‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 12 sur 30 · RICHARD COP.DEN · texte numérisé non relu

RICHARD COP.DEN

deux hommes ont été gravement blessés. Mais, je ne veux pas mettre votre sensibilité à l'épreuve en vous faisant le récit de ces horreurs en détail ; je me contenterai de vous dire que c'est un spectacle affreux. Mon cœur est toutefois moins disposé à s'apito.yer sur le sort des hommes que sur celui des bêtes qui ont succombé dans cette sanglante arène. Les hommes ont assez de raison pour savoir ce qu'ils font ; mais ces pauvres chevaux, on les mène au combat les yeux bandés, et ces taureaux, on les rend furieux en les privant de nourriture douze heures d'avance. Maintenant, je puis mieux comprendre les scènes cruelles de la guerre civile dont TEspagne a été le théâtre ; ces combats de taureaux finissent par rendre les hommes indifférents à l'effusion du sang, et par les conduire à faire bon marché de la vie humaine.

L'arène est sur une grande place entourée de belles maisons à balcons, au-dessous desquelles on dispose un amphithéâtre à gradins : gradins et balcons regorgeaient de spectateurs, et il y avait bien là de quarante à cinquante mille personnes. La famille royale, y compris les deux couples nouvellement mariés, était présente : la reine avec son époux François, le duc et la duchesse de Montpensier, la reine douairière, étaient assis en face de nous sur un balcon tout spécialement décoré. Ils avaient l'air d'être habitués à ce spectable et de s'y complaire, et les deux reines restent toujours jusqu'à la fin. Les matadors sont présentés à la reine avant que le combat commence. Trois Hidalgos sont les premiers à prendre part au combat. Arrivés sur l'arène en équipages magnifiques, ils des-

jg RICHARD COBDEN.

cendent de voiture sous le balcon de la reine^ à qui ils offrent leurs hommages. Au premier coup d'œil, c'est un bel et imposant spectacle, et Ton se croirait revenu à l'époque de Fantique chevalerie, alors que de nobles paladins combattaient dans les tournois. A voir ces préparatifs et cette foule élégante de dames et de messieurs, on a de la peine à croire tout d'abord que tout ce monde s'est réuni simplement pour regarder un divertissement aussi cruel. Ce qui a encore augmenté mon déplaisir, c'est de voir le clergé y assister. Le primat d'Espagne, celui-là même qui a marié la reine, se trouvait en face de nous, et nos maris, qui viennent de rentrer, nous racontent qu'il est resté jusqu'à la fin.

Demain et le jour suivant il y aura d'autres combats de taureaux, et la reine y présidera encore, du moins à ceux de demain ; mais, quoique nous ayons des billets, nous nous garderons bien de nous y rendre: c'est le premier combat de taureaux que j'aie vu, et sûrement ce sera le dernier aussi.

Madrid, 18 octobre 1846.

Aujourd'hui, dans l'alprès-midi, plusieurs députés ont rendu visite à M. Cobden, et j'ai entendu quelques propos intéressants. Il me semble que les Espagnols ne manquent pas d'intelligence, mais leur manque d'esprit libéral m'inspire une certaine pitié. La presse est sous un contrôle rigide. Un certain nombre de députés, hommes d'élite, ont fait remettre à M. Cobden une lettre qui est pour lui un témoignage très flat-

teur. J'oubliais de dire que vendredi matin nous sommes allés, avec M. Kelly, Espagnol intelligent dont les parents étaient Irlandais, visiter la collection royale d'armures, qui est regardée comme une des plus belles au monde : on y voit des armes de toute espèce et de toutes les nations, parmi lesquelles il y en a qui, dans le temps, ont appartenu aux Mores.

Hier matin M. Kelly nous a accompagnés au musée, où nous avons passé quelques heures fort agréables. J'ai été heureuse d'y rencontrer Alexandre Dumas ; il a été envoyé à Madrid par son gouvernement, pour écrire une narration historique du mariage du duc de Montpensicr avec l'infante.

Madrid, jeudi, 22 octobre.

Hier soir, tandis que M. Cobden et M. Schwabe dînaient chez le ministre anglais, nous autres dames nous avions décidé que nous profiterions de notre liberté pour nous entretenir avec nos amis absents ; mais, vers les 8 heures, j'ai reçu un petit mot de M. Schwabe me disant que la reine et la famille royale se trouvaient au théâtre. Se procurer des billets était chose naturellement impossible; mais M. Bulwer avait eu la bonté de nous offrir deux places dans sa loge, et un autre monsieur en avait aussi mis deux à la disposition de M. Cobden. A 9 heures et demie nous sommes arrivées au théâtre et, tout rempli de monde qu'il fût, M™^ Cobden et moi y avons trouvé d'excellentes places en face du couple royal et du duc et de la duchesse de Montpensier*

M. Bulwer n'était pas lui-même au théâtre ; mais il y avait dans la loge la comtesse de Chicala et d'autres dames qui furent toutes pleines d'amabilité pour nous. La comtesse^ qui parle bien l'anglais et le français, nous indiqua tout ce qui méritait d'être remarqué. La reine et sa suite étaient dans une loge particulière près de la scène. Elle était très simplement habillée d'une robe de satin blanc à corsage montant, et portait une coiffure de dentelle avec une rose de côté; elle avait peu de bijoux : son air m'a beaucoup plu. La duchesse de Montpensier était aussi habillée en satin blanc et en corsage montant, et avait une simple coiffure sur la tête. Le programme delà soirée ne consistait qu'en un ballet. Il fut bien exécuté, et la reine semblait bien s'amuser. A diverses reprises, elle a encouragé du geste la première danseuse, tandis que le duc de Montpensier applaudissait.

Lundi matin, nous sommes allés, selon notre intention, à l'Escurial. Je n'ai jamais vu d'édifice aussi colossal. Quoique commencé par Philippe II, au xvi* siècle, il a l'air d'un édifice neuf et moderne. Nous avons eu le plaisir d'y rencontrer Alexandre Dumas ; il avait un billet spécial pour visiter le palais, et il eut l'amabilité de nous prendre avec lui. Autrement nous n'aurions pu y entrer: il faut pour cela une permission spéciale et, ne le sachant pas, nous avions négligé de nous en munir. La bibliothèque contient beaucoup de livres arabes ; les murs des salles sont tendus de riches tapisseries des Gobelins.

Ce matin, le duc et la duchesse de Montpensier sont partis pour la France. La reine et sa sœur, en se sépa-

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rant, ont versé beaucoup de larmes^, à en croire au moins le bruit général.

Ce soir, nous sommes rentrés chez nous à 9 heures, après un dîner chez M. O'Shea, un des premiers banquiers de Madrid. Son installation est princière; sa famille va souvent à la cour ainsi qu'aux grandes réceptions de la reine. M. 0\Shea et sa femme voulaient nous mener au bal de l'ambassade française; mais, ayant déjà vu tous les grands personnages que nous désirions voir, nous n'avons pas accepté leur politesse. M. Cobden et M. Schwabe avaient fait la connaissance chez M. Bulwer, de M, Salamanca, notable espagnol, qui a une campagne à Aranjuez. Quoiqu'il ne fût possible ni à lui ni à sa femipae de quitter Madrid en ce moment, M. Salamanca n'en invita pas moins nos maris à nous conduire à Aranjuez et à s'installer dans sa maison comme chez eux. Il donna l'ordre à ses domestiques de tout préparer pour notre réception.

Aranjuez, 24 octobre i846.

Hier matin nous sommes arrivés dans cette belle ville, qui m'inspire un intérêt tout particulier, parce qu'elle a sa place dans l'immortel « Don Carlos » de Schiller.

Nous sommes installés dans la belle maison de M. Salamanca, et après avoir vécu quelque temps dans les hôtels, nous nous sentons comme transportés dans le pays des fées. A notre arrivée, un déjeuner somptueux nous attendait, et à 7 heures du soir le dîner, avec toute espèce de vins, nous était servi. Nous avons tou-

jours deux ou trois laquais à notre disposition, et hier on illumina pour notre agrément une vingtaine de grands et beaux salons. C'est charmant d'être seuls ici et entourés de domestiques qui font de leur mieux pour devancer nos désirs : nous nous sentons tout à fait à l'aise.

Cette réception nous montra Fhospitalité espagnole sur une grande échelle. Une curieuse remarque, c'est qu'à Aranjuezil y a un beau jardin sans palais, tandis qu'à Madrid il y a un beau palais sans jardin.

La diligence qui doit nous conduire à Séville passera par ici à 9 heures ce soir, et nous voyagerons quatre nuits sans désemparer.

Séville, 28 octobre 1846.

Pendant qu'on changeait de chevaux entre Cordoue et Séville, M. Cobden continua le chemin à pied, et il cueillit pour moi quelques petites fleurs odoriférantes, ainsi que quelques petites branches de bien beaux arbustes ; mais c'est pitié que là oii la nature est si libérale, l'homme soit si négligent ; et je ne pouvais m'empêcher de penser, en voyant cette terre si fertile mais laissée ici inculte, aux pauvres Irlandais qui meurent de faim * . Fendant sa promenade d'hier matin, M. Cobden rencontra un homme auquel il acheta trois grenades pour trois sous, et, s'il l'avait voulu, il n'aurait eu qu'à les cueillir lui-même sur les arbres, puisqu'on ne les récolte point et qu'on les abandonne aux oiseaux. Je n'ai jamais vu de pays aussi riche; pendant neuf ou dix

< En 1846, la famine régnait en Irlande.

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lieues, ce n'étaient que ciiamps d'oliviers ; et aux approches de Séville, nous traversâmes des bosquets d'orangers et de citronniers. Involontairement je me rappelle ce que dit la vieille légende. Le Seigneur avait demandé à chaque peuple ce qu'il désirait encore pour compléter son bonheur ; l'Espagnol répondit : « De bonnes lois et un gouvernement sage, « sur quoi le grand juge répliqua : « Non, cela ne se peut pas, car alors vous auriez tout. » Je suis vraiment affligée de voir que, dans un pays envers lequel le ciel s'est montré si généreux, les hommes soient encore aussi malheureux et restent aussi en arrière des autres nations sous le rapport de l'intelligence et du confort.

Le caractère naturel des Espagnols parait être bon : ils semblent également doués d'une grande amabilité native, et mon expérience personnelle me porte à croire que les gens des basses classes sont complaisants et d'un bon naturel.

Dans la figure de l'Espagnol on discerne un air d'intelligence ; pourtant on ne rencontre dans ce pays que peu d'esprits cultivés, et le goût des divertissements cruels est très répandu. Le gouvernement n'a rien fait jusqu'ici pour l'instruction ou la science; mais il encourage les combats de taureaux et autres amusements de ce genre. Il est possible que ce peuple, énervé par le climat, n'ait pas assez d'énergie pour développer les qualités dont la nature l'a doué. Il se contente de se plaindre et de tout critiquer, sans essayer de trouver le vrai remède.

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Séville, 29 octobre 1846.

M™** Cobden et moi nous sommes restées chez nous ce matin, pendant que M. Cobden et M. Schwabe allaient faire des visites. M. Prats, le consul portugais, et d'autres messieurs sont venus. nous voir, et la matinée s'est passée agréablement. A une heure, nos maris étant rentrés, une députation de libres échangistes espagnols est arrivée. Ces messieurs doivent donner lundi prochain un banquet à M. Cobden, auquel M. Schwabe est aussi invité. Entre autres visites, nous avons reçu celle de M. ShiUy, capitaine général et gouverneur de l'Andalousie : il nous a tous invités à dîner chez lui dimanche prochain.

séville, 2 novembre 1846.

Que ne pouviez vous m'accompagner dimanche dernier dans ma visite à la cathédrale ! Elle est vraiment superbe ; mais ce matin -là elle avait quelque chose de particulièrement solennel, à raison des préparatifs qu'on avait faits pour commémorer l'anniversaire du tremblement de terre, qui, en 1755, dévasta Lisbonne. Au môme moment une secousse violente se fit sentir à Séville; mais, grâce à Dieu, la ville échappa à la ruine. La terre chancela, mais elle ne s'ouvrit pas.

Après la grand' messe, accompagnée d'une excellente musique d'orgue, il y eut une procession de prêtres et de magistrats, les premiers portant leurs plus riches vêtements. C'était un spectacle vraiment solennel, re-

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haussé qu'il était encore par la présence des nombreuses personnes en noir, qui s'agenouillaient devant le saint sacrement sur tout le parcours de la procession. Dimanche soir, nous avons dîné chez le capitaine général; nous avons trouvé sa femme, qui n'a que dix-huit ans, fort belle et fort aimable. Nous nous sommes rencontrés avec lord Foley, M. Fortescue^, le colonel Waugh, gendre de M. O'Shea, de Madrid, M. Murphy, Espagnol dont le père était Irlandais, et une vieille dame espagnole, belle-sœur de M. Murphy. J'étais placée entre le capitaine général et le colonel Waugh, qui m'avait conduite à table. Je fus très contente de la société : M'"' Shilly m'a spécialement charmée. Après le dîner, elle nous fit entendre quelques chansons andalouses ; elle a une voix magnifique, et chante très bien .

A bord du paquebot de Séville à Cadix. Vendredi matin, 6 novembre 1846.

Revenons maintenant à Séville; et, pour être méthodique, je commencerai par ce que nous y fîmes mardi malin, jour où M. Pickman, un Anglais qui a une immense poterie aux environs de la ville, mit sa voiture à notre disposition. Après quelques heures passées à la cathédrale, nous visitâmes une partie de cet intéressant palais moresque, l'Alcazar, et à midi nous allâmes à la Cartuja, un ancien couvent transformé par M. Pickman en fabrique de poteries. Il y emploie beaucoup d'Anglais. A notre arrivée nous trou-

vâmes les ouvriers rangés à rentrée, et ils saluèrent M. Cobden de leurs vivats. Nous avons parcouru rétablissement et assisté aux diverses opérations de la fabrication, le tout nous intéressant beaucoup. Sur les portes de quelques-uns des bâtiments on lisait ces mots : « Vive M. Cobden ! » écrits en gros caractères. Je vous croirais maintenant assez au foit de nos agissements à Séville, si je n'avais omis de vous narrer le banquet de lundi dernier. Il a eu un assez joli succès; mais je vous enverrai un journal qui en donne les détails et renferme le discours de M. Cobden.

M. Cobden â, Séville (extrait du Times).

Quien no ha visto Sevilla No ha visto a maravilla.

Novembre 1846.

Un étranger qui eût visité Séville pendant ce mois-ci aurait pu voir quelque chose de plus merveilleux que ses arcades moresques ou ses tours gothiques, et de plus frappant que sa grande cathédrale ou sa bizarre Giralda : les fiers citoyens de la capitale de l'Andalousie réunis pour faire honneur à un industriel anglais. L'Espagnol, si jaloux et si exclusif, prêtant une oreille complaisante et favorable aux idées d'un commerçant étranger, qui veut mettre sur un pied d'éga-

lité les habitants et les productions des divers pays de la terre; et dans cette même ville, qui était jadis le centre d'un puissant monopole, qui avait réclamé et gardé pour ses ports favorisés tout le commerce d'un nouveau monde, cet étranger aurait pu entendre des doctrines établissant la justice et la convenance du libre échange, d'un commerce sans restrictions entre toutes les nations de l'univers depuis Canton jusqu'à Cadix. Nos lecteurs se souviennent peut-être de la description que nous donnions dernièrement du banquet offert à M. Cobden à Se ville par les marchands, les propriétaires territoriaux et les fonctionnaires de cette ville. Les services qu'il a rendus à la civilisation y furent l'objet d'un discours éloquent, oii l'on demandait l'application de ses idées à l'état économique de TEspagne et où l'on retraçait, par anticipation, les conséquences d'une pareille mesure. C'est à peine si Christophe Colomb a été plus loué et plus honoré pour le nouveau monde dont il fit don à la Castille et à Léon. Le monde pressenti et prédit par Cobden n'est pas encore visible ; mais il a démontré et convaincu des millions d'hommes de son existence et de ses trésors. Nous n'avons aucun doute sur l'issue de l'entreprise dans laquelle nous nous sommes embarqués, ou sur la vérité d'un principe qui s'impose à l'assentiment de tous les gens intelligents. Mais l'avenir dût-il prouver que le libre échange est une illusion et le protectionnisme une saine doctrine; dussions-nous plus tard reconnaître la vanité de nos espérances et confesser l'insuccès de notre expérience, nous aurions du moins la satisfaction de pouvoir nous dire que nous

avons tenté un effort courageux pour le bien public, et que la moitié de l'Europe applaudit à notre entreprise et partage notre erreur.

Récit du banquet offert à M. Cobden par les partisans du libre échange à Séville. (Extrait du Manchester

Guardian.)

2 novembre 1846.

Plusieurs marchands, propriétaires fonciers et fonctionnaires publics, ont offert à Séville un banquet à M. Cobden. Le banquet était présidé par le Senor Miguel Chacon y Duran, directeur de la Société économique de Séville, et plusieurs membres de cette même société assistaient à la réunion. Le senor Chacon a proposé un toast « à M. Cobden et à l'application de ses idées à l'état économique de l'Espagne. )> M. Cobden a répondu, en anglais, dans les termes suivants. Son discours a été traduit par le Senor Alberto Prats y Soler.

Messieurs,

« Je vous remercie bien sincèrement de l'accueil cordial que vous m'avez fait dans cette belle capitale de l'Andalousie. Je sais bien que personnellement je n'ai aucun droit aux égards et aux attentions dont je

suis comblé; mais il m'a été fort agréable de trouver ici un grand nombre de personnes éclairées qui partagent les principes dont je me suis faitTinterprète.

Maintenant que je vous ai remerciés de cette expression de votre bienveillance; c'est à peine s'il me reste autre chose à dire. Si j'étais votre compatriote, j'aurais été tenté; je l'avoue, d'imposer à votre patience un long discours. J'aurais tâché de démontrer que le libre échange conférerait les plus grands bénéfices à ce pays; qu'il susciterait de l'activité dans vos ports et sur vos marchés; qu'il enrichirait l'agriculture et qu'il rendrait vos finances florissantes. J'aurais insisté sur les avantages moraux qui naissent des rapports de peuple à peuple. J'aurais pu aussi vous faire un séduisant tableau des avantages tout pacifiques qui s'attacheraient à l'adoption générale des principes du libre échange. Enfin, je me serais efforcé de vous démontrer que, s'il était possible aux différentes nations de se communiquer librement leurs idées et de dépouiller leurs préventions réciproques, elles apprendraient les unes des autres bien des choses utiles et instructives. Si j'avais été Espagnol, dis-je, je me serais attaché avec plaisir au développement de ces idées ; mais, étant Anglais, je regarde comme convenable de laisser ce soin aux Espagnols eux-mêmes, car je ne veux pas qu'on m'accuse de faire, en dehors de mon pays, de la propagande en faveur de doctrines dont les avantages sont suffisamment connus.

Mais je crois apercevoir dans cette réunion de gens éclairés des hommes doués de l'éloquence naturelle à leur nation, et qui sauront heureusement défendre avec

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succès ces principes d'humanité et de philanthropie sur lesquels il ne m'est pas permis de m'étendre moi-même. Je serais heureux si, maintenant que je vous ai communiqué mes sentiments , vous vouliez y répondre en montrant comment mes doctrines pourraient être appliquées à votre pays. Je voudrais proposer un toast en faveur de F Andalousie, mais il n'est pas facile d'en trouver les termes pour un pays tellement favorisé de la nature et abondant en toute espèce de produits. Que pourrais-je désirer pour lui? Il ne manque qu'une chose pour que sa richesse soit doublée, — la liberté commerciale. Buvons donc à son établissement chez vous. »

Ce discours a été suivi d'un autre, que M. Salis Schwabe a prononcé en français.

« Je suis bien sensible à l'honneur de votre réception cordiale. Quoique le français soit pour moi une langue étrangère, je m'en sers à présent, parce qu'il est probablement compris par la plupart d'entre vous. Quanta moi, malheureusement, je ne parle pas le castillan. Je crois voir dans l'honneur que vous m'avez fait une nouvelle preuve de la décision que vous avez prise à l'égard de la grande question de la liberté commerciale. Il est plus que probable que jusqu^ici vous ignoriez jusqu'à mon nom même ; mais, en me voyant à côté de mon éminent ami, vous n'aurez aucun doute à l'égard de mes opinions. Je ne voudrais pas vous cacher que, si je ne partage ni ses talents^ ni sa réputation, j'ai au moins comme lui le vif désir de Voir

la liberté commerciale s'étendre de toutes parts. Ce que nous soutenons n'est la cause ni d'un individu, ni d'une seule nation, mais bien celle de toutes les nations du globe. Si la liberté du commerce régnait dans tous les pays, on assisterait à Tavénement de la paix perpétuelle, le plus grand bien terrestre dont la race humaine pût jouir. Mais aucune nation au monde ne recueillerait cet avantage plus promptement que la vôtre. Votre sol fertile produit tout ce qui manque à tant d'autres, et vous trouverez facilement à l'étranger les choses qui vous manquent à vous-mêmes, et qui se trouvent plus abondamment ailleurs. Je ne doute pas que vous ne partagiez mon opinion, à savoir que la" richesse d'un pays se mesure plutôt par ses importations que par ses exportations, et, nécessairement, c'est sur les premières que retombe dans ce pays, comme dans tant d'autres, le fléau des restrictions douanières. Vos manufacturiers se flattent d'être protégés, mais ils se trompent : le contrebandier se fait leur concurrent, et il l'emportera toujours sur eux. Ils persévèrent dans une ignorance fatale, probablement parce qu'ils sont mal renseignés sur ce qui se passe ailleurs. J'espère que le jour viendra où vous verrez vos plus grands manufacturiers embrasser nos doctrines ; on comprendra nettement alors que le principe pratiqué en Angleterre est le bon, à savoir qu'il ne faudrait tolérer aucun impôt visant la protection d'un intérêt au détriment de tous les autres, et qu'en outre, la douane ne devrait contribuer au revenu public que par des droits modérés. Voilà ce qui serait une vraie protection pour vos industriels, et ce qui ren-

drait du môme coup vos finances florissantes. La prospérité se développerait de toutes parts ; vous augmenteriez vos moyens de communication, et il n'y aurait pas de classe en Espagne qui ne fût appelée à recevoir rheureux contre-coup de telles mesures. En terminant, Messieurs^, je vous prie de boire à « la liberté commerciale chez toutes les nations de la teiTc. »

Lettre de M"" Schwabe à ses amis d'Angleterre.

Cadix, 10 Hovcmbrc 184G.

Lundi dernier a eu lieu le grand banquet des partisans de la liberté commerciale, et M. Cobden y a été accueilli d'une façon très enthousiaste. On a porté quatre fois sa santé. Vous n'apprendrez pas sans étonnement que M. Schwabe, animé par cette agréable réunion, a, lui aussi, prononcé un discours en français, qui fut compris par tous ses auditeurs et qui fut fort applaudi, m'a-t-on dit. M. Cobden a eu la bonté de me donner l'original de son discours. Sachant que vous aurez tous du plaisir à le lire, je vous l'expédierai, ainsi qu'un exemplaire du journal espagnol qui Ta reproduit.

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Banquet de Cadix et discours de M. Cobden. (Traduit du Corner cio de Cadix.)

18 novembre 1846.

Le banquet avait été préparé dans une des plus belles salles du « Casino, » que ses propriétaires avaient prêtée pour la circonstance. La table était ornée de belles fleurs et couverte d'une riche argenterie et d'une grande profusion de fruits. A cinq heures et demiC;, M. Cobden est arrivé, accompagné de M. Salis Schwabe, de Manchester, l'ami qui voyage avec lui, et de Don Jorge Urtelegui, un honorable commerçant qui, lui aussi, est un ami du grand chef de la Ligue anglaise. C'est à lui qu'appartient la première idée d'organiser cette réunion, qui est en elle-même une preuve de la sympathie qu'ont rencontrée en Espagne les doctrines de M. Cobden.

A dix heures, le banquet a commencé, sous la présidence de Don Jorge Urtelegui, ayant à sa droite M. Cobden, et à sa gauche Don José Maria Elizalde. Il y avait en tout quarante-quatre personnes, tous gens bien posés dans le monde et pour la plupart commerçants .

Le président se leva et dit : « Messieurs, je vais porter un toast auquel certainement vous vous associerez tous avec plaisir : Je vous propose de boire à la santé de M. Richard Cobden, l'illustre convive qui honore aujour-

d'hui cette table de sa présence. Que- le ciel prolonge sa vie, de telle sorte qu'il puisse assister au triomphe complet de ses saines doctrines par toute l'Europe, comme il en a déjà vu le succès dans sa patrie même. »

M. Cobden alors s'est levé, et a répondu en ces termes :

Messieurs,

Je regrette de ne pouvoir exprimer la reconnaissance dont me pénètre votre cordiale réception en un langage que vous compreniez tous. Je ne suis nullement surpris, toutefois, de voir que les principes dont j e me suis fait Favocat en Angleterre, aient de chauds adhérents à Cadix. C'est à ces principes, et non à leur champion lui-même, q^ue s'adressent les hommages de cette réunion. Messieurs, les partisans du libre échange en Angleterre n'ont visé qu'un seul objet, qui peut s'exprimer en un seul mot, celui de liberté. Notre commerce était assujetti à mille entraves, et le gouvernement gênait constamment l'initiative particulière. Nos marchands et nos fabricants pouvaient bien pénétrer dans tous les coins du globe; mais, à leur retour, quand ils rapportaient avec eux les productions des pays étrangers, ils voyaient ces produits repoussés de leurs côtes natales par des tarifs absurdes et oppressifs» Ce fut pour mettre fin à ces restrictions à la liberté des transactions que la ligue anglaise se forma. Nous avions pour objet de renfermer le fonctionnement de notre législation dans ses propres limites, et de soustraire complètement le commerce à ses empiétements

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séculaires. Chaque individu deviendrait ainsi libre d'exercer son industrie à sa façon et à sa guise. Voilà le but de la Ligue, but qui n'a été atteint qu'après une lutte de sept ans.

Désormais, le marchand anglais ne risque plus d'être contrarié dans ses entreprises, sous le prétexte que le législateur doit protéger les intérêts d'un autre sujet anglais ou de quelque colon. Désormais, tous sont placés sur le terrain de la liberté et de l'égalité, et personne ne jouit d'un privilège qui le mette au-dessus de ses concitoyens.

Je n'ai besoin de rien dire pour vous convaincre que la liberté favorise le commerce: toute l'histoire est là qui le prouve.

Comparez à l'heure actuelle les différentes nations du monde les unes avec les autres, et vous trouverez que partout le commerce y fleurit ou dépérit en raison même de la liberté dont il jouit, ou des entraves qu'il rencontre. Comparez même un port de mer qui est libre à un autre qui ne l'est pas, et voyez la différence. Vous vous souvenez tous que, pendant une année, Cadix a joui d'une prospérité extraordinaire. Vous vous rappelez la flotte de vaisseaux qui couvrait les ep,ux de sa baie, le vaste trafic qui remplissait ses rues, les produits de tous les pays qui s'entassaient dans ses magasins. Qu'est-ce qui avait, comme par magie, transformé ainsi votre ville ? Le climat, le port, les produits, tout était comme autrefois. Mais, durant une année, Cadix fut un port libre, et ce seul changement explique toute cette prospérité;

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Dans tous les pays^, il y a des intérêts particuliers qui craignent la liberté, et, en Angleterre, la perspective de la libre entrée des blés inspirait à nos agriculteurs une peur terrible. Maintenant ils rient de leur ancienne frayeur. En Espagne, le Catalan s'effraie du mot môme de liberté commerciale. Eh bien 1 lui aussi il finira par se moquer de son inquiétude, tout comme les fermiers anglais, mes anciens adversaires, sont parfaitement rassurés à cette heure. Je n'ai jamais connu une industrie qui ait souffert de la liberté. L'ombre de la protection a fait dépérir bien des industries ; mais, sous le souffle de la liberté, toutes ont vécu, toutes ont prospéré.

Messieurs, si vous pensez que l'Espagne ne pourrait que gagner à l'adoption de la politique commerciale qui prévaut à présent en Angleterre, il faut vous servir de moyens semblables à ceux que nous avons nous-mêmes employés pour faire triompher nos opinions. Il faut encourager la discussion de nos principes de toutes les façons possibles, et toute personne qui est convaincue de leur vérité devrait se faire un devoir de convertir son voisin. Ce n'est que par des efforts et des sacrifices individuels qu'on arrive à propager les grandes vérités, tant de la religion et de la philosophie que de la politique. Il est inutile d'attendre de votre gouvernement des actes favorables au libre échange, tant que le peuple luimême ne sera point pleinement convaincu de ses avantages. A mon avis, presque tous les gouvernements européens devancent leurs peuples dans l'intelligence des questions économiques, et ils n'attendent que la dispa-

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rition de Tignorance et des préjugés populaires pour avancer dans la voie de la liberté commerciale.

Messieurs, je vois autour de cette table plusieurs personnes prêtes, j'en suis sûr, à se donner la tâche patriotique de répandre les saines doctrines économiques. Je leur promets que, quelle que soit la distance qui me sépare d'elles, je ne cesserai pas de prendre un vif intérêt à leurs travaux et, en terminant, je bois à la prospérité de l'ancienne ville de Cadix.

Lettres de M™" Salis Sch-wabe à ses amis en Angleterre.

Cadix, 19 novembre 1846.

Mercredi matin, à neuf heures, pour répondre à l'invitation de M. Haurie, nous sommes allés en paquebot à Port-Sainte-Marie. La traversée de la baie de Cadix prend environ quarante minutes. M. Haurie attendait l'arrivée du bateau pour nous montrer une grande cave à vins de Port-Sainte-Marie, avant de nous conduire à Xérès. Il était à cheval ; mais la belle voiture à trois chevaux du maire de Port-Sainte-Marie était à notre service. Ce magistrat est aussi un partisan de la liberté commerciale.

La journée était belle, le ciel clair et le soleil brillant.

Au lieu d'aller directement à Xérès, M. Haurie nous a conduits premièrement dans un bosquet, où nous avons vu des orangers chargés de fruits et des asperges sauvages. Les haies, le long de la route qui mène à Xérès, étaient formées de gigantesques cactus et d'aloès entretenus par la nature seule. L'homme, comme je l'ai déjà dit, ne fait rien ici pour augmenter les dons de la nature. Nous avons cueilli des oranges, et en les cueillant nous regrettions que vous ne pussiez être tous avec nous sous ce beau ciel, au lieu d'être réunis autour du feu en Angleterre. On nous conduisit ensuite au couvent de la Catuja, le plus grand et le plus bel édifice de ce genre en Espagne, qui n'était habité que par dix moines énormément riches. Ils en furent chassés subitement par le gouvernement, il y a six ou sept ans, et leurs propriétés, au nombre desquelles se trouvaient quelques beaux tableaux, furent confisquées et vendues. Ce magnifique édifice, qui porte encore les traces de sa grandeur et de sa richesse passées , se trouve maintenant vide et désert.

L'extérieur de l'église est richement sculpté et entouré de petits jardins pleins d'orangers et de belles fleurs. Chaque moine en possédait autrefois un à lui seul. Il était quatre heures quand nous sommes arrivés à Xérès. La maison vraiment princière de notre hôte nous étonna beaucoup. Sa jolie femme, qui parle bien le français, nous reçut de la *manière la plus amicale ; elle nous avait même préparé un foyer à l'anglaise. Enfin , on avait tout fait pour nous être agréable.

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M. Haurie nous a fait voir les Lions de Xérès, c'està-dire les immenses caves que l'on appelle ainsi. Nous avons commencé par celles de M. Gordon, les plus grandes de Tendroit. Celui-ci nous a offert quelques belles roses et des azalées cueillies en plein air dans un joli jardin adjacent aux caves. Ensuite nous avons visité les caves de M. Haurie, qui sont aussi très grandes, et nous avons terminé l'après-midi en allant voir des ' vignes qui produisent le raisin avec lequel on fait le vin de Xérès.

A bord du bateau The Royal Tar.

Dimanche matin, 15 novembre I84G.

Ce matin, à neuf heures, on annonçait l'arrivée du paquebot anglais. Nous commençâmes tout de suite à faire nos malles, et à midi nous partions pour Gibraltar. Cette ville s'étend maintenant sous nos yeux, dominée par un rocher gigantesque; mais elle n'ouvre pas ses portes fortifiées pour nous laisser entrer, et nous devrons dormir cette nuit à bord du bateau.

Avant de quitter Cadix, nous sommes allés voir la Casa de misericordia, hospice pour les pauvres : hommes, femmes et enfants. Environ mille personnes y sont logées. Parmi celles-ci on compte à peu près quatre cents enfants, qui sont bien nourris, habillés et instruits. Le reste des hôtes de la maison sont des hommes et des

femmes très âgés qui ne peuvent gagner leur vie. C'est une excellente institution, qui semble être assez bien entretenue, quoique sous quelques rapports elle laisse à désirer.

Vous serez peut-être étonnés d'apprendre que nous avons passé hier une journée agréable à la campagne. M. Tagle, un jeune Espagnol, avait mis à notre disposition sa maison de campagne, comme on fait souvent en Espagne. A dix heures, notre ami M. Urtelégui est venu nous prendre dans la voiture de M. Tagle, qui était attelée de quatre chevaux richement harnachés, et il nous a conduits à Chiclana, à douze milles anglais environ de Cadix. Ce fut une course charmante et qui nous donna une bonne idée des environs de cette ville. La langue de terre sur laquelle Chiclana est située est presque entourée d'eau, et nous eûmes sous les yeux un spectacle grandiose. En traversant l'isthme étroit, nous suivîmes pendant dix minutes une petite route charretière, et les vagues du grand Océan venaient jusqu'aux deux côtés delà voiture, comme si nous avions été en mer. D'un côté était le détroit qui sépare l'Afrique de l'Espagne, de l'autre la baie de Cadix. Le long de la route, nous vîmes des salines avec leurs petits monticules de sel marin. Ces marais sont alimentés d'eau de mer par de nombreux canaux; pendant les grandes chaleurs, l'eau s'évapore, et le sel reste.

UICHARD COBDEN. 41

Gibraltar, 17 novembre 1846.

Ce soir M. Cobden et M. Schwabe sont invités par le capitaine Walker, secrétaire militaire^ à la table des officiers de la garnison. Notre arrivée ici hier matin, ou plutôt celle de M. Cobden, a été bientôt connue, et beaucoup de personnes sont venues lui rendre visite. A deux heures, après le départ du premier courrier pour l'Angleterre, nous avons fait Tascension du rocher, les dames montées sur des mulets, les messieurs à cheval ; le capitaine Walker et M. Castello, procureur général, nous accompagnaient. Pour cette fois, nous n'avons pas visité les célèbres fortifications ; nous nous sommes contentés d'aller jusqu'au sommet du rocher, qui est élevé de près de 500 mètres au-dessus delà mer, afin de jouir de la vue magnifique qu'on a de ce point. Quand nous eûmes atteint son sommet, ne voyant que de l'eau entourée de montagnes et de petits bourgs éparpillés sur les pentes, j'ai failli, pour un moment, me croire en Suisse. La petite baie de Gibraltar ressemble à un lac, et ses beaux rivages font oublier qu'on est réellement en face d'un bras de l'Océan. De l'autre côté, on aperçoit le détroit de Gibraltar et les côtes du continent africain. Celles-ci ne se présentent pas ici sous l'aspect d'un désert sablonneux, mais bien d'une chaîne de montagnes qui surgiraient directement de la mer. Quelques milles d'eau salée séparent les pays du savoir, de la liberté et de la civilisation, des contrées de la barbarie, de l'ignorance et de l'esclavage. Les montagnes, les rives et les champs se ressemblent; mais, à l'endroit de l'homme, de ses lois,

de ses actes, de ses travaux, tout est changé. On voit distinctement deux villes d'Afrique, dont l'une, Ceuta, située en face du rocher de Gibraltar, est aussi une forteresse appartenant aux Espagnols, comme Gibraltar est aux Anglais. Dans le lointain, les murailles blanches de Tanger se dessinent, adossées à de sombres montagnes, et tout à fait àl'arrière-plan s'étend le désert.

/Il y a ici beaucoup de Mores, mais pas une seule dame moresque. Les Mores sont pour la plupart de beaux hommes, et ils ont la réputation de bien se conduire. Le spectacle qui se voit de nos fenêtres est très animé. Tous les matins il y a en plein air une vente à la criée, à laquelle se rendent des Turcs, des Mores, des Espagnols, les trois nations qui se rencontrent ici. Toutes les langues se font entendre et tous les costumes se coudoient dans les rues ; mais ces différentes races semblent d'accord dans un sentiment commun, le culte de Mammon.

Ce matin, le capitaine Walker est venu encore nous chercher, et nous sommes tous allés à cheval visiter les excavations appelées les Galeries. Un grand nombre de canons garnissent le rocher; on y a pratiqué un long passage et percé des trous jusqu'à l'extérieur, pour que cette artillerie puisse tirer dans toutes les directions. De toutes les forteresses que j'ai visitées, celle-ci me paraît la plus formidable et la plus étonnante. Pourtant c'est chose pénible de penser qu'à notre époque, il se dépense encore tant de travail et d'argent pour mettre les hommes à même de s'entre-détruire. Espérons que la liberté du commerce viendra bientôt réunir tous les peuples dans

des sentiments de concorde et de fraternité tels, que tous ces travaux, devenus désormais inutiles, n'auront plus d'autre valeur que celle de vestiges de l'art humain dans un temps moins éclairé.

En nous rendant aux Galeries, nous passâmes près d'un ancien château que Ton dit le plus vieil édifice bâti par les Mores d'Espagne. Il est encore en bon état. Beaucoup de forçats travaillent constamment au pied du rocher pour rendre ses fortifications encore plus formidables. Ces forçats sont bien entretenus, mieux que les soldats, dit-on ; leur figure respire du moins la bonne santé et le bien-être. Outre la nourriture et le vêtement, ils reçoivent chacun deux sous par jour pour s'acheter du tabac. Deux autres sous par jour sont également alloués à chaque détenu; mais ceux-ci sont destinés à former une petite masse qui leur est remise à l'expiration de leur peine seulement.

A bord du paquebot Barimo, en face de Malaga.

19 novembre 1846.

Je viens de me réveiller, ayant dormi tout le temps qu'a duré la traversée de Gibraltar à Malaga. Comme les portes de Gibraltar se ferment au coucher du soleil, nous avons été obligés de retourner à bord dès cinq heures et demie, quoique le bateau ne dût partir qu'à huit heures. M. Barr, gentleman écossais, vint nous prendre en voiture hier matin, et nous fit promener tout

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