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CHAPITRE IV. — Esthétique du chant grégorien

'EST chose digne d'admiration que la persévérance avec laquelle on recopie toujours des éloges étourdissants du plain-chant, alors qu'il est tombé en si profonde décadence, voire dans le mépris. Des auteurs sérieux et savants ont parfois de ces accès d'enthousiasme qui font sourire. Un d'eux a écrit, en parlant des ornements du chant grégorien et « de la prodigieuse variété de son rhythme », les paroles suivantes : « Quand on se transporte un instant par la pensée au temps où cela existait dans tout son éclat, l'imagination reste éblouie du degré de grandeur, de noblesse et de sublime auquel atteint cet art vraiment divin. » Cet éblouissement est curieux quand on pense que l'auteur ne connaissait pas nettement ce dont il s'émerveillait. En effet la question du rhythme est restée fort obscure jusqu'à ces derniers temps, et l'ouvrage dont je parle est peu explicite sur ce point. Il est antérieur du reste aux premières publications de Dom Pothier. Quant aux ornements, nous sommes édifiés là-dessus. Jamais l'amateur le plus puriste, devant la collection de tous ceux de l'ancienne musique, n'a crié au sublime et ne s'est déclaré ébloui. Ceux du chant grégorien sont plus naturels et plus simples ; mais cette qualité même ne leur permet guère de produire des éblouissements. Nous sommes ainsi faits que l'imagination nous crée des mondes fantastiques, et que souvent aussi, moins on voit clair, plus c'est beau.

En fait d'éloges, il y a aussi les clichés ; nous avons en ce genre ce que je nommerai la ritournelle de Baïni. Que pouvait connaître de l'ancien chant grégorien l'illustre maître, qui vivait à une époque où son texte et sa tradition étaient si profondément altérés ? Rien dans sa vie, ni dans ses écrits, ne montre que personnellement il se soit

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engagé dans une voie féconde pour la restauration de ce chant. Sur quelles mélodies porte son jugement, puisque celles dont il usait ressemblaient si peu aux anciennes ? Peut-être est-ce là un idéal qu'il se formait, en prenant le contraire de ce qu'il voyait ! Toujours est-il qu'on a de lui cette célèbre tirade : « Il y a dans l'ancien chant grégorien une finesse d'expression indicible, un pathétique inimitable... il est toujours frais, toujours neuf... etc.» Et depuis cinquante ans, vous n'ouvrez guère de livres sur le plainchant, sans être obsédé de ce «... toujours frais, toujours neuf )>, comme d'une ritournelle qui vous revient partout. Après les clichés, viennent les exagérations. On compare le plain-chant à la musique, et naturellement celle-ci est proclamée bien inférieure au plain-chant que de fait elle détrône et écrase. On vous cite gravement des paroles de musiciens célèbres qui ressemblent à des plaisanteries, sans jamais souffler mot des faits et des écrits d'autres maîtres, qui tiennent le plain-chant en petite estime. Ainsi, paraît-il, Rossini entendant le Pater se serait écrié : « Je donnerais mon meilleur ouvrage pour avoir composé cette mélodie ! » Si ce maître admirait tant le plain-chant, que ne l'imitait-il, au lieu de faire un Stabat en tamponnant des paroles latines sous des rognures d'opéras ? A l'audition de ces pièces écrites pour la Patti et consorts, aussi charmantes de facture que déplacées à l'église, et que le maître lui-même a appelées de leur vrai nom (cavatine, final, etc.), on peut trouver en effet que le Pater serait plus convenable. S'ensuit-il que ce soit un chefd'œuvre ? Non. C'est un récitatif bien rhythmé, bien adapté au texte ; il y a dans cette pièce, comme dans la plupart des anciens récitatifs, une élégante simplicité qu'une bonne exécution met en évidence ; mais enfin il ne s'agit pas d'un chef-d'œuvre. Dans le compte-rendu du congrès de Malines, un honorable ecclésiastique dépeçait cette pièce, et, en expliquant ses beautés, parlait entre autres choses de la « solennelle dignité des pauses » ! A

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