Chapitre troisième
dans l'hymnographie chrétienne. C'est toujours la conséquence de ces préjugés, qui n'ont rien de scientifique, mais qui persistent à ne s'effacer que lentement, à savoir : que l'antiquité compte seule dans les lettres, tandis que la littérature chrétienne a dégénéré et mérite à peine une mention. Cependant, même pour la science des belleslettres, je crois que les Pères et les écrivains de l'antiquité chrétienne peuvent nous en apprendre. Plus d'un rhétori- Icien, même premier prix de poésie latine, verrait s'ouvrir devant lui un nouvel horizon, en lisant le Traité de musique de S. A ugustin, lequel n'est autre chose qu'un traité de métrique ancienne.
Je résumerai donc quelques brèves notions d'hymnographie liturgique, en visant surtout les points qui intéressent la pratique. Ceux qui voudraient approfondir ce sujet pourront, outre le Cours de métrique de Havet, lire avec fruit : Le rhythme toniqite des mélodies, du P. Ed. Bouvy, de l'Assomption.
« Un membre rhythmique (poétique) est constitué par son étendue syllabique et la disposition de ses accents. » [Du rhythme tonique, p. 31 1.)
En d'autres termes :
« i° Il n'est tenu aucun compte de la prosodie classique.
« 20 Le nombre des syllabes est fixe.
« 30 Uhiattis est ordinairement admis.
« 40 Le principe de la versification nouvelle est l'accent tonique revenant périodiquement. » (Havet, 179.)
Qu'on veuille bien remarquer qu'il est ici question de rhythme, car la poésie est aussi basée sur le mouvement. L'accent tonique est Yarsis de ce rhythme, son temps fort : car les deux auteurs précités disent presque dans les mêmes termes : « Les syllabes accentuées coïncident exactement avec les temps forts de la mélodie. »
En somme, la nouvelle poétique est tonique et non quantitative ; et l'accent tonique devient ici métrique,
140 Rhythme du chant grégorien.
aussi l'appelle-t-on accent métrique en parlant des poésies de ce genre. Évidemment par ce mot « métrique», on doit entendre non l'accent quantitatif,ou marquant la durée, comme quand on oppose métrique à tonique ; mais cette expression : accent métrique des hymnes, signifie seulement l'accent qui mesure le nombre des syllabes, en les divisant pour former un pied rhythmique. Je tiens à citer aussi ces réflexions de M. Havet : « La versification rhythmique, « généralement dédaignée des poètes païens, fut adoptée « par des divers poètes chrétiens (') qui n'avaient pas à « respecter les traditions de la littérature païenne ; leurs « œuvres s'adressaient d'ailleurs bien moins aux lettrés « qu'aux gens du peuple, qui n'auraient rien compris à la « versification surannée des poètes classiques du temps. « La versification rhythmique seule était en accord avec « les lois du langage vivant. »
Maintenant venons à l'objection qui est depuis quelques instants sur les lèvres du lecteur. « Est-ce que ces hymnes n'ont pas été révisées et ramenées à la forme métrique classique ? »
Oui ; mais cette révision semble un anachronisme et un non-sens au regard de la mélodie. Je ne dis pas que cette révision ne dût point faire disparaître certaines négligences, ni corriger quelques bizarreries ; mais, outre que ces corrections n'ont pas été toujours heureuses, il n'était pas besoin de remanier ces pièces pour les ramener à une forme en dehors de laquelle elles étaient conçues. On les avait composées d'après des lois toutes différentes. C'est comme si l'on voulait appliquer les lois de l'ancien contrepoint à la musique moderne et corriger la tonalité de celle-ci pour la ramener à l'ancienne. Aussi, dis-je qu'il y
I. i. Les poètes chrétiens se servirent cependant aussi des mètres classi- « ques, particulièrement des mètres d'Horace ; mais ces poésies savantes « n'étaient pas faites pour le peuple. En les composant, les poètes chrétiens « faisaient déjà des vers lutins. » (Note de l'auteur.) = On voit par ces citations quelle lacune sont dans l'enseignement du latin la négligence de l'accent et l'oubli de la prosodie tonique.