CHAPITRE VIL — De l'avenir du plain
chant.
E n'ai certes pas la prétention de faire de ce chapitre une sorte d'apocalypse qui soit l'oméga de cet ouvrage, et je préviens le lecteur qu'il ne trouvera là ni révélations, ni prophéties ; au contraire, la constatation des faits présents et connus de tous fait le fond de ce chapitre. Je veux causer de ces faits, en déduire quelques réflexions, conjecturer, selon le cours ordinaire des choses, leur marche et leur développement progressif dans un avenir assez prochain. Rien là, en somme, qui nécessite d'être prophète ou fils de prophète. En m'entretenant par écrit, comme je l'ai souvent fait de vive voix, de plusieurs points intéressants, je répondrai à ces questions que tout le monde a entendues : « Mais ce chant grégorien, est-ce qu'il prendra ? — Croyez-vous que ce soit facile ? — Que va-t-il sortir pour le plain-chant de tout ce mouvement ? etc.. » Ce sera l'occasion d'exposer plusieurs observations, dont profiteront ceux qu'intéresse la cause du plain-chant ; car elles les dirigeront dans une voie où il y a plus de chances de succès. Ce titre « de l'avenir du plain-chant » dit assez que je veux envisager non seulement le chant grégorien restauré, mais le chant moderne, tel que nous l'avons dans nos éditions usuelles.
— Qu'adviendra-t-il du plain-chant actuel ? — Je réponds : « Qu'en est-il advenu déjà ? » Avant de conjecturer ce qu'il en sera, regardez ce qu'il en est.
Il est aussi pénible qu'inutile de le dissimuler. En dépit des clichés élogieux que l'on copie depuis plus de cinquante ans ; en dépit des efforts pour améliorer son exécution, ce plain-chant est tombé dans un abandon pratique, lequel témoigne du peu d'intérêt qu'il inspire. Je n'ai là-dessus rien
292 Rhythme du chant grégorien.
à révéler. Vous avez lu les méthodes et traitésde plain-chant, les articles de Revues, les comptes-rendus de Semaines religieuses, et ce n'a pas été sans rencontrer le défilé des éloges dont je parle. « Ce plain-chant admirable ! . . . précieux «reste de l'antiquité !... cette voix de la prière, qui laisse « bien loin derrière elle toute autre musique. . . cette sublime «mélopée qui... que... etc.» Enfin c'est à croire que le plain-chant trône partout, comme le great attraction des offices et la perle du répertoire des maîtrises. Peut-être même penserez-vous que, vu son mérite incomparable, dans les concerts d'un certain genre, on lui donne place au programme, à côté de la musique religieuse alla Palestrina, de celle de Bach, ou des autres maîtres. Non ; cherchez bien et vous ne trouverez rien. Quelle figure ferait aux concerts du Trocadero un de nos Graduels ou Offertoires ? et qu'en diraient les auditeurs ? Le fait est que ce pauvre plain-chant est incomparable, parce qu'il ne ressemble à rien. « Votre plain-chant ? c'est de la mauvaise musique ! » Voilà ce qu'en pensent les musiciens.
Mais rentrons à l'église ; c'est là qu'est la place du plainchant, car il est la musique d'église sans rivale. — C'est une ironie ; car partout la musique moderne est sa rivale heureuse et triomphante. On n'y chante le plain-chant que faute d'autre chose et de par les rigueurs du cérémonial, mais jamais vous n'entendrez à un Salut solennel une pièce de plain-chant mise au répertoire par intérêt. Oui a jamais songé à y redire le Graduel ou l'Offertoire de la Messe du jour ? En dehors des pièces prescrites par les règlements et qu'on ne peut dire en musique, vous n'entendrez pas de plain-chant. Partout où l'on peut y substituer la musique, on le fait avec empressement : Messes, motets, hymnes, antiennes, litanies, etc. tout est envahi par la musique. Ce que le cérémonial permet de remplacer par une pièce d'orgue l'est infailliblement, au grand plaisir des fidèles.
Quand on chante du plain-chant, regardez dans quelles