QUANTITÉ PROSODIQUE
Y a-t-il seulement des longues et des brèves en franjQais ? Y en a-t-il dans aucune des langues modernes ? On peut en douter. Ainsi , dans ce vers :
Oui, je viens dans son temple adorer TEternél,
des mots comme : dans, soUf n'arrêtent pas la voix autant que le simple pronom me dans le célèbre tercet du
Dante :
Fer me si va nella città dolente,
Per me si va nell' etemo dolore.
C'est que l'accent oratoire porte ici sur mCj qui ne répond pas au français me^ mais à moi. On ne saurait nier toutefois qull faut moins de temps pour prononcer je que dans ou son^ et que la deuxième syllabe ieÉtemelf quoiqu'elle soit aussi faible que la première , présente , à cause de son étendue plus grande, un peu plus de résistance à la voix. Nous avons fait cette remarque déjà plus haut, et nous avons ajouté que Denys d'Halicarnasse établissait une distinction entre des syllabes qui passaient pour
avoir la même dorée aux yeux des métriciens, entre o plas bref que po , po plus bref que tpo , tpo plus bref que oTpo 9 etc. D'autres avaient fait observer qu'une voyelle suivie de deux consonnes est plus longue qu'une voyelle qui n'est suivie que d'une seule (1). Ainsi en français le vers sera d'autant plus léger qu'il renfermera plus de syllabes faibles , comme je, te, soit, et des mots qui se terminent par un e muet» comme dans :
Que le style soit doux lorsqu'un tendre zépbyre A travers la forêt s'insinue et soupire.
Jl sera ou plus pesant, quand ces syllabes, ces mots^ sont soigneusement évités , comme dans :
Quand de petits ruisseaux Traînent languissamment leurs gémissiuites eaux;
ou plus dur , quand à cette absence de syllabes très-fiû«
Mes viennent se joindre des consonnes heurtées, comoie
dans :
Ma vigoureuse lime D'un clou d'abord meurtri rive, en criant, la cime.
Dans ce vers , un Romain du temps d'Auguste n'aurait trouvé que trois syllabes brèves : la première dans d'abord, l'article la, la seconde dans cime* De même dans :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel ,
il aurait envisagé oui comme une longue naturelle; il aurait considéré (lan^^ son et la seconde de VÉtemelf comme longues par position. La position est chose in« connue des modernes. Il était convenu chez les anciens que la longue équivalait à deux brèves et pouvait être
(i) Denyt d'Halicarnaste, De compas, verb,. II» W; Long., Prole§.^ I9I9; SdMl. Hepbctt., IKO, isi; Mar. Victor.» ««$|; Quiatil.» Inslii., X, é, $%; Diomèda, *46»; Priscien, h73.
reùiplacée par elles > circonstance qui occasionnait sou«vent une grande inégalité dans le nombre de syllabes que leurs vers renfermaient. Ce nombre toujoars le même prouve qu'en français la syllabe forte n*est jamais le double de la syllabe faible. Faut^il inférer de tout ce qui préeède que les mots de la langue française sont dépourvus de toute quantité prosodique ? La conclusion nous paraîtrait absurde. Autant vaudrait soutenir que les syllabes d'une langue moderne n*ont pas de durée, puisque c'est cette durée même qui est mesurée par la quantité. Mais ce ne sera que justice d'affirmer que ce n*est pas la durée, inais bien la force et Téclat des syllabes, qui relent en partie le vers moderne.
La rime, le nombre des syllabes, Taccent ou la syllabe forte, le frappé ou le temps fort, la quantité enfin, voilà tous les éléments des vers modernes ; j'ajouterai : de tous les vers , à quelque langue ou h quelque poésie qu'ils appartiennent. Les versets des psaumes hébreux ne forment qu'une exception apparente, le mouvement du rhythme moderne s'y trouve en germe ; ils ne présentent pas d'harmonie matérielle saisissable ; ils ne renferment t{u'un certain parallélisme de la pensée, rendu^ quoique imparfaitement, par le parallélisme des mots. L'assonance que l'on rencontre dans les poèmes Scandinaves n'est qu'une forme rudimentaire de la rime. Faisons nos réserves toutefois. Ces éléments ne se retrouvent pas jiécessairement tous à la fois dans les vers de telle ou telle langue, de telle ou telle poésie. Mais en dehors d'eux il n'y a pas de rhythme, il n'y a pas d'harmonie possible. Si notre opinion est vraie, le vers de Racine et ,1e vers de Virgile devront être composés d'éléments •identiques ; seulement, ces éléments s'y ^tant combinés dans des proportions tout autres, dans un ordre tout
différent , il en résulta des formes d'hamonte essentiel** lement différentes. C'est ainsi (pour éclairer notre pensée par une comparaison empruntée à un autre ordre de choses) que dans la chimie organique les mêmes matières mêlées ensemble dans des proportions différentes en«* gémirent des corps aussi différents que le sont,, par exemple, la. fibrine et l'albumine.
n. DES ELEMENTS CONSTITUTIFS DU VERS