CHAPITRE VI
BULUWAYO ET LE MATABELELAND.
De Salisbury à Buluwayo par Gwelo. — Je quilte^ rai Salisbury pour Gwelo le 7 novembre par le coacli ; ces derniers jours, à Salisbury, nous avons un diner d'adieu entre quelques Français, au Commercial Hôtel, qui est tenu par un Hongrois. On boit du bourgogne et du Champagne, et pour un hôtel improvisé au milieu de TAfrique, ce n'est vraiment pas mal. Nous avons aussi une soirée chez M. Pauling, le ministre des mines du Charterland; nous n'aurions jamais cru voir d'aussi beau monde; les messieurs en habit noir, les dames, fort clairsemées, il faut l'avouer, mais en riches toilettes. L'éclairage est très réussi, et de la grande galerie qui fait le tour de la maison, il se projette à grande distance des lueurs de fête jusqu'au fond des bois sans fin qui prolongent directement la villa. Le piano est presque juste, et à voir les valses et les quadrilles, il est impossible de se croire en Afrique.
BULUVVA\0 ET LE MATABELE LAND. 97
Nous avons fait déjà avec notre chariot à bœufs, qui est resté chez un fermier de Salisbury, une partie de la route de Salisbury à Fort Charter; dans notre excursion à Hartiey Hills, nous sommes allés en eOet jusqu'au passage de la rivière Hanyani. Ce soir nous y arrivons à la nuit noire, vers onze heures, et nous y prenons avec nous un jeune homme qui allait à Thôpital de Buluwayo, en convalescence d'une fracture de la cuisse. Jusqu'à ce moment, j'étais plutôt à l'aise pour dormir sur la banquette d'avantdu coach, oiinous n'étionsque deux, mais je fus trop heureux de lui laisser un angle pour qu'il pût étendre sa jambe et s'appuyer sur mou épaule, moins dure que les parois de bois de la voiture. On aime à s'entr'aider en Afrique ; j'en ai eu besoin plus d'une fois, et j'ai toujours rencontré une sympathie sincère chez cette population anglaise du Chaterland.
Ces diligences sont aussi confortables qu'elies peuvent l'être pour le service qu'elles font; elles viennent d'Amérique, où Ton a acquis l'expérience de les faire, depuis celles de la Californie et du Colorado. Ce sont des voitures de style Louis XIV portées sur de grandes roues et des ressorts en cuir, qui sont plus doux et no peuvent se briser sous les chocs. L'extérieur est peint en rouge et orné de dorures; le siège, très élevé, a place pour trois personnes, un cocher blanc, un Hottentot, et un domestique nègre. L'impériale est réservée aux colis, il y a place cependant pour quelques voya-
98 RHODÉSIE ET TRAXSVAAL.
geurs, une place peu enviable par le froid de la nuil, la chaleur du jour, la dureté et les mouvements désor donnés du siège. A Tintérieur, il y a place pour douze personnes sur des banquettes en cuir jaune; celles d*avantet d'arrière ont seules des dossiers; sur celles du milieu, on est réduit à appuyer le dos contre une courroie de cuir tendue de chaque côté et suspendue au plafond. A ces places, il est impossible de dormir; aux autres, c'est déjà très difficile.
Après l'Hanyani, on traverse TUmfuli, où il y a fort peu d'eau, car les sources sont proches, et bientôt on tombe dans un sable très profond; comme sur la route d'Umtali, il est impossible d*aller vite. Les Anglais disent que la route est lourde; c'est plutôt la voiture qui s'alourdit considérablement dans ce sable. Puis la forêt fait place au terrain découvert, Vopen veldt.
Fort Charter n'est qu'un hameau de paillottes, des huttes rondes en terre et bois recouvertes de chaume. Je vais déjeuner en donnant le bras à mon pauvre boiteux, qui me témoigne de la confiance et commence à me raconter son histoire, une courte histoire : il n'a pas dix-huit ans ! Avant de remonter en voiture, nous allons voir la rivière qui arrose Fort Charter; elle coule entre les herbes et les broussailles, et son eau lente et limpide est plaisante à la vue.
En partant, nous croisons des groupes d*élans; j'ai bien une carabine au fond de la voiture, mais nous
BULUWAYO ET LE MAT ABELELAXD. 99
n*avons pas le temps de tirer, les mules fraîches vont au galop. A dix milles environ, il faut qu'elles calment cette belle ardeur, Tessieu d'avant s'est rompu. Nous restons huit heures en pleine campagne pour le réparer, fort heureux que cela ne soit pas arrivé la nuit. Notre noir part au galop sur une mule pour Fort Charter chercher un autre essieu, mais quand il revient, au bout de six heures, sans rien rapporter, nos cochers ont réussi à fabriquer un nouvel essieu avec des troncs d'arbres coupés à la hache; faute de clous, il est maintenu par des cordes et des courroies. En attendant, nous avons passé agréablement le temps avec un jeune mineur australien de vingt-cinq ans environ qui a un type français, et dont la gaieté communicative paraît bien être aussi d'origine gauloise. Il nous raconte des histoires impossibles qu'on suit à mesure sur sa figure si mobile.
C'est toujours le sable, sur ce haut plateau qui sépare les eaux du Zambèze de celles de la Sabi : on traverse des sources de rivières, à sec le plus souvent. Il y a des taches boisées, rarement de vraies forêts, et le plus souvent les arbres sont malingres; quelques collines n'atteignent pas cent mètres de hauteur, ce sont les Intabas Insimbi ; il y a là des kraais mashonas. Près de la rivière Umniati, qui n'est qu'un lit de sable, il y a quelques ruines. C'est ici la frontière entre le Mashonaland et le Matabeleland.
100 HHODËSIE ET TilAKSVAAL
On traverse la rivière Sabakwe, où Peau forme des bassins assez profonds ; un canot est attaché en cas de besoin près d'un relais où il y a un magasin de vivres et quelques huttes; après déjeuner, nous allons voir la rivière, qui se perd au loiu dans des collines boisées où Ton a mis à jour des quartz aurifères, les premiers que nous voyons au Malabcleland.
La contrée continue à èlrc très boisée jusqu'à Iron Mine, avec de larges clairières dans les bois et au bord des rivières, formaut de beaux pâturages. Iron Mine, ou la mine de fer, est une colline entièrement formée de minerai de fer, surgissant des bois et des pâturages. C'est là l'embranchement de la route de Victoria au Mashonaland. Les pays que l'on traverse pour y aller rappellent tout à fait ceux que nous avons décrits au Mashonaland. Les vallées et les collines de Selukweet Tebekwe valent, comme paysages, celles de Mazoé.
Les ruines de Victoria, — Nous décrirons ailleurs Victoria et les fameuses ruines de Zimbabyé, qui se trouvent à seize milles de cette station. Nous dirons seulement ici que ces ruines fout une vérilable impression : la grandeur de l'enceinte circulaire, qu'on appelle un temple ou un labyrinthe, en impose. Quant à la question de leur origine, elle est encore si indécise qu'il est difficile d'en parler; dans tous les cas, il n'y a aucun travail d'architecture qui permette de les attribuer à un peuple avancé en civilisation. Les noirs
BULLWAYO ET LE MATABE LELAND. 101
ont une tradition qui en rapporterait la fondation h une race jaune. S'agit-il des Malais, qui ont des descendants en Afrique et à Madagascar? On les attribue aussi aux Arabes. J. T. Beut, qui est venu en mission à Zimbabyé et a consacré un ouvrage à ces ruines, semble vouloir en faire Tceuvre des Pheuiciens.
Revenant à notre arrêt d'Iron Mine, nous partons pour Gwelo. La plaine s'ouvre très large aux sources du Rhwe-Rhwe, mais Therbe est maigre. A la nuit tombante, nous voilà assaillis par des nuages de sauterelles; elles se précipitent dans Tintérieur du coach, d'où on a peine à les chasser. Il y en a d'aussi grosses que des moineaux, et comme on les voit à peine, qu'elles n'y voient pas non plus, elles vous pénètrent dans le col et dans les vêtements, et ces nuages recommencent plusieurs fois.
Avant de s'endormir, mon jeune camarade me raconte l'accident qui a causé sa fracture, une chute de cheval sur la route de Mazoé; il y a quatre mois qu'il est à l'hôpital de Salisbury, et il va à celui de Buluwayo achever de se remettre et se distraire un peu. Il me parle de la Suisse, où il a fait un voyage avec sa famille; il a vu plusieurs des sites magnifiques que je connais dans les Alpes, et il a du plaisir à en parler à quelqu'un que cela intéresse. Il est encore bien faible ; aussi je lui promets de le recommander à un Père Jésuite que je connais à Buluwayo, qui s'oc-
cupe de riiôpilal et qui lui témoignera beaucoup de bienveillance.
Mais que vient-on faire seul, à cet âge, dans ces nouveaux pays? Ces Anglais ne se comptent pas pour quelque chose; ils ont en cela un peu de Timpassibililé admirable des animaux devant la douleur ou devant la mort. Ainsi sont nos mules, qui galopent pendant des milles et des milles, ne sentant ni la fatigue, ni les coups de fouet, qui mourront à la peine et sur la route, comme le marquent les nombreux cadavres qui jonchent le sol de temps à autre. Les relais sont pourtant fréquents; leur intervalle ne dépasse pas deux ou trois heures. Chaque arrêt pour atteler et dételer les dix mules ne demande que cinq à six minutes. On peut se faire une idée des frais d'un pareil service par le nombre des mules et des relais,et par la fréquence des accidents.
Gwelo. — Gwelo, où nous arrivons tard le soir du jour suivant, est au bout d'une longue plaine dépourvue de bois ; la rivière Gwelo est à sec, sauf des flaques d'eau stagnantes, des marais. La ville, ou plutôt la station, n'est qu'une large rue avec un hôtel en bois où il fait cucore chaud ce soir. Au delà, les bois maigres reparaissent, bordant des collines toutes noires sur Thorizou au clair de lune. Mon compagnon est un peu fatigué; il va se reposer quelques jours à Gwelo, et prendra un autre coach pour Buluwayo. Je lui .dis adieu à l'hôtel où nous dînons ensemble ; sa