‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 11 sur 30 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

dation de son Institut international d'éducation. Elle a choisi, avec son délicat instinct de femme, la meilleure manière d'honorer une des plus nobles intelligences et l'un des caractères les plus purs de notre époque, l'homme dont Bastiat disait, dans une lettre adressée à M. Schwabe :

« C'est un grand homme, et je le reconnais à ceci : que son intérêt, sa réputation, sa gloire, ne sont jamais mis par lui en balance avec l'intérêt de la justice et de l'humanité \ d

* Correspondance de Bastiat. Lettres à M. et M"»* Schwabe,

RICHARD GOBDEN

Lettres de M"'' Salis Schwabe, écrites des Pyrénées et de l'Espagne, à des amis en Angleterre.

Pau, 27 septembre 1846.

Nous arrivons ici, où nos chers amis, M. et M"^ Cobden, nous ont fait le meilleur accueil. Peut-être, serezvous étonnés d'apprendre que M. Schwabe et M. Cobden s'occupent ce matin d'étudier le Guide de Murray et la carte d'Espagne. Mais, on n'entend parler partout que des fêtes qui doivent avoir lieu à Madrid, à l'occasion du prochain double mariage de la reine et de sa sœur cadette, et comme trois jours de voyage suffisent pour se rendre à Madrid, nous nous sentons très portés à aller jeter, en passant, un coup d'œil sur les curiosités

de cette capitale, intention que le plaisir d'avoir deux compagnons de route aussi aimables que M. et M'°^ Cobden ne pouvait que fortifier naturellement.

28 septembre 1846.

Je vous dirai maintenant que, malgré les bandits et les contrebandiers, nous allons décidément en Espagne. Comme on nous assure que, dans ce pays, il n'est pas encore prudent de voyager en voiture particulière, nous comptons faire le trajet en grande partie par la malleposte. Déjà M. Cobden a eu la bonté d'écrire au maire de Bayonne, qui est son ami, pour qu'il veuille bien retenir, en notre nom, toutes les places de coupé et une d'intérieur pour le 3 ou le 4 octobre, les seuls jours, jusqu'à la fin du mois prochain, où il reste encore des places disponibles. Ce matin, en compagnie de M. et M*"' Cobden et d'une dame française, nous avons visité le vieux château de Pau, où Henri IV est né; nous avons vu le grand berceau en écaille de tortue dans lequel il couchait dans sa première enfance, ainsi que d'autres objets intéressants de cette môme époque. En ce moment, le roi actuel fait restaurer le cliâteau tout à fait dans le style du temps de Henri IV. Ce travail est en partie terminé, et les pièces qui sont complètement achevées ont été spécialement préparées pour le duc de Montpensier et sa future femme, la princesse d'Espagne, lesquels doivent passer par ici lors de leur retour à Paris, après la célébration de leur mariage, c'est-à-dire vers le 25 du mois prochain; Ils séjourneront quelques

jours à Pau. La vue qui se déroule du château est très belle; mais n'est-ce pas une circonstance remarquable que les deux bons et grands monarques qui sont nés ici, aient dû changer de religion pour arriver au trône? « Paris vaut bien une messe, » disait Henri IV, en se faisant catholique, et Bernadotte, fils d'un pauvre sellier de Pau, n'est monté sur le trône de Suède qu'à la condition de devenir protestant.

M. Cobden est très courtisé en France : des personnes de la plus haute classe lui rendent visite ainsi qu'à M™" Cobden, et les invitent à venir chez elles. Le numéro d'aujourd'hui du journal local contient même un panégyrique en vers de M. Cobden.

Bayonne, mercredi soir, 30 septembre 1846.

C'est vraiment plaisir que d'écouter toute la journée un homme de talent comme M. Cobden. Il nous a raconté les entrevues intéressantes qu'il avait eues avec Louis-Philippe, M. Thiers, etc. Nous avons vu de beaux paysages : dans le lointain se dressaient les hautes cimes des Pyrénées, et tout le long de la route nous côtoyions des figuiers chargés de fruits et des vignes festonnantes. M. Schwabe a été heureux de recevoir une invitation à dîner de la part de Fex-maire de Pau, chez qui il est sûr de rencontrer des gens qui nous agréent beaucoup, entre autres le président de la chambre de commerce de Pau. Mi Cobden est toujours l'objet de toutes les prévenances, et il semble vraiment tout à fait plaire aux Français. Il a prononcé quelques discours en leur lan-

i RICHARD COBDEN.

gue. On voulait lui offrir un banquet à Pau, mais il s'est excusé gracieusement.

Bayonnc, mardi, 1" octobre 1846.

Ce soir les fils du maire de la ville, d'aimables jeunes gens, sont venus rendre hommage à M. Cobden et sont demeurés avec nous. M. Cobden, accompagné de M. Schwabe, s'est rendu chez le consul anglais, qui lui a fait le meilleur accueil.

Bayonne est une ville assez agréable ; en ce moment on n'y pense qu'au duc de Montpensier, qui est arrivé ce matin, en route pour Madrid, où il doit se marier, le 10 octobre, avec la princesse d'Espagne. Quand nous sommes arrivés hier soir, dans une voiture à quatre chevaux, on nous a pris pour le prince et sa suite, et c'était chose amusante que de voir le peuple accourir et nous regarder ; quelques-uns ont crié : Vive le prince ! Naturellement, nous avons salué et remercié avec la dignité convenable à l'occasion.

Madrid, 8 octobre i84G.

Irun est la ville où nous avons mangé notre premier dîner en Espagne et où nous avons franchi la douane espagnole. Trois fois, depuis, on nous a soumis à une ennuyeuse visite de nos bagages : une fois à l'entrée de Saint-Sébastien, la seconde lors de notre départ des provinces basques, et la troisième fois aux barrières de Madrid. Les préposés de la douane ont tous été très

polis; mais vous pouvez aisément concevoir que tout cela ne pouvait plaire à M. Cobden, lui qui voudrait si vivement que tous les pays échangeassent librement et fraternellement leurs marchandises. Malgré les nombreuses douanes^ il n'y a, je crois, aucun pays où l'on fasse plus de contrebande. Ici;, ce trafic interlope n'estpasd'ailleurs considéré comme honteux, ni blâmable même ; les riches comme les pauvres y prennent part. Les marchandises qui en font l'objet, sont transportées en France par des routes détournées, à travers les montagnes et à dos de mulet. Il arrive quelquefois que leurs conducteurs se font prendre, et ils ont alors à payer de lourdes amendes ; mais, je le répète, le métier n'a rien ici de dégradant. Dès son entrée en Espagne, M. Schwabe a reconnu dans la robe d'une servante une cotonnade de sa fabrication, et ici, à l'hôtel, des couteaux de Sheffield, qui certainement sont entrés en contrebande, car les cotonnades anglaises et la coutellerie de Sheffield sont des articles entièrement prohibés en Espagne.

Madrid, 8 octobre Î846.

Nous avons passé, sur le bateau qui remonte la rivière d'Hatigarraja à Saint-Sébastien, une heure bien agréable, et la vue des montagnes environnantes est très belle. A bord, il y avait une troupe de musiciens, pour la plupart amateurs, qui se rendaient de Saint-Sébastien à Hutigarraja pour donner une aubade au duc de Montpensier, lors de son passage à la dernière de ces loca-

6 lUCHAUD COBDEN.

lités. Ces jeunes musiciens avaient presque tous la figure intelligente; ils jouèrent pour nous leurs plus beaux airs, mais principalement des mélodies d'un caractère triste. Il y en avait qui parlaient bien le français, et ils nous dirent en cette langue que la tristesse de leur musique marquait leur mécontentement du mariage de leur princesse avec le duc de Montpensier, et qu'en allant le saluer, ils avaient seulement, cédé à un désir exprimé par leurs magistrats. Il nous a été donné d'apercevoir bien d'autres signes d'antipathie entre les deux nations.

9 octobre 1846.

Il était trop tard hier pour expédier cette lettre, et maintenant j'ajoute à la hâte que M. Cobden et M.Schwabe sontinvités pour demain chez M. Bulwer, le ministre anglais, qui nous attend également tous à dîner chez lui dimanche prochain.

Voyager par la malle-poste n'est pas aussi incommode que nous le supposions, mais y passer deux nuits de suite, c'est assez fatigant ; M. Cobden vient de me rappeler que je dois faire savoir à ceux de mes amis qui voyagent au coin du feu que, de Burgos jusqu'à Madrid, nous étions accompagnés d'un soldat, avec son fusil chargé, pour nous défendre au cas de la rencontre de quelques bandits.

Madrid, 10 octobre 1846.

Ce matin nous avons visité le musée, qui nous a

RICHARD CORDEN. 7

enchantés plus qu'aucune collection du même genre. Ce musée seul vaut, vraiment un voyage à Madrid. Ce ne sont partout que des merveilles, et de quelque côté que Tœil se dirige, il tombe sur des chefs-d'œuvre de la grande école espagnole des Murillo et des Vélasquez, ou sur les splendeurs des grands maîtres italiens : Llaphaël, Titien, Giovanni Bellini, etc. Il y a aussi de très beaux tableaux de Claude Lorrain, et des salles sont remplies des plus belles œuvres des écoles allemande, flamande et française. Rubens et Van Dyck y brillent dans toute leur gloire ; mais, en vérité, on rencontre là tant et tant de magnifiques productions de l'art que les nommer toutes me serait impossible. Dans l'aprèsmidi, nous sommes allés au jardin botanique, grand terrain couvert d'arbres séculaires de toute espèce, de berceaux verdoyants et de tonnelles de vignes ; mais le jardin lui-même est mal entretenu. On voit ici, chose commune en Espagne, un sol naturellement riche et fertile auquel l'art ne prête aucun secours, et qui finit par se stériliser faute de soins.

12 octobre 1846.

Ce matin nous avons assisté, à l'église, au double mariage de la reine d'Espagne avec son cousin et de la princesse sa sœur avec le duc de Montpensier. Hier matin, au moment du déjeuner, M. Isturitz, premier ministre d'Espagne, pour qui M. Cobden avait une lettre de recommandation, nous avait envoyé quatre billets d'entrée pour voir la cérémonie. Nous devions nous

habiller à la mode espagnole, avec des voilettes noires. Nous étions rendus à l'église à onze heures, et les mariages ne devaient se célébrer qu'à une heure. Nous étions placés à vingt mètres de la reine et de tout le cortège nuptial, en position par conséquent de bien voir tout. La cérémonie ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu jusqu'alors. D'abord le prêtre, magnifiquement vôtu et coiffé d'une sorte de couronne, répandit de l'encens et célébra la messe ; ensuite la reine et sa sœur furent liées chacune à son époux. Ceci fut fait par la reine douairière Christine, qui enveloppa d'une écharpe blanche brodée d'or, d'abord la reine et son époux, et puis le duc de Montpensier et l'infante, les deux couples étant agenouillés. La reine et sa sœur avaient la tête entièrement couverte, mais l'écharpe ne montait que jusqu'au cou des mariés. Autour des écharpes, la reine douairière lia chaque couple au moyen d'un ruban de satin blanc qu'elle noua plusieurs fois. Pendant près d'un quart d'heure, les deux couples restèrent à genoux, le prêtre lisant quelques prières en latin.

On m'a dit que le ruban blanc est coupé en morceaux, après la cérémonie, et distribué parmi les parents et les amis, à la façon du gâteau de noce en Angleterre.

La robe de la reine était blanche, richement brodée d'or et d'argent. Son diadème et ses nombreux ornements étaient en diamants. Les deux mariées portaient de longues traînes blanches, mais la reine mère portait sur s:i robe une traîne de velours rouge. La reine m'a beaucoup plu; elle est un peu forte, mais sa figure me paraît bonne et intelligente.

En quittant Téglise, elle monta dans une voiture à glaces; mais, à cause de la foule, le cortège dut attendre un bon quart d'heure pour se mettre en mouvement. La reine s'est montrée très affable : le peuple s'avançait jusqu'à la voiture en la saluant, et elle rendait les saints d'une manière aimable. Tour ma part, je fus favorisée d'un salut amical. La reine et son jeune mari étaient dans la même voiture ; le duc de Montpensier, avec l'infante et la reine mère, en occupaient une autre. Des détachements d'infanterie et de cavalerie stationnaient dans les rues. Le coup d'œil était très beau.* Pendant que le cortège attendait devant l'église, nous sommes partis, et nous avons réussi à trouver une place dans la grande rue, d'où nous pouvions voir toute la procession. Il était près de quatre heures quand nous sommes rentrés.

A mon retour à l'hôtel, j'ai trouvé quelques lettres d'Angleterre; je n'ai eu que le temps de les parcourir à la hâte, pressées que nous étions, M""* Cobden et moi, de nous habiller pour nous rendre chez le ministre anglais.

18 octobre 1846.

Nous avons été tous charmés du dîner chez M. Buiwer, ainsi que des personnes que nous y avons rencontrées. M. Buiwer a été très poli. Il n'est pas encore marié. Il donna le bras à une dame américaine, femme du ministre du Brésil. M""* Cobden fut conduite à table par lord Foley et placée en face de M. Buiwer. Tous les égards particuliers qu'on témoignait à M. Cob-

den, montraient bien qu'on le regardait comme le personnage de la soirée; ce fut lui qui me conduisit à table, où je me trouvai placée, à ma grande satisfaction, entre lui et le ministre du Brésil. Celui-ci est un homme intelligent et aimable. Nous dûmes converser en français, parce qu'il ne sait pas bien l'anglais, et il me donna des détails sur l'empire brésilien, l'Espagne, etc. Il a étudié pendant trois ans à l'Université de Gottingue, en Allemagne, et a également habité Hambourg. Dans le cours de la conversation, il mentionna plusieurs noms qui me sont bien connus, et en somme je fus charmée de son entretien. Le ministre des Etats-Unis et sa femme étaient également au nombre des convives. M. Schwabe trouve que c'est un homme capable et, de mon côté, sa femme m'a laissé une fort bonne impression.

Après le dîner, j'ai eu un moment fort agréable. Lord Foley et M. Fortescue, ayant su probablement que j'étais Allemande, ont eu l'amabilité de m'adresser la parole dans mon idiome natal. Tous les deux sont grands admirateurs de M. Cobden et partagent ses opinions. Les Espagnols semblent être contents de sa visite dans leur pays. On vient constamment le voir, et les journaux parlent de lui dans les meilleurs termes. Demain, quelques libres échangistes vont lui offrir un banquet auquel M. Schwabe est aussi invité.

RICHARD GOBDEN. \\

Extraits d'articles publiés sur M. Cobden par des journaux de Madrid.

Octobre 184G.

M. Richard Cobden, le célèbre chef de la ligue anglaise contre les lois des céréales, vient d'arriver dans notre capitale. Son éclatant triomphe a changé la politique mercantile du monde, et a ouvert un vaste champ de commerce à nos blés espagnols.

M. Cobden va maintenant faire la connaissance d'un pays qui attire l'attention de l'Europe, et le peuple espagnol, hospitalier et reconnaissant, ne manquera point d'accueillir comme il convient cet homme célèbre, qui a réussi à répandre les principes de la fraternité parmi toutes les nations du monde.

Que les défenseurs ehtêtés du monopole, encore trop puissants ici, ne s'imaginent pas que M. Cobden soit venu proclamer chez nous une croisade contre nos tarifs. Le grand champion du libre échange, le premier homme d'Etat qui se soit levé en faveur des classes ouvrières de l'Angleterre, voyage sur le continent pour rétablir sa santé affaiblie par les fatigues d'une longue et glorieuse lutte de sept années. Pendant son séjour en France, M. Cobden a été l'objet des plus vifs témoignages de syrapatl;ie et même d'enthousiasme de la part des économistes et d'autres personnes qui ont

12 RIGHARD CORDEN.

épousé le principe de la liberté commerciale. Mais, quoique malheureusement cette classe ne soit pas assez nombreuse en Espagne pour nous donner l'espoir qu'elle puisse, à elle seule, rendre à cet illustre voyageurtous les honneurs qu'il mérite si bien, nous ne laissons pas d'avoir la confiance que personne, quel que soit son parti ou son opinion politique, ne fera rien qui pourrait amener une comparaison défavorable entre l'hospitalité de ce pays et celle d'autres contrées peu symjiathiques à l'Espagne.

Discours de M. Cobden à, Madrid, au banquet des libres échangistes.

14 octobre 1846.

Messieurs,

J'accepte cette démonstration avec la plus profonde reconnaissance. Je l'accepte comme une preuve de votre approbation des principes de libre échange et des moyens par lesquels les libres échangistes d'Angleterre ont obtenu leur victoire. Nous n'avons plaidé la cause de la liberté commerciale ni dans un esprit de parti politique, ni pour le bénéfice exclusif d'une classe quelconque, mais dans l'intérêt de, tout le monde, et nous avons atteint notre but par des moyens honnêtes, qui

seront approuvés, je Tespère, par les hommes de bien de tous les pays. Depuis le commencement jusqu'à la fin de notre lutte, nous avons répudié tout recours à la force physique, et mis toute notre confiance dans la puissance du bon sens et du raisonnement. La plume de récrivain a été notre arme la plus sûre, la voix de l'orateur notre artillerie la plus retentissante. Nous n'avons jamais cherché la mort du pécheur, mais sa conversion seulement. Nous avons, à la vérité, fait de nombreux captifs; mais ils se sont rendus à nous convaincus, non forcés. Fendant sept ans on a eu le spectacle d'un combat livré au milieu de trente millions d'hommes sans qu'une seule goutte de sang ait été versée. La bataille a été longue et difficile; mais une victoire remportée par la discussion n'a point à craindre le danger d'une réaction: une fois gagnée, c'est pour toujours.

Vous savez probablement tous le but précis de notre lutte en Angleterre pour le libre échange. Un grand principe était en jeu : nous voulions conquérir pour chaque Anglais le droit d'échanger librement les fruits de son travail contre les produits de toutes les parties du globe. Nous demandions l'abolition de tous les droits de douane protecteurs ; nous disions à notre gouvernement : « Faites de vos douaniers de simples agents fiscaux, et rien de plus; n'en faites pas des protecteurs d'une industrie quelconque, au détriment de la masse des consommateurs, partant des auxiliaires involontaires du contrebandier. »

Nous avons appliqué ce principe avec une égale jus-

14 RICH\UI) COBDEiN.

tice à toutes les classes. Nous avons réclamé pour les manufacturiers anglais le droit d'acheter le blé, le bétail et la laine d'Espagne aux mêmes conditions que les produits similaires de notre propre sol. Nous avons proposé de percevoir les mêmes droits sur les sucres de Cuba que sur ceux de la Jamaïque, et, du même coup, nous avons proclamé le droit pour l'agriculteur de faire venir de l'étranger tous les articles manufacturés qu'il peut lui fournir, sans être obligé de les payer plus cher que ces articles ne valent réellement. Telle est maintenant la politique commerciale qui prévaut chez le peuple anglais.

Messieurs, le libre échange n'est pas la cause d'un pays seul, c'est la cause de tout peuple qui se préoccupe des intérêts de l'humanité et de la civilisation. Où puis-je espérer trouver de la sympathie pour nos principes, si ce n'est dans cette métropole éclairée de la Péninsule? Le libre échange n'offre à aucun pays des avantages plus grands qu'à ce pays-ci, car !a nature nulle part ne s'est montrée plus prodigue de ses dons, et c'est de la main la plus libérale qu'elle a départi à l'Espagne des productions que les autres nations ne demanderont pas mieux que de lui prendre en retour des fruits de leur i)ropre industrie.

Mais, je n'ai pas besoin de vous le dire, le commerce n'est qu'un échange d'équivalents ; si une nation ne veut pas consentir à importer, par contre, il lui sera impossible d'exporter.

Je sais qu'il y a des gens dans tous les pays qui disent : Nous produirons tout ce qu'il nous faut chez

nous, et nous repoussons toute dépendance de rétranger. Mais, si la nature avait voulu un pareil isolement, c'est sur un autre plan qu'elle aurait fait la terre; elle aurait accordé à tous les pays indifféremment les mêmes avantages de sol et de climat. Mon pays, par exemple, aurait possédé le vin, l'huile, les fruits et la soie dont il est privé, tandis que d'autres se seraient trouvés dotés de cette richesse en houille et en fer qui dédommage les Anglais de l'absence d'un soleil plus chaud. Mais non, la Providence, dans sa sagesse, a gratifié chaque latitude de produits spéciaux, afin que les différentes nations se fournissent les unes aux autres les nécessités et les aises de la vie, afin qu'elles puissent aussi se réunir par des liens de paix et de fraternité.

Messieurs, je suis sûr qu'avant peu de temps, l'opinion publique de cette grande nation voudra délivrer son commerce de ces mêmes entraves qui, jusqu'à une ê"poque récente, ont gêné l'industrie de mon propre pays. Je me rappelle qu'un grand homme partit de vos côtes, il y a plus de trois siècles, à la découverte d'un nouvel hémisphère; mais, sans vouloir diminuer la gloire d'une telle entreprise, je crois cependant pouvoir dire que l'homme d'Etat qui doterait l'Espagne des bienfaits de la liberté commerciale, procurerait à sa patrie des avantages plus grands et plus durables que ceux mêmes qu'elle a retirés de la découverte de l'Amérique. Le génie de Colomb a donné à vos ancêtres un continent inculte, peu peuplé et habité par des races barbares : le libre échange ouvrirait à votre activité un

monde civilisé, et toutes les nations s'empresseraient de vous apporter les produits variés de leur industrie et de leur travail, en échange des richesses naturelles de votre pays si beau et si favorisé.

Pour terminer, je porte un toast au succès universel du libre échange, la plus sûre garantie de la paix des peuples.

Lettres de M™'^ Salis Schwabe, écrites de l'Espagne à des amis en Angleterre.

Madrid, 16 octobre 184G.

En ce moment nous revenons d'un combat de taureaux, c est-à-dire M'"' Cobden et moi, car ces Messieurs y sont encore. Mais nous n'avons pu nous-mêmes supporter ce spectacle plus d'une demi-heure. En vérité, rien ne m'a jamais plus émue et dégoûtée tout ensemble, et cela fait peine de penser qu'on puisse voir en plein dix-neuvième siècle des divertissements de cette sorte. Ce fait qu'il existe encore des Européens capables de se plaire à ces spectacles, qui rappellent le temps des autodafés, m'afflige profondément. Pendant la demiheure que nous sommes restées à cette fête espagnole, à laquelle présidaient les reines, les princes et toute la haute noblesse de Madrid, nous avons vu tuer deux taureaux, ainsi que plusieurs beaux chevaux, et

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