‹ Rhythmes français et rhythmes latins pour servir d'appendice aux traités deChapitre 17 sur 56 · LA RIME · texte numérisé non relu

LA RIME

Les anciens poètes n'avaient point recours à la rime, parce qu'ils trouvaient dans la différence des valeurs prosodiques un moyen sûr et naturel à la fois de faire éclater l'harmonie. €ette harmonie était intrinsèque, c'esfr-à-4ire qu'elle était inhérente aux mots; eUe n'avait pas besoin, pour frapper roreille, de moyens artificiels» matériels , ou tout au moins extérieurs. En génércd la rime est donc une faute dans la poésie des anciens, comme en prose c'était une faute de placer cèie à côte des mots d'un même nombre de syllabes, d'une quantité à peu près identique et se ressemblant surtout trop par le son. Cette

fmte s'appelait rh itotptawf et on sait par te tëmoigai^ d'Hennogèae(l), avec quel soin Démosthène Tévitait. Il y. a toutefois dans les écrits des orateurs des passages où ceux«-ci employaient avec intention ce qui leur paraissait une cacophonie ou unearrhythmie. C'est ce que fit Lysias dans cette phrase :

lavrvc. taf^v %ptlç fAvâc a^yv^iou*

. De même les poètes» dans Tintérét d'une harmonie su* périeure» de Tharmonie imitative par exemple, se ser^vaient-ils de Vassananceé C'est ainsi qu'Homère peint très-bien la fureur de la tempête déchirant les voiles du navire (Od., IX, 71) :

OU les sentiers raboteux, tortueux» parcourus par des voyageurs in&tigables (//., XXIII, 116) :

C'est ainsi que Lucrèce imite le bruit des cors, bassins et cymbales (II, 619) :

T3rmpana tenta tenant palmis, et cymbala circum Goncava, raucisoooque minantur oornua cantu;

et Virgile lé son de la trompette (iEn., IX, 503) :

At tuba terribilem sonitum procul œre canoro, etc.

Ce dernier vers rappelle le vers un peu puéril du vieil Ennius :

Cum tuba terribili sonitu taratantara dixit.

En général ce sont les anciens poètes qui aiment ces

(4) Hermogènes, fft/»l Uf«y^ 1. 1, c, XII.

effets trop matériels, évités par les coryphées de Tépoque classique. Dans Eimius on trouve :

At, Tite, tute, Tati, tibi tanta, tyrannCy. tolisU-, ou

Mnltaram vetemm legom divomqae hominuiiKioe.

Tout le monde connaît le vers d*Ovide par lequel . il imite les cris des grenouilles {Met. 9 VI, 376) :

Quamvis sunt sub aqua, Bub aqua maledicere tentant; tout le monde les vers de Catulle :

Sic vos, non vobis, fertis airatra, boves;

Sic vos, non vobis, vellera fertis, oves, etc., etc.

Citons encore Plaute (Ain|A., V, 1,10):

Strepitus , crépitus , sonitus , tonitrus , Ut subito , ut propere , ut valide tonuit.

La rime n'est peut-être pas doe au hasard dans Virgile (EeL, VIII, 80) :

Limus ut bic durescit , et haéc ut cera liquescit.

Mais elle est très-probablement accidentelle dans Eschyle' (Prom., V. 866, 867) :

XTiêvoci ffvvfuvov, à» uiraiiÇhiv^nviTOn

comme dans Horace {Epist.^ I, 12, 25):

Nec tamen ignores, que sit romana loco res.

Qans ces passages la rime produit un effet comiquf ; aussi la rencontre-tr-on quelquefois dans Aristophane, (JVttt., V. 109) : .

x«i Tac ir>iup«c SapSdEirrovo'cvy

x«î Toùc op/ccc sSc^xovo-tv, ♦

.Kict riv irpMxrov ^opOrrov^v^

x«i tt' «iro).ov7ev;

et dans la Paix^ \. 339 et suiv. :

xfti Poârc x«2 7i>«t' • îirXiîv, ftivitv, xtvtcv, xa8cv^c(V|

9u6«^tCeevy

Nous terminerons ce chapitre par une observation qjat ■ nous suggèrent les hexamètres, qui ont la césure après le temps fort du troisième dactyle , césure appelée 'itiviniuiu^ii par les Grecs. Les deux hémistiches de ces hexamètres se terminent volontiers par des mots que re- ' lient ensemble les rapports syntaxiques les plus, étroits, comme le substantif et son adjectif, qui se trouvent nar turellement au même cas, et qui sont souvent pourvus de d^siifences identiques. Dans les poètes grecs on ne trouve que peu d'exemples de cette disposition des mots ; mais, dans les poètes latins elle est devenue , je ne dirai pas une règle, mais une manie. Virg., Georjf., IV, 253 :

Quod jam non dubiiê poteris oognoscere tignis.

ifin., IV,v.360:

Desine meque tuis incendere teque querelis.

* Il en résulte des assonances fréquentes, et même accidentellement la rime , comme dans ce vers d'Homère :

. et dans ce vers de Virgile :

Trajicit : I, verhU TÎrtutem illude iuperbU.

Ce qui semble prouver que la rime dans ces passages

n*était pas préméditée, et surtout qu'elle n'était pas com*

plète, c'est la certitude où nous sommes aujourd'hui que

les accents expriment seulement les hauts et les bas de la

voix» et que le temps fort(ie frappé) ne tombait pas sur

les syllabes homophones. Yerïns et superbiêf Kprrittv et

evpt iâ{a>v, riment ensemble prononcés à la façon moderne.

Hais dès qu'on lit verbts eisuperbiSy Kpn-cdkùu eitifuâm^

la rime est à moitié effacée.

Ce qui donne une grande importance k ces homopbo-* * nies accidentelles 9 c'est qu'elles paraissent avoir été le point de départ des homophonies recherchées avec intention dans les hexamètres du moyen âge :

Corpora saudorum | reeubant bîc tema ma^^ram.

Ex bis Bublâtum \ DÎhil est alibive loMum^

(ÉpiUphe des trois nages ds Cologne)

La rime se trouve également dans les préceptes de l'école de Saleme , qui ont été traduits tant de fois , et dans une foule de proverbes :

Post cœnam stàbis | aut passus mille meubis Contra vim môrtU | non est medicamen m hortiu

De là à la rime il n'y a plus qu'un pas. On n*a qu^à remplacer l'homophonie des dernières syllabes des deux

hémUtiches da même vers par celles des dernières syllabes des deux vers qui se succèdent :

SI sol spleodesett Maria porificante.

Major CBl i^cka poal Cwtnm quam ToH auto (1^.

IIL TRANSFORMATION.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que Tac- . eent» le nombre des syllabes et la rime étaient de petite ou de nulle importance dans la facture des vers anciens ; * que ceux-ci étaient établis entièrement sur les différences des valeurs prosodiques, sur les longues et les brèves > ' en un mot, sur la quantité. Nous espérons prouver plus ' tard que ce qui est vrai pour le vers latin Test également ■ pour toute poésie primitive; que pendant une longue suite de siècles les langues ont eu un caractère matériel , q6i n'a cédé que tardivement aux progrès de Tesprit d'analyse et d'abstraction. Le moment où l'on saisit les premières traces du passage de l'ordre primitif à l'ordre moderne remonte aussi haut que les origines du christianisme; La quantité étant à peu près tout dans la poésie latine , et n'étant presque rien dans la poésie française, rhistoire de la lente décadence de la quantité nous con- . duira insensiblement et fatalement à l'époque qui verra naître des rhythmes nouveaux et une versification basé'e sur des principes inconnus jusqu'alors.

C'est donc l'histoire de cette décadence dans lalangue latine que nous allons présenter succinctement , en faisant connaître les circonstances particulières qui l'ont

^î) SnMs'BvniêtPhiMogical inqKirieêt ^.IH.

amenée et accélérée. Nous rechercherons les faibles coiAmencements de cette décadence dans la nature de la langue latine, dans sa grammaire , dans sa manière de cont-stituer et de composer les mots ; puis nous la verrons Se dessinervaguement dans les vers des anciens poètes, et» après bien des réactions et des restaurations dues à l'étude et à rimitation des Grecs^ remporter définitivement vers le milieu et la fin du troisième siècle de notre ère.

i. ItUCES DE LA DÉCADENCE DE LA QUANTITÉ DANS LA GRAMKAIRfe LATINE.

La langue latine se fait remarquer non-seulement par une grande répugnance pour des composés d'une certaine étendue (1), dont le nombre est si grand en grec et en sanscrit, mais encore par une tendance très mar>quée à adopter des formes concentrées et contractées. C'est que ces formes ont un caractère d'unité plus prononcé ; et comme l'accent est le signe de l'unité du mot , on en peut conclure d'avance que l'accent latin aura plus d'énergie que l'accent grec et l'accent sanscrit. Oh en peut conclure pareillement que les valeurs prosodiques seront moins respectées. Vainement chercheraiton en grec des exemples de contraction comme : evasti, dixHy remxtiy scripstis, admisse, advexe^ ^o\xv evasisti , dixisti, revixisti, scripsistis, admisisse, advexisse^ etc. (2). De la même nature sont : paulum rz: pauxillum, ala=: axilla, mala = maxilla, pilum ^=pistillùm (3) ; seresco, salmentaf impomenta^ pour sereneêco, salsamenta, imp(h

(i) Les anciens poètes ont inventé : triêeelisenext ineunicervitem ; mai» ces ertations n'ont pas été consacrées par l'usage, (t) Théorie généfle de reecentuutien laliM^ p. ItS. (3) Ibid., p. 117, 118.

,nimenta (i). Hais dans în^iiifio, dérivé de emnum; daas

. d^iro, p^iro, formes secondaires de éUjûro, perjûtû;

. dans cogiMum et agtatum ponr cogndtum, ûgnâtum, qai

-n'existent pas ou n'existent plus, le génie de la langue parait s'être laissé aller à commettre de vrais soleciames (S).

Ces altérations de la quantité ne sont pas isolées. On )es rencontre dans les préfixes , comme dans àmittp povr ohmitto ou SmittOf âperio pour âperio, ôpcrtet pour obpartet (3). Dans Va de àperio il faut chercher aussi une préposition ; on ignore si c'est ad ou ah. La préposition frô se disait anciennement prod^ et il existe encore une série de mots et de formes où la longueur de l'o s'est conservée. Mais dans la plupart des cas c'est la brièveté qui l'a emporté» par exemple ;7f*d/anMy|^d/*^cto^ prôfuguSp prSpitiuSf prënepos , etc.

Le préfixe re se disait autrefois red. Aussi la longueur

' s'est-elle maintenue dans réccido et rgduco. Hais le souvenir de la forme primitive s'est tellement oblitéré, qu'on

* apu l'abréger même devant deux consonnes, comme dans ricludOf rëtrahOf etc.

(Test l'oubli de Ja quantité du radies] qui a fait abréger aux Romains la première de màmilla (pour mammiUa, de inamfM)^ de farina (de far, gen. farri$), de ofella (dimin. de offa)^ de molestus (subst. mô^), de

' nôtare (dérivé de nôtum)^ de natare (dérivé de nô, nâvij nStum), de pusillm (dérivé de pûsa,pil8io). On pourrait allonger la liste de ces solécismes. Citons seulement mûtoniatus^ de mûto, mûtinus^ et conscribillent (CatulL, 25, 10), de scrîbo.

* (!) IM., p. HZ. ^

(t) Pourtant il existe déjà en sanscrit ane forme Mi^itta» de la |/Tjnàt qot Lasse» traduit : intignitut l •ppelUtuê.

{^) IM., p. 167.

' Un fait remarqufible de la grammaire latine» quoiqu'il ne concerne pas directement la quantité, est la force avec . laquelle l'accent de Tantépénultième semble peser nonseulement sur la dernière syllabe du mot, mais surtout sur un a pénultième (t). Que Ton compare caméra, fhaUrœ, tesseraf merum^ aux mots grecs )ca/xapa, cpaXapa, -ziodoL^oL^ cùjapovy et Ton reconnaîtra que la langue latine a voulu alléger le mot , en échangeant le son large de Va contre le son étroit et étriqué de Ve, Quelquefois ce ne sera pas e, ce sera i, qu'elle choisira, dans catina, machina, partina^ buccitHif pour xarova, fx^ova, Trarava, etc. L'aiTai*^ Jblissement le plus connu est celui de l'ancien u en û Optumm, maxumm, manuhmy se sont transformés en ùptimm, maximuSf etc. Enfin, dans une infinité de caa la pénultième a été entièrement supprimée , par exemple dans valde, audacter, impostor^ pour, valide, audaci- .ter^etc; dans <mu« pour in/îmttô, et exceptionnellement dans bignœ,jîigray pour bigenœ, jugera, etc.; même dans eaniCy cette^ pour canite,cedite, dans Lucmo pour Lucumo (2). Une pénultième longue ne pouvait être supprimée, parce qu'elle réunissait en elle la force de la quantité et la force de l'accent ; les cognîtum et pejëro font seuls une exception»

Un, grand nombre de désinences se sont affaiblies dans le cours des siècles ; cela devait arriver d'autant plus aisément, que ces désinences n'étaient jamais relevées par l'accent , et se prononçaient en général plus sourdement qu'en grec. Dans cette langue, une longue finale, lorsqu'elle n'avait pas l'accent elle-même, le fixait au moins tout près d'elle sur la pénultième ; une longue

(l) Théorie de Vaccentuation Utline^ p. 177.

(9) Ihii.t p. 180.

finale en latin ne pouvait empêcher l'accent de remonter à Tantépénultième (faciles).

Pareille accentuation n'a d'analogue en grec que Aans le cas où un mot à sens plein est suivi d'une enclitique» par exemple dore rtù. En général toutes les consonnes finales, à l'exception de Vs^ abrègent la voyelle précédente (par exemple amëm, amàt, tegâr). Toutefois cette règle n'est pas primitive ; elle ne s'est établie définitivement que vers les temps de César et d'Auguste. Plante a plus d'un passage où les amâtf timët^ ont conservé l'ancienne longueur de leur désinence , car ces formes sont originairement contractes. L'o de la première personne (amo, amabo) et celui des substantifs de la troisième déclinaison (sermÔ, pulmô) commencent à s'abréger aussi vers la même époque. II en est de même de Va dans trigintà^ quadragintày etc. Mais nous rentrons ici dans un ordre de faits qui appartient de droit au paragraphe suivant. Viàemïhi, tibi, sibi, a été considéré comme douteux déjà du temps des poètes anciens. Ve de benë et malë est bref, bien que les autres adverbes en e l'aient long. Hôdïê^ qiiàsî^ nïsïf sont évidemment des formes affaiblies de hôc diëy quâm sï , ni su Les particules , comme tous les mots faibles en latin, ont une tendance singulière à perdre de leur poids et de leur valeur prosodique.

2. traces de là décadence de là quantité Dans là poésie latine.

a. Le vers saturnien.

Lorsqu'on examine la versification des vieilles inscriptions funéraires et triomphales , ainsi que celle des poèmes de Livius et de Nœvius, on ne peut se dissimu-

1er que les Romains, doués de sens moins déliés que les Grecs, saisissaient plus difficilement les difFérences dé« licates des valeurs prosodiques. Leur vraie poésie ne date que de l'imitation des chefs-d'œuvre de la Grèce. Les anciens poètes n'avaient pas devant les yeux de formule nette et précise , ils suivaient instinctivement une règle vague et flottante. Le saturnien régulier, tel qu'on le conçut plus tard,

Malum dabunl Hetelli | Naevio poetae

il- w- v-v -wu-v

n'était pas pour eux un point de départ dont ils se fussent écartés avec plus ou moins de liberté, mais un but obscurément entrevu, vers lequel ils avançaient, et qu'ils auraient peut-être atteint , si les mètres d'origine grecque n'avaient pas refoulé le vieux vers des Faunes et des devins (1). Bans les irrégularités du saturnien nous ne voyons pas des libertés nettement déterminées, mais une tentative imparfaite de plier à une règle métrique la matière des mots et des syllabes que la langue offrait au poète.

L'hiatus est fréquent dans le saturnien ; la première syllabe y est quelquefois retranchée. Les deux licences se

trouvent réunies dans le vers suivant :

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