Chapitre cinquième
l'exécution du chant grégorien, avec un résultat vingt fois moins intéressant. Le livre guide dans l'exécution du chant grégorien ; là, vous devrez corriger le livre et en faire abstraction. Il vous faudra donner aux exécutants le sentiment du rhythme avec un texte fort défectueux sous ce rapport, même après les arrangements et les corrections. De plus, c'est une science non commune du texte original et de l'art grégorien qui vous sera nécessaire pour tenter cette amélioration du texte moderne.
On voit par là l'erreur de ceux qui semblent faire fi du passé, et reléguer les manuscrits parmi les vieilleries, en rêvant un plain-chant de l'avenir. Si ce plain-chant de l'avenir ne doit pas tenir compte du passé et doit être, non une restauration, mais une création, je comprends. Mais alors sur quelles bases, sur quels principes s'appuiera-t-on pour créer un nouveau plain-chant ? On nous a servi quelques spécimens, où d'un bout à l'autre se trouvent des divergences. Sur quoi se fonde-t-on ?
Ce plain-chant avec mensuration présente un singulier contraste. Il semble reproduire les notes de la mélodie, mais dans des formes et avec des arrangements, qui sont en désaccord absolu et constant avec tout ce que l'on connaît de l'ancienne mélodie. On y attribue aux notes des valeurs, on les groupe, on les divise d'une manière qui n'a nul rapport avec le chant grégorien. C'est en somme une création fantaisiste. En tous cas, que l'on donne en plein dans ces idées, ou que l'on se borne à vouloir arranger en quelque manière le plain-chant moderne, on voit que le champ est ouvert à la fantaisie d'un chacun. Et alors ? Alors, l'unité du chant liturgique est un mythe.
Tel est le dilemme grave et inévitable où l'on est enserré, en dehors du texte primitif. Je n'entends ici que signaler ce côté de la question fort curieux et trop peu vu jusqu'à ce jour. Supposé l'usage de la même édition dans un diocèse ou dans l'Église entière, si cette édition donne le plain-chant moderne, c'est-à-dire remanié, abrégé, noté
232 Rhythme du chant grégorien.
dans les conditions et avec les défauts que nous avons constatés, l'imposition de cette édition n'arrivera pas à établir l'unité du chant. En effet, ou l'on chantera mal et vaille que vaille (résultat que personne ne désire), ou l'on cherchera à améliorer l'exécution. Alors la manière d'exécuter variera considérablement, parce que le champ des corrections s'ouvrira indéfini. On obtiendra des variantes capitales et des changements essentiels avec chaque chœur différent. La même suite de notes ne sera plus ici la même mélodie que là ; parce que les temps forts ou faibles, les divisions et groupements, les cadences seront changés.
Je crois que ce point de vue n'a pas encore été suffisamment indiqué, et mérite l'attention de tous ceux qu'intéresse le chant liturgique.
Je le répète, parce que c'est ma conviction : il n'y a rien à tirer de vraiment bon des éditions modernes (sauf dans les pièces syllabiques). Quand je vois des maîtres de chœur, des ecclésiastiques zélés recommander aux chantres l'exécution d'un morceau et leur dire : « Il faut bien chanter », je me demande : « Comment faire, puisque le plus souvent il n'y a rien de bien à chanter ? » S'agit-il de solfier juste ? Mais chanter juste des intervalles ne fait pas un air. — Mais il faut couler ; coulez les notes, ne martelez pas ; ne criez pas ; beaucoup d'ensemble, et vous verrez... — On ne verra rien du tout ; c'est-à-dire que les oreilles des fidèles ne seront pas choquées par des sons et des notes fausses ; l'on admirera peut-être la beauté des voix, si tant est qu'elles soient belles ; accordons qu'on entendra une vocalisation irréprochable ; mais si dans cette suite de notes il n'y a pas de rhythme, et, partant, pas de mélodie, comment cela peut-il être beau ? Là où le public entendra les paroles (s'il peut les entendre), il se ratrappera aux paroles ; pourquoi alors ne pas les réciter simplement à haute voix ? Mais dans les vocalises des neumes, comme aux Alléluias, s'il n'y a pas d'air, il verra bien où le chant commence sans savoir pourquoi il finit, ou mieux