Chapitre quatrième
Il faut entendre une bonne exécution de chant grégorien pour sentir la netteté de son rhythme qui, à elle seule, suffit bien souvent pour assurer l'ensemble.
Le rhythme est assez étudié dans les diverses parties de cet ouvrage, pour que je me contente de ces simples réflexions. Je tiens avant tout à éviter ces généralités que plusieurs ouvrages, d'ailleurs très recommandables, servent à leurs lecteurs, faute de notions exactes et précises. « Le « rhythme du plain-chant ! ! ! Il est incomparable ! Il laisse « bien loin derrière lui !... » — « Très bien ! mais en quoi consiste ce rhythme ?» ■ — « Ah! ce rhythme! Il a des lignes précises et claires (?), tracées d'une main libre aux larges allures; il forme des courbes gracieuses et hardies...» — « Mais enfin ! montrez donc votre ours ! » — Rien. — On continue à parler de mouvements arrondis, d'arabesques (pourquoi pas d'astragales !) dessinées par une main légère... — Toutes choses qui n'ont rien de compromettant... ni d'instructif.
= Je suis encore plus embarrassé pour parler du charme mélodique du chant grégorien que pour traiter de son rhythme. Quand j'épuiserai toutes les assertions, toutes les exclamations, je ne puis exécuter sur le papier une pièce grégorienne. Je préfère invoquer ce fait connu du public : c'est que partout où le chant grégorien s'est fait entendre, dans des conditions convenables d'exécution, il a charmé; il a surtout écrasé le chant remanié. J'ai eu bien des fois l'occasion de recueillir des témoignages non suspects en cette matière de la bouche d'artistes nullement initiés à ce chant ; les uns l'entendaient sans savoir ce que c'était ; d'autres même arrivaient à ces auditions très prévenus et s'en allaient gagnés.
D'où vient ce charme mélodique ?
D'abord de ce qu'il y a une mélodie et que dans le chant actuel, il n'y en a pas généralement. Ensuite cette mélodie se distingue par ce que Grétry recommandait si fort : la vérité d'expression. Les Répons et les neumes
170 Rhythme du chant grégorien.
& Alléluias semblent plus particulièrement avoir cette qualité. Cette vérité vous saisit, s'impose à votre sentiment, tant elle est évidente jusqu'à la naïveté. Les idées y sont vraiment neuves, et je crois que plus d'un compositeur gagnerait à cette étude. Cependant l'art y est tellement parfait, qu'il semble naturel au plus haut degré ; aussi est-ce le comble de l'art dans l'exécution que de rendre ce naturel (*).
Jamais de banalité, dans les idées qu'exposent ces mélodies. Puis elles sont généralement composées en vue des paroles et s'y adaptent parfaitement, soit comme expression, soit comme coupe.
Il y aurait un vaste champ d'études pour apprécier les différences des quatre dialectes principaux du plain-chant ; le grégorien, l'ambrosien, l'ancien gallican et le mozarabe. Même dans le seul grégorien, les pièces ont un caractère très nettement distinct selon les époques. Je me souviens d'avoir une fois causé avec Dom Pothier sur les compositions du roi Robert, sur les qualités et les défauts qui les différenciaient d'avec les chants plus anciens. Il est intéressant de constater la préoccupation du roi musicien à éviter les chemins battus, les cadences trop usitées, comme Mendelssohn dans ses œuvres ; d'observer son élégance un peu plus compassée que celle des anciens chants ; puis çà et là un sentiment rhythmique moins pur que chez ses prédécesseurs, etc. Mais j'avoue bien simplement qu'un pareil travail est au-dessus de ma science, et que je ne le ferais que très imparfaitement. Dom Pothier
i. Que Ton veuille bien se rappeler cette observation chaque fois que je parle d'exécution artistique. C'est se méprendre que d'introduire dans l'exécution du chant grégorien des procédés d'interprétation et un genre d'expression qui visent à Xeffet. Aussi regardai-je comme hors de la vérité, rien qu'à ce seul point de vue, certaines exécutions de mélodies grégoriennes, où celles-ci furent dites dans un style de mélodrame,comme l'attestent les nuances marquées dans les pièces qu'on a publiées. Le naturel, qui est partout la perfection de l'art et sa grande puissance, reste ici plus indispensable que partout ailleurs.