ROBERT RAYNAUD
Obs. 1. — C’est en septembre 1928 que, pour la première fois, nous voyons M. H.. âgé de soixante-deux ans. Il vient à nous pour des phénomènes douloureux abdominaux semblant siéger plus particulièrement au niveau de l’hypocondre droit.
L'interrogatoire patiemment mené déçoit par l’imprécision des éléments qu'il apporte
La douleur est sans horaire ; elle survient aussi bien avant qu'après les repas : elle n’est pas calmée par l’ingestion d'aliments ou d’alcalins ; 1l semble cependant que la plénitude gastrique soit une circonstance favorable à son exacerbation. La nuit, elle est plus intense, mais essentiellement variable avec les positions, fréquemment elle disparaît lorsque le sujet, dans le décubitus dorsal, élève les bras au-dessus de sa tête et les laisse reposer sur les oreillers. 11 s'endort dans cette attitude, immédiatement réveillé par la souffrance, s’il l’abandonne.
Le siège de cette douleur est imprécis, elle semblerait intéresser l’hypocondre droit, le creux épigastrique, quelquefois l’hypocondre gauche. Parfois, elle est transfixiante, parfois elle affecte le type en barre.
L’appétit est bon, les fonctions digestives s’exécutent normalement. Le sujet est légèrement amaigri. Il modère son alimentation, car il rattache ses algies à une lésion gastrique.
L’exploration physique apporte les résultats suivants :
Foie légèrement débordant non douloureux à la pression, vésicule non perceptible, le signe de Murphy est inconstant, quelquefois positif, souvent négatif, la palpation antéro-postérieure est fréquemment douloureuse. Malgré ces imprécisions, nous pensons à une affection du carrefour sous-hépatique et principalement à une colique vésiculaire fruste à cause même de certains antécédents du sujet.
I] y à trois ans, en effet, le malade à présenté un syndrome épigastrique douloureux particulièrement intense. La douleur était continue, jour et nuit, nullement influencée par l’absorption des aliments, entrecoupée quelquefois de paroxysmes durant plusieurs heures, d’une violence telle qu’ils arrachaient de nombreuses plaintes au patient. Il ne présenta pas de vomissements, mais une anorexle marquée qui entraîna un amaigrissement considérable.
Un examen radioscopique n’apporta aucune précision ; néanmoins, le diagnostic d’ulcus de l'estomac fut posé. Régimes et traitements échouèrent ; au bout de trois mois les phénomènes s’amendèrent et progressivement disparurent.
Il y à un an et demi, nouvelle crise douloureuse siégeant toujours dans la moitié droite de l’abdomen, mais cette fois-ci au niveau de la fosse iliaque droite.
Le début semble avoir été brusque, sans phénomènes généraux, mais les signes physiques furent pourtant assez marqués pour que le médecin traitant, pensant à une appendicite aiguë, fasse mander un chirurgien. Ce der-
Le
nier différa l'intervention ne trouvant aucune indication opératoire. L'alimentation reprise, le syndrome douloureux s’effaça en l’espace d’un mois.
Au surplus, M. H.. est un rhumatisant chronique avéré. La chose est si ancienne qu’elle semble banale pour: lui. D’une manière permanente, 11 éprouve de la difficulté à mouvoir ses articulations qui sont le siège de douleurs et de craquements. Les mouvements sont d’ailleurs limités, principalement au niveau des épaules; l’élévation du bras ne dépasse guère l’horizontale et n’est obtenue qu'au prix de gros efforts et de violentes douleurs.
Fréquemment il éprouve une sensation de griffe interscapulaire et le tableau qu’il en fait évoque celui d’une aortite postérieure.
Par ailleurs, rien de spécial à signaler ; nombreux accidents avec fractures de bras ou de jambes, une colique néphrétique, à l’âge de trente ans, terminée par expulsion de calcul.
Marié, sa femme n’a pas eu de fausse couche et il est le père d’une jeune fille bien portante.
L'examen somatique est négatif : par d’aortite, tension artérielle 12-8 au Vaquez, pas de signe de syphilis nerveuse, le Bordet-Wassermann est négatif.
Nous prescrivons un régime et donnons de l’iode en pensant au rhumatisme chronique, le tout sans grand résultat, semble-t-il, d’après les nouvelles que le malade nous donne de loï en loin.
En mars 1929, il vient nous revoir tout heureux de nous annoncer que dans le but de nous aider il est allé demander à un radiographe de l’examiner entièrement. Il nous confie un volumineux dossier.
Il en ressort que les champs pulmonaires et le système cardio-aortique sont normaux, la déglutition et le transit œsophagien également.
Le remplissage de l’estomac n’a rien de pathologique ; pas de liquide à jeun, poche à air petite, légère ptose gastrique avec bonne mobilité. Les contractions sont normales et indolores, de même que l'évacuation.
Le transit intestinal se fait dans les conditions physiologiques habituelles ; ils n’y à pas de signes d’appendicite.
L'ombre hépatique est indolore ; pas de calcul vésiculaire visible à la radiographie, pas plus que le long de l'arbre urinaire.
Mais les radiographies montrent des lésions de la colonne vertébrale du type du rhumatisme chronique ostéophytique avec la déformation caractéristique des vertèbres en diabolo et des becs de Léri diversement disposés sur les profils vertébraux. La 11° dorsale est spécialement atteinte et présente un crochet semblant partir de la face antérolatérale de la partie imférieure du corps vertébral.
Ce bilan radiologique nous fait songer au diagnostic de rhumatisme chronique vertébral pseudo-viscéralgique multiforme.
En mai, M. H.. fait une grippe sévère avec congestion pulmonaire double. Pendant la convalescence, les douleurs articulaires et interscapulaires s’exagèrent.
En juin, il vient nous trouver pour des crises douloureuses d'apparition récente et de type nouveau : c’est dans les lombes, toujours à droite, que les phénomènes débutent ; ils s’irradient rapidement vers le flanc droit et à la face antérieure de la cuisse du même côté. Ils sont parfois tellement douloureux que le malade ne peut retenir ses cris. Le décubitus dorsal les exagère, la possition assise les atténue le plus souvent ; il semble que la position hanchée gauche ait une influence heureuse sur leur disparition.
A la palpation, les points costo- vertébraux et costomusculaires sont constatés à droite. La palpation profonde le long de luretère est indolente, et cependant, malgré l’absence de phénomènes urinaires, étant donné les antécédents lithiasiques du malade, on serait tenté de porter le diagnostic de colique néphrétique.
Instruits par les examens radiographiques antérieurs, nous concluons nettement à une crise pseudo-viscéralgique du type de la colique néphrétique par rhumatisme chronique vertébral réchautffé par l’atteinte grippale.
Un traitement intensif par iode en injection est institué et les douleurs disparaissent au bout d’un mois.
En résumé, crises pseudo-viscéralgiques successives de types divers ayant pu en imposer
Pour une aortite postérieure ; Un ulcère de l’estomac ;
Une crise appendiculaire ; Une colique vésiculaire ;
Une colique néphrétique chez un sujet atteint de rhumatisme chronique intéressant les membres et le rachis.
Obs. II. — Mme B.., âgée de soixante-deux ans, est envoyée à Alger par son médecin avec le diagnostic de colique néphrétique droite prolongée.
Le début des accidents remonte à avril 1929. A cette époque, elle présente des crises douloureuses au niveau de toutes les articulations, Les articles ne sont ni rouges ni œdématiés. I1 n’existe pas de phénomènes généraux.
Au bout de quelque temps, ces crises s’estompent : mais par contre elle se plaint de douleurs violentes siégeant dans la région lombaire droite. Elles durent plus ou moins longtemps, irradient soit vers le bassin soit vers l’épigastre et nécessitent parfois l'injection de morphine.
En septembre 1929 la malade tente, sans succès, une cure antirhumatismale aux thermes de Rovigo. Cependans, elle souffre continuellement, mais sur ce fond alg:que se détachent des paroxysmes violents survenant sur: tout la nuit.
A l'examen nous sommes frappés par la distension gazeuse abdominale. Nous ne trouvons aucun des signer physiques de la colique néphrétique ; par contre, la ré gion vésiculaire est sensible au palper, ie foie n’est pas débordant, le signe de Murphy est uprécis.
La distension abdominale, un certain degré de dysphagie, les douleurs prenant parfois le type en barre, l’existence d’algie interscapulaire pouvaient en imposer pour une colique hépatique fruste.
Instruits par l'observation précédente, nous pensous au rhumatisme vertébral chronique ostéophytique, et &». d'autant plus qu'il existe une déformation manifeste de la colonne dorso-lombaire réalisant une gibbosité assez prononcée dont le sommet correspond à la 12° dorsale.
L'étude des antécédents ne nous apprend que peu de chose : paludisme il y à treize ans, fièvre typhoïde il y a sept ans, 10 grossesses à terme, une fausse couche, 6 enfants vivants, 4 décédés de maladie infantile.
L'examen somatique montre un certain degré de sclérose artérielle : tension artérielle : 17-10 au Vaquez. Les urines sont normales, le Bordet-Wassermann est négatif dans le sang; la sensibilité est normale,les réfiexes rotulhiens et achilléens sont un peu vifs, les réflexes abdominaux sont abolis à droite, 1l n'existe n1 Argyll ni Romberg.
Nous demandons l'avis d’un radiographe : pas de calcul sur le trajet des voies urinaires, pas de sensibilité le long du rebord hépatique, la vésicule est invisible maïs ne contient pas de calcul. Il existe, par contre, le long
de la colonne vertébrale dorso-lombaire, des lésions nettes de rhumatisme chronique ostéophytique (vertèbres en diabolo, becs de Léri). En particulier on note un pincement de l’interligne articulaire L1 L2 avec orientation du corps vertébral de L1 en antéflexion telle, que sur le cliché cette vertèbre semble nettement diminuée de hauteur par rapport aux éléments adjacents.
Ultérieurement nous avons eu l’occasion d'assister à des phénomènes semblant intéresser l'appareil pulmonaire. Pendant quelques heures en même temps qu’une sensation de constriction douloureuse de la base de la ceinture thoracique apparaît une dyspnée de type expiratoire sans que l’examen des appareils cardiaques, pulmonaire, gastro-colique puisse donner une explication satisfaisante de ces faits. La cage thoracique est immobile, expansion diaphragmatique diminuée : spasme des interosseux ? contracture du grand dorsal ou des surcostaux
Nous avons soumis la malade au traitement 1odé intensif par voie sous-cutanée.
En résumé, crises pseudo-viscéralgiques simulant la colique néphrétique, la colique hépatique, Pasthme ch: une femme atteinte de rhumatisme chronique vertébral ostéophytique.