‹ Rhythme, exécution et accompagnement du chant grégorienChapitre 122 sur 190 · Chapitre cinquième · texte numérisé non relu

Chapitre cinquième

dition d'exécution était perdue. Ils ne le comprenaient plus et ne pouvaient guère le comprendre. Nous eussions fait comme eux, et eux jugeraient comme nous maintenant. Car s'il ne faut pas décrier les personnes, il est inutile de s'obstiner à fermer respectueusement les yeux sur les vices rédhibitoires de ces travaux et leurs pitoyables résultats. Vouloir faire autrement c'est se heurter à l'évidence d'un fait que nous voyons maintenant en pleine lumière.

Il nous reste à étudier encore la part que des remaniements systématiques ont apportée à l'œuvre de destruction de la phrase grégorienne.

§ III. Remaniements systématiques.

= Par remaniements systématiques, j'entends ceux que l'on a faits d'après une théorie conçue d'avance et constamment appliquée. Telles sont les modifications opérées pour réduire à une seule note les groupes qui portaient sur des syllabes dites pénultièmes brèves, et pour rattacher les autres notes à la syllabe précédente. On a beaucoup écrit contre ces pénultièmes brèves chargées de notes ! Deux, trois, dix notes sur la seconde syllabe de Domine, de Gloria ! !

Cela a paru trop fort à nos oreilles. Je ne relèverai pas que certaines éditions modernes ont conservé cette disposition. Je ne répéterai pas ce qui a été dit déjà: qu'il s'agit ici d'accent tonique et non de quantité (J) ; (autrement la première syllabe de Dominus, étant aussi brève que la seconde, n'a pas plus de titre à garder plusieurs notes que celle-ci) ; que l'accent tonique est une chose toute différente de la quantité, celle-ci visant la durée des sons, celui-là l'acuité ou leur force. Par suite, ce qui importe, c'est que l'accent tonique soit conservé à sa place et que les syllabes atones restent telles. Mais avant tout je veux faire

i. La quantité est une chose conventionnelle, qui n'a place que dans la poésie. L'accent est une loi fondamentale du langage et régit même la prose.

206 Rhythme du chant grégorien.

observer ici, que tous ceux qui ont réclamé une réforme ne se sont pas rendu compte exactement de ce qu'il fallait réformer, ni des conditions de cette réforme.

Je tiens à dire d'abord, qu'il serait absurde de mettre au compte de l'ignorance et de la décadence du latin au moyen âge l'apparition de plusieurs notes sur ces pénultièmes dites brèves. Il serait temps d'en finir avec ces niaiseries historiques, par lesquelles il conste qu'avant 89 il ne faisait pas de soleil en France, et qu'avant la Renaissance on ne savait ni latin ni grec. J'avoue que plusieurs fois j'ai eu honte, pour nous autres ecclésiastiques, d'entendre des professeurs de l'Université dégonfler un peu les ballons de la Renaissance ; apprécier sévèrement le creux de ses rhéteurs et relever ce que les Pères de l'Eglise, saint Augustin (*), saint Léon, saint Ambroise, avaient gardé de la vraie latinité (nonobstant les défauts de l'époque), surtout au point de vue de la diction rhythmique. Je n'ai pas ici à développer cette thèse; mais si l'on doit imputer à l'ignorance cette pratique, comment se fait-il que ces ignorants aient dans les chants syllabiques pris un soin extrême des pénultièmes, tandis que dans les chants neumés ils les chargent parfois de plusieurs notes ? Même alors cependant (et c'est ce qu'on n'a jamais remarqué), cette disposition n'a point le caractère du caprice et de la maladresse. En y regardant de près, on remarque que cette disposition suit des lois constantes et précises dont les résultats sont :

i° d'assurer une exécution normale à la syllabe accentuée et de la mettre en évidence;

20 de donner à la pénultième, dite brève, une exécution bien moins choquante que celle qu'on imagine habituellement.

En essayant cette étude sommaire avec quelques exemples pris au hasard, nous verrons d'une part que

Page 1