Chapitre quatrième
Assurément, il serait illégitime d'en conclure que cette harmonie dissonnante entrait dans la constitution de l'ancienne tonalité ; mais il faut se rappeler que celle-ci visait directement les rapports de succession, tandis que la tonalité moderne, née de l'accord dissonnant est essentiellement harmonique et vise d'abord les rapports d'aggrégation ; or le rapport direct de triton n'existe pas ici. En dehors de ce rapport, les compositeurs du chant grégorien n'avaient pas à se préoccuper des insinuations ou des ressemblances harmoniques que notre oreille, façonnée à une autre tonalité, croit trouver dans une succession de notes. Il y a là cependant un cas assez embarrassant pour l'harmoniste ; nous l'étudierons plus tard.
= Je pense également, avec plusieurs savants, que la théorie du triton a besoin de corrigejuia ou d'addita. Dans le plain-chant moderne, où l'absence de rhythme force à considérer les notes isolément, tout rapport de triton est impitoyablement proscrit. Il y a lieu de croire que, dans le chant grégorien, il n'était proscrit que dans un même rhythme, et entre les temps forts ou parties fortes du temps ; c'est-à-dire, pourvu que le si et le fa ne fussent pas au frappé des temps. C'est ainsi que dans ce passage tiré de 1 Alléluia de la fête de saint Joseph ( Liber
ij^
Gradualis) \&fa est bien à la thesis, mais le si est note faible, note de passage ; son exécution légère, comme telle, ne la fait pas trop sentir à l'oreille.
J'ai dit : dans le même rhythme ; c'est là au fond ce qui me semble expliquer et préciser le mot des anciens : rap-
Rhythrae du chant ^ré^orien.
Rhythme du chant grégorien.
port direct du triton. Car pour la succession immédiate du fa et du si J , cela est hors de conteste. Cette explication me semble rendre raison de bien des faits et trancher bien des hésitations. Soit, par exemple, ce passage de X Alléluia si usité du 8e mode.
du
xit
Après cette persistance du si £, bémoliserez-vous le dernier si ? Il faudra bémoliser alors lavant-dernier ; et l'effet sera toujours étrange, à cause de ce qui précède. La conservation du bécarre partout semble préférable, et nous voyons qu'en fait, le si * et \efa n'appartiennent pas au même rhythme.
Toutefois, j'avoue qu'il est des cas assez embarrassants. Dans le même Alléluia, un peu plus loin, vous lisez ce passage.
Tfa
Eh ! que faire?
« Celui qui peut le dire en sait plus long que moi.» Bémoliserez-vous le dernier si ? Ce sera bien raide après la cadence précédente. Alors mettrez-vous partout le bémol ? Le caractère modal et tonal sera bien risqué ! On a reproché (ai-je ouï dire), et avec âpreté, à Dom Pothier d'avoir souvent violé la tonalité en ne bémolisant pas. J'ai eu souvent l'honneur d'en discuter avec lui, et la chose j ne me semble pas si claire, ainsi qu'on peut le voir dans l'ex. ci-dessus. Volontiers j'expliquerais avec M. S. Morelot cette anomalie ou cette difficulté, en supposant une traduction fautive des neumes ; elle se serait perpétuée et