CHAPITRE XII
Les beaux horizons accompagnaut les beaux paysa ges sont surtout ceux que l'on voit en allant à Mac Mac et à la rivière Sabie. Il ne faut pas prendre le chemin que suivent les voitures pour faire ce trajet; il faut suivre à cheval le sentier des crêtes. Quelles diversités d'aspect! D'abord on monte jusqu'à dominer toute la crique de Pilgrim's Rest, et à embrasser d'ensemble les montagnes qui renferment tous les filons : les extrémités de la crique, ravins enfouis sous les arbustes» ont l'aspect solitaire de nos hauts ravins des Alpes. Pour franchir les cimes qui séparent les eaux de la Blyde, qui coule au nord, de celles de la Sabie et des rivières qui coulent à l'est vers l'océan Indieu, on longe longtemps à flanc de coteaux des pentes pleines d'herbes où, de temps à autre, intervient la naissance d'un rivulet dans lequel se baignent quelques fougères arborescentes, ces plantes d'une inouïe délicatesse de
travail. Ailleurs ce sont des bosquets d^arbres, le sugarbush. Et même voici la forêt de Stanley, de grands arbres tout à fait, où Tombre est profonde et qu'on ne franchirait pas, avec les lianes qui les enchevêtrent, sans un sentier frayé pour mieux abattre ces pauvres arbres si rares. Elle n'est pas bien grande pourtant, cette forêt, un mille de longueur, et puis Thorizon se découvre tout à fait.
A droite, ce sont les plus hautes cimes du Transvaal, le mont de Mauch, ou Mauch's Berg, dépassant 2,500 mètres, une succession de croupes vertes avec de rares rochers en saillie : devant nous, à Textrême horizon, une autre série de hautes montagnes, les monts Henderson, Moodie's, Spitzkop. Mais c'est à gauche que le spectacle est le plus curieux et original, sur les monts de Drakensberg.
Ces monts sont encore beaucoup plus bas que nous; dans le champ de notre vue, ils forment une ligne presque ininterrompue qui s'étend de la pointe de Spitzkop, à peine visible, jusqu'à celle de Graskop, déjà derrière nous. C'est un plateau vert très régulier incliné vers nous, d'une pente extrêmement douce, où coulent des rivières, celles de Mac Mac et de la Sabie, tandis que les sommets de ces pentes sont coupés, à deux intervalles, d'échancrures en éventail également régulières, du moins à cette distance, et où se déversent les rivières de Mac Mac et de la Sabie ; ces échan-
crurent donnent naissance à des ravins immédiatement escarpés et à de splendides cascades que nous verrons plus tard; leur profondeur nous est révélée déjà par deux promontoires de nuages en flocons d'ouateéblouissanté qui font saillie dans les échancrures, tandis qu'an delà c'est une mer infinie d^autres flocons blancs qi.i viennent caresser le rebord allongé des hautes falaises du Drakensberg. C'est un spectacle d'une beauté siogulière et qui m'a captivé; je n'en aurais jamais eu l'idée, et je voudrais pouvoir la rendre.
Beaux et curieux pays que ces bords du Mac Mac River et de la Sabie, à la fois montagne et plaine. L'on y jouit de la vue de hautes cimes écrasantes, et aussi des immenses horizons qui sont l'apanage des sommets. C'est comme un premier degré entre le bas pays et le high feld ou les hauts plateaux; le climat y est admirable, et les eaux y sont magnifiques de fraîcheur, de limpidité et d'abondance, les cascades s'y précipitent entre les feuillages, les ravins ont des arbres : c'est un paysage alpestre avec plus de soleil et un caractère plus spécial et peut-être plus grandiose, à cause de l'immense étendue de ces montagnes qui sont la ceinture d'un continent gigantesque.
Il y a d'autres forêts vierges, trop courtes malheureusement, à traverser pour descendre les ravins vers les plateaux de Mac Mac et de la Sabie. Avec un cheval qu'on traîne derrière soi, car les branches sont trop
liasses, il faut choisir son sentier à travers les lianes, les racines, les ruisseaux et les herbe. Mais on s'attarde à plaisir, le soleil ne donne plus sous ces voûtes. Kt au delà, quelle splendeur de végétation des herbes et des fleurs ! Elles nous dépassent, même à cheval, et s'inclinent sous notre passage. La route qui suit le plateau de Mac Mac à la Sabie s'allonge sinueuse entre ces herbes folles, faite uniquement pour le passage des chariots. Quelques ruisseaux la coupent jusqu'à ce qu'il faille bientôt traverser la majestueuse Sabie dont le lit, avant les chutes, a plus de soixante mètres de largeur.
Ces chutes sont plus grandioses que celles de Mac Mac. La masse d'eau qui se précipite est bien plus forte. Dans cette échancrure de grès semés de broussailles, les vingt-cinq mètres de hauteur de la cascade sont comme un cristal éblouissant de transparence et de fraîcheur, au pied duquel Técume blanche est surmontée de l'arc-en-ciel enécharpe sur toutes les gouttelettes qui s'en écartent. Puis, à quelques mètres, c'est le calme d'un lac profond dans de hautes parois à pic, mais bientôt et peu à peu la rivière reprend son allure et sa largeur primitives pour parcourir des gorges ombreuses et resserrées, semées de rocs et de broussailles ; elle va descendre ainsi plus de six cents mètres, de cascade en cascade, jusque dans les bas pays où nous ne la suivrons point*
II y a une jolie auberge sur les bords de la Sabic, abritée de quelques arbres, dans une plaine verdoyante, appuyée sur de hautes montagnes vertes aussi; c'est un site où Ton aime à se reposer, après la superbe chaleur de ces journées où le soleil vous frappe d'aplomb. Ce n'est pas que l'atmosphère soit brûlante; au contraire, l'air est toujours frais et remué, mais les rayons du soleil se font sentir sur la figure et sur les mains, cela devient une volupté, et l'on est réellement à la fois hnllé de soleil et de joie quand on parcourt une telle splendeur de nature. C'est une volupté non moins grande ensuite de se plonger dans d'abondantes eaux fraîches, comme celles de la Sabie, à l'aube du jour, quand toutes les herbes sont couvertes des diamants de la rosée.
Un peu plus loin, au pied même de la montagne de Spitzkop, qui dresse un étroit rocher vertical au sommet de ses pentes vertes, j'ai goûté un repos non moins agréable dans une ancienne ferme boer. Je ne parlerai pas des alluvions aurifères qu'on travaille en cet endroit avec des monitors hydrauliques, comme en Californie, bien que cela soit un coup d'oeil pittoresque, ces puissants jets d'eau réunis ensuite en rivière dans les sluices.
La maison est isolée de ses dépendances, écurie, ferme, etc., dans une sorte de parc planté de pins, de cyprès et de grands arbres^ et entourée de parterres de
fleurs. Le perron s'élève entre deux fougères arborescentes. L'ancien jardin est devenu une forêt vierge, car on ne s*en occupe plus, et il y a une vraie forêt d'eucalyptus tout autour et en face de la maison. Vraiment on n'est plus ici dans le pays de Tor, bien que ce soit un directeur de mines d'or qui habite cette maison : celui-ci en paraît bien revenu, d'ailleurs, de la fièvre de l'or ; il me dit qu'il ne pourrait plus supporter la vie de Johannesburg, et qu'il est tout à fait bien ici avec ses nègres et ses animaux : chevaux, chiens et chats. Une visite cependant ne l'ennuie pas trop de temps à autre, mais je comprends bien son amour de la solitude, dans la soirée charmante que nous passons, où ne nous arrive aucun bruit, sous la véranda fleurie. C'est un Écossais, un Mac, et, chez ces montagnards, rhospitalité est proverbiale : c^ Mettez vous at home w , vous disent-ils.
De grand matin, je le quittai, et il poussa la complaisance jusqu'à me donner, pour me guider à une autre mine à sept heures de distance à cheval, le domestique qui lui était le plus utileet que j'étais oblige de garder deux jours. Qu'elles sont belles et variées, ces matinées d'Afrique! Ce matin-là, un brouillard blanc descendait des pentes des montagnes; et ces gazons couverts de rosée, se perdant dans la brume à faible distance, me rappelaient, à s'y méprendre, nos régions solitaires des Alpes, ces rc^jions voisines des
sommets, vertes aussi et souvent ensevelies dans la brume; il faisait frais, et nous pressions nos chevaux. A cette heure, le petit village, ou plutôt les quelques huttes de tôle de Spitzkop, lorsque nous les traversâmes, étaient plongées dans le sommeil. Les Anglais ne sont matinaux nulle part.
Mais à mesure que le soleil montait sur Thorizon, le brouillard se dissipait, et la journée devenait radieuse. Les champs d'alluvions de Ross Hill, presque abandonnés maintenant, — on n'y voyait qu'une cabane et quelques arbres, — mirent un accord pittoresque, par la teinte rouge des terres remuées, dans la symphonie des verts qui ne cessait de se dérouler. Il semble qu'un paysage soit plus solitaire encore lorsque l'homme y a passé, puis l'a abandonné. Loin d'être en plaine, ces champs d'alluvions de Ross Hill s'étendent sur les flancs d'une montagne presque jusqu'à son sommet, et les débris descendent jusqu'au torrent qui roule au bas des pentes.
Bientôt ce fut la montée qui commença. Nous avions à gravir un de ces trois colosses voisins, de 2,600 à 2,800 mètres, qui s'appellent le Mauch'sBerg, leHendorsonBerg, et le Moodies Berg. On confond indififéremment leurs noms. Je crois pourtant que c'est le Moodies Berg que nous montions.
Cette montée était interminable, je croyais n*envoir jamais la fin. Le sommet, avec la route suspendue à
soD flanc, se dressait toujours au-dessus de nouveaux contreforts qui recelaient des vallons creux où il fallait redescendre. On a appelé ces contreforts les Devils Knuckles. Ce mot de u Knuckles )) signifie le dos de la main fermée, les monticules de chaque articulation. C'est le diable, en eflet, d'en venir à bout de ces ramifications de montagnes. Chaque fois qu'on en a gravi une, la vue est plus belle, mais le Moodies Berg se dresse plus haut. Il y a des torrents à traverser; une cascade tombe là-bas devant nous, aussi immobile que la cire qui aurait coulé d'un cierge. Des troupeaux paissent sans pâtres et ne se dérangent pas quand nous passons.
Nous croisons une seule hutte de nègres dans ces immenses paysages. Il faut cependant s'arrêter pour laisser reposer nos deux chevaux qui sont rendus, et tirer le breakfast du fond de sa sacoche de cuir. Il est onze heures, et voilà cin:/ heures que nous avons quitté l'Écossais de Spitzkop. Pour s'abriter des rayons solaires, c'est en vain qu'on cherche une roche assez volumineuse pour projeter de l'ombre; heureusement il fait de la brise et l'on brave le soleil.
Du sommet du Moodies Berg, plusieurs torrents s'écoulent, et l'on s'y désaltère avec avidité, hommes et chevaux : on dirait un glacier qui se fond, comme au sommet du Simplon ou du Saint-Bernard. Mais il n'y a pas de glacier ici ; seulement, le sommet du Moodies Berg est un vaste plateau où l'eau peut trou-
ver des réservoirs naturels» et nous voici enfin sur ces plateaux balayés par les vents.
Les détours continuent à travers des crases, mais il n'y a plus de vraies montagnes autour de nous ; ce ne sont que des monticules. Dans le lointain seulement, à travers une échancrure, nous avons reçu un dernier rayon des bords de la Sabie tout baignés de soleil, et cela nous a fait sentir notre altitude.
J'allais voir une mine qui s'appelle Nooitgedacht, (c'est-à-dire « pas pensé » en boer). En effet, je n'aurais jamais pensé à aller chercher de l'or dans un endroit pareil. A notre droite s'enfonce brusquement un ravin profond dont les deux côtés sont d'égale hauteur, avec un sommet aplati. Les parties supérieures sont des parois à pic, formées de rochers verticaux ; à leurs pieds, les pentes s'abaissent progressivement en arcs de cercle formés d'éboulis que percent des broussailles. C'est une figure géométrique que ce raviu, et Ton en sent venir de la chaleur renvoyée par les rochers. Il m'a fait l'eflet d'une chaudière. Nous nous y enfonçons, à travers ces éboulis de rochers à arêtes vives où les chevaux trébuchent et poussent des soupirs de soulagement quand un passage difficile a été franchi, et ils sont nombreux. Cela dure longtemps. Au fond cependant il y a un torrent et des arbustes, on espère une amélioration, mais en vain : c'est toujours la fournaise ; plusieurs fois j'étais sur le point
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de retourner en arrière, me demandant si mon nègre me trompait, il me semblait impossible qu'il y eût une mine au bout d'un chemin pareil. Au bout d'une heure, après avoir franchi deux fois une forte rivière, le vallon s'élargit, et enfin voici des maisons en tôle, et la brise qui souffle, nous poussons le dernier soupir de soulagement. C'est dimanche, et je trouve chez lui un brave directeur de mine qui parle français, m'accueille d'une façon charmante: c'est un Canadien. La rivière m'offre un bain limpide admirable, le jardin a des arbres, la fraîcheur du soir arrive, c'est un vrai paradis après ce passage dans une fournaise. Il paraît que cet endroit est un des plus sains du Transvaal.
J'ai passé là deux jours trop courts ; les bains de rivière surtout excitent des regrets quand on est à Johannesburg, et le Spekboom est une belle rivière, sans être aussi forte que la Sabie. Dans une visite à cette mine de Nooitgedacht, nous avons passé à deux pas d'un énorme mamba, le serpent le plus dangereux de l'Afrique du Sud. Il se tenait la tête dressée en l'air, et à première vue je le prenais pour une racine d'arbre. Quand il nous vit revenir avec des intentions hostiles, il se glissa à travers les herbes dans un tas de pierres, et nous le perdîmes de vue. Mon Canadien se promit de venir le soir même faire sauter son repaire à la dynamite.
Je revins seul de Nooitgedacht à Lydenburg, à travers le ravin terrible, obligé de faire Tascension à pied, mon cheval ne pouvant tenir debout sur ces rocs poiutus. Mais la descente sur Lydenbiirg, à travers les prairies, fut charmante; tout au loin, Lydenburg semblait un bouquet d'arbres perdu avec quelques autres dans Timmense vallée verte; peu à peu les arbres grandirent, les maisons s'écartèrent, je retrouvai la prairie entourée de saules pleureurs où s'élève isolée TégUse en pierre, puis Thôtel où j'avais déjà passé plusieurs fois. J'ai décrit la région qui m'a tant intéressé à parcourir, celle que j'aime le mieux dans le Transvaal, et que je reverrai toujours volontiers.
A Lydenburg il y a des gens charmants. Je trouvai au club des prospecteurs ravis d'entendre jouer Grieg et Beethoven au piano. Qui le croirait! L'on est plus près de la nature ici qu'à Johannesburg, et cela peutêtre exerce une influence sur l'esprit qui n'est plus tendu uniquement sur les questions d'affaires et de bourse. L'on se laisse charmer doucement par la nature et par l'harmonie. Le lendemain matin je reprenais le coaeli pour Machadodorp et de là pour la ville de l'or, mais j'emportais un regret de Lydenburg.