; même dans la zone centrale, il y avait seulement des poches riches.
En 1874 on chercha au nord de Pilgrim's Rest, en aval sur la Blyde River et ses affluents, et Ton découvrit les champs d'or et les alluvions de Waterval et de Rotonda, actuellement Lisbon-Berlin et Fraukfort. On y trouva quelques nuggets, mais ils ne valurent jamais ceux de Pilgrim's Rest. Ce furent notre Savoyard avec un Français, French Bob, et un Américain, Willie Yankee, qui travaillèrent les premiers à Rotonda Creek ; ils n'y trouvèrent que de Tor fin, pas de nuggets, et cet or valait beaucoup moins que celui de Pilgrim's Rest : il était mêlé de cuivre et d'argent. Un certain Gills trouva plus tard, près du sommet de la montagne, un i)ouIder de diorite décomposée. Mais il ne soupçonna pas le reef de Frankfort, situé à quelque cent pieds plus bas.
On trouvait aussi des alluvions plus près dePilgrim's Rest, à Colombian Hill. Quatre Colombiens recueillirent d'abord un nugget de 24 onces tout près de la surface, puis ils tombèrent sur du quartz soyeux et de l'or fin, mais en faible quantité.
Les découvertes de Spitzkop et de Ross Hill étaient aussi loin de valoir celles de Pilgrim's Rest. A Ross Hill l'alluvion était située d'une façon tout à fait
PILGRIAl'S REST. 187
curieuse et difficile à expliquer. Elle s'étendait sur les pentes d'une montagne et jusqu'au sommet^ plus iiaut que tous les terrains environnants.
Les prospecteurs, en s'éloignant vers le sud, après que les champs d'alluvions de Lydenburg leur furent fermés par les Boers, en découvrirent de nouveaux au DeviFs Kantoor (la montagne du Diable), aujourd'hui Barretts, et Cœtzestroem, puis ils tombèrent sur les filons aurifères de la vallée de Kaap, encore en exploitation aujourd'hui, et dont fait partie la fameuse Sheba.
Lorsque les capitalistes anglais arrivèrent à Lydenburg en 1879-80, après les guerres des Boers, ils trouvèrent encore quelques mineurs présents. Un certain M. Benjamin demanda la concession de tous les terrains de Mac Mac et de Pilgrim's Rest. Il l'obtint, mais à condition de payer une compensation à tous les mineurs présents. Plusiei^rs de ceux-ci obtinrent des sommes relativement considérables, et encore sans soupçonner la valeur des terrains qu'ils occupaient et où l'on trouva plus tard de riches filons aurifères. C'est ainsi que commença la puissante compagnie minière qui possède aujourd'hui la plus grande partie des régions aurifères de Lydenburg et les exploite avec succès.
Le colonel North obtint de même la concession de Waterval et fonda la compagnie de Lisbon-Berliu.
Ainsi Lydenburg fut fermé aux mineurs tl'allu-
vions. Ils en avaient cependant relire, selon les calculs qui ont été faits, plus d'un demi-million sterling, soLt douze millions et demi de francs.
Quelques-uns de ces mineurs avaient en outre commencé aussi la découverte des filons aurifères. Le premier fut un Portugais nommé Barcello; il trouva le reef de Brown'sHill, àcôtëde Pilgrim'sResl. En 1875, ayant enlevé Talluvion, il trouva encore de For fin dans la roche située au-dessous : c'était comme une racine de Talluvion; il se mit à faire un tunnel et suivit le filon, mais il ne recueillit que de Tor fin, et, avec ses procédés rudimentaires, il en perdait plus des Irois quarts; aussi il abandonna ce travail. Les frères Lochhcad, qui essayèrent après lui, cassaient le quartz à la pelle et le lavaient à grande eau sur des sacs et des couvertures. Cela donne une idée des moyens barbares employés faute de ressources.
La première batterie de cinq pilons fut érigée par notre Savoyard à Broxtrn's Hill ; elle était mue par une grande roue hydraulique, et servit à essayer les preiiiers filons lorsque M. Benjamin vint pour les acheter. Bizarrerie de la destinée, cette batterie est maintenant à plus de quatre cents kilomètres de là, à Pigg^s Peal:, au Swaziland, et pourtant elle avait coûté de l'argent et de la peine pour venir à Pilgrim's Rest. On découvrit aussi un filon de quartz à Mac Mac, et on le travailla avec cinq pilons. La crique de Mac Mac était
PILGRIMS UEST- 189
moins riche que celle de Pilgrim's Rest, mais elle se prêtait beaucoup mieux au lavage hydraulique sur deux à trois kilomètres, car la pente est plus forte; il en est de même pour celles de Spitzkop et Ross Hill. Il n'y a plus aujourd'hui que quatre ou cinq mineurs dans ces différentes criques autrefois si animées, et que ces souvenirs rendent maintenant si intéressantes à parcourir.
J*ai passe à plusieurs reprises à Pilgrim's Rest, j'ai fait le tour de tous ces vallons d'alluvions encadrés dans les pentes vertes des montagnes, et toujours avec un' véritable plaisir de me retrouver dans un pays qui ressemblait au mien. Je suis sûr que cette raison a contribué à y attirer autrefois les Écossais et les Savoyards, de sorte que l'imagination et le sentiment de la nature auraient conduit, quelque invraisemblable que cela paraisse, à la découverte de Tor.
A Clewer, il y a des ravins d'une fraîcheur délicieuse, entre' de très hautes parois presque à pic et pourtant recouvertes d'arbustes vigoureux ; au fond de l'un d'eux se précipite une cascade haute de plus de cinquante mètres : cela vous repose du soleil d'Afrique, qui n'est pourtant pas encore si terrible, dans ers régions. Ailleurs, c'est une rivière d'une eau magnifique qui coule au pied d'escarpements rocheux ou entre des rives de gazon.
Des sommets des montagnes qu'on appelle Jubilée ou bien Ophîr, la vue est splendide sur cette mer mou-
tonnée, aux immenses vagues vertes à perte de vue, les unes escarpées et où font saillie les rochers, mais la plupart couvertes d'herbes et de fleurs, séparées par des ravins où s'abritent les arbres avides de chercher Peau et la fraîcheur.
Il y a tant de filons mis à jour dans ces montagnes, qu'on leur a distribué les noms de toutes les lettres grecques, sauf Oméga comme pour dire que le dernier n'est pas encore trouvé. Au surplus, ce ne sont que des affleurements divers d'un même filon plus ou moins irrégulier et dont certaines zones seulement sont fort riches.
Pour aller à Frankfort, on traverse à mainte reprise la Blyde River aux capricieux méandres, ou bien on suit à flanc de coteaux des pentes verdoyantes audessus de rochers surplombant à pic le lit de la rivière. Ce sont de charmantes heures à cheval. Près du chemin, dans un ravin, s'abritent pittoresques quelques fougères arborescentes de deux à trois mètres de hauteur, seul souvenir des pays tropicaux. C'est un plaisir de les contempler à l'aise sans soufi^rir de la chaleur, dans un pays où les hivers sont même froids. Puis ce sont d'autres cascades, et de vraies forêts au sol de gazon qu'on traverse pour gravir les montagnes.
C'est en traversant les rares forêts des criques et des ravins de Rotonda et de Pilgrim's Rest que j'ai senti les premières fois, en Afrique, que ce sol d'herbes
et de fleurs sous cette voûte de feuillages, quelque courte qu'elle fût, m'était familier et sympathique ; je m'étais bien souvent défendu d'admirer ces vastes prairies qui font le haut plateau du Transvaal; malgré leurs beaux horizons, je les trouvais trop grandes sous le soleil de midi, et la peine de les parcourir, même à cheval, faisait plus que compenser leur beauté trop vaste. Je ne foulais pas le sol sans fatigue; ici, au contraire, la fatigue n'existait plus, il y avait des eaux et des ombrages, ceux-ci bien que clairsemés, et cela suffisait pour que je les admire et que je m'incline volontiers vers les herbes et les fleurs pour mieux les contempler.