‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 13 sur 30 · U RICHARD COBDEN · texte numérisé non relu

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le long du rocher, qui forme la pointe la plus méridionale de l'Europe. Cette promenade est très belle : arrivés à l'extrémité du promontoire, nous sommes montés dans une petite tour, et de là nous avons aperçu les montagnes de l'Atlas, dont les sommets se perdent dans les nuages. En revenant, nous avons vu quelques grands singesquigrirapaientsurlerocher.Anotre rentrée à midi, nous avons appris que la quarantaine venait d'être levée à Malaga, et que le Barimo, bon paquebot, devait partir le soir pour cette ville. Notre décision fut rapidement prise; nous fimes à la hâte quelques visites, bouclâmes nos malles, et à cinq heures et demie du soir nous étions à bord.

Grenade, 24 novembre 1846.

Nous sommes partis de Malaga samedi matin, à six heures, dans une voiture à cinq chevaux que nous avions louée pour une semaine. Nous allions à Grenade, et ce jour-là nous avons fait treize lieues de la route. Le chemin franchit une montagne haute de 2,000 mètres, de laquelle on jouit d'une vue splendide; mais la route elle-même, quoiqu'elle mène à ce qu'on appelle la Prima Donna de l'Andalousie, est tout bonnement exécrable. Les posadas, c'est-à-dire les auberges, qu'on rencontre chemin ftiisant, sont si mauvaises que nous avions dû nous munir de provisions. Par bonheur, l'habile guide que nous avions amené de Séville a fait de son mieux pour nous procurer tout le confortable que la route pouvait nous

oiFrir. A minuit, nous descendions à Loja, petite ville entourée de rochers, où le climat est si beau que peu de maisons ont des fenêtres vitrées. Quant à l'air nocturne, les habitants s'en garantissent au moyen de volets en bois.

Partis de Loja le lendemain à six heures, nous traversions de riches vallées, et bientôt le sommet de la Sierra Nevada, couronné de neige, se dressait à l'horizon. Nous sommes arrivés à Grenade à huit heures du soir, et nous avons pu nous y installer fort bien, pour TEspagne du moins. Le lendemain, Matteo, un cicérone qui s'intitule fils de TAlhambra, est venu s'offrir pour nous faire visiter ce lieu enchanteur, où l'imagination et le roman peuvent se donner un libre champ. Il me serait impossible de vous dépeindre FAlhambra et ses délicieux environs. C'est un spectacle qui impressionne jusqu'à en faire perdre la parole. Quand j'y pense, mon émotion est telle que mes sentiments ne peuvent se faire jour. Je vous conseille de lire les Contes de l'Alhambra de Washington Irving : ils vous donneront une juste idée de ce que l'Alhambra était comme forteresse, avant que les Français en eussent démoli les défenses. Irving est un très bon peintre de cette magnifique architecture, comme de la romantique histoire de l'édifice. Il est vraiment fâcheux que les hommes aient pu porter leur main destructrice sur un tel monument, dont les restes grandioses gardent encore un aspect aussi enchanteur.

Nous avons appris aujourd'hui que les amis de M. Cobden à Malaga l'invitaient à un banquet public, qui aura lieu lundi prochain. M. Cobden ne sera pas, je crois, très satisfait de ce contre- temps, qui dérange tous nos

plans. Nous désirions tous, en effet, continuer notre voyage; et lui-même, qui, en quittant l'Angleterre, cherchait du repos, se trouve un peu importuné de ces manifestations publiques.

Barcelone, Il décembre 1846.

Après que nous eûmes fait une quarantaine de seize heures à bord du paquebot la Ville de Madrid, sur lequel nous sommes venus de Malaga, la commission de santé publique nous permit de débarquer à neuf heures du matin. Tandis que nous étions occupées, M'"*' Cobden et moi, à lire les lettres qui nous étaient arrivées d'Angleterre , ces deux messieurs sont allés présenter quelques lettres de recommandation et rendre visite à M. Penleaze, consul britannique. Les aimables manières de M. Cobden commencent déjà à gagner les gens. Les manufacturiers de Barcelone sont peu admirateurs de la liberté commerciale ; pourtant, un d'entre eux est venu nous chercher pour nous conduire ce soir à l'Opéra italien, où nous avons pris place dans sa loge et entendu Roméo et Juliette de Bellini, qui a été fort bien joué.

Jeudi matin, 13 décembre.

M. Cobden et M. Schwabe sont allés visiter quelques fabriques, et nous attendons M. Penleaze, qui doit nous conduire en voiture à sa maison de campagne, pour nous donner une idée des environs de Barcelone*

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Marmande, 19 décembre.

Nous avons passé bien agréablement la soirée de vendredi chez le consul français à Barcelone, lequel, comme tous ses collègues d'ailleurs, a fait preuve des plus grands égards à l'endroit de M. Cobden. Avant d'aller chez M. de Lesseps, un ami" de M. Cobden nous mena voir l'édifice magnifique qui sert de bourse à Barcelone. Au premier étage nous vîmes environ mille jeunes gens, auxquels on enseigne gratuitement les arts du dessin, de la peinture et de la sculpture, et auxquels on fournit à cet efî'et du papier, des crayons, et tout ce qu'il leur faut. Pauvres et riches sont également admis, pourvu qu'ils suivent régulièrement les cours et que leur conduite soit irréprochable. L'école est ouverte chaque soir de six heures à huit heures. Beaucoup de peintres et de dessinateurs doivent à cet institut le succès de leur avenir. Samedi matin, le consul français mit sa voiture à notre disposition, et ces messieurs profitèrent de sa politesse pour visiter les prisons de Barcelone, qui leur parurent bien tenues. Ensuite, ils nous ont conduites à la cathédrale, qui a l'air assez sombre et assez triste. Elle renferme pourtant plusieurs reliques d'un intérêt historique.

Vendredi , à quatre heures, nous prenions la diligence, voiture qui laisse beaucoup à désirer, et qui nous secouait bien rudement, pour notre dernière étape sur les routes d'Espagne. Nous voyageâmes toute la nuit; et le lendemain, à six heures de l'aprèsmidi, nous apercevions les sommets blancs des Py-

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rénées. La glace flottait sur quelques ruisseaux et, pour la première fois pendant notre voyage, le paysage portait les marques de Fhiver. Arrivés à Perpignan dimanche soir à neuf heures, nous avons tout trouvé préparé pour notre réception, par les soins de nos domestiques. Je ne cacherai pas qu'il me semblait revenir, non d'un pays voisin,' mais bien d'une autre partie du monde, telle que l'Amérique ou l'Australie. L'Espagne diffère beaucoup, assurément, de tous les pays qu'il m'a été donné de voir. Je ne suis pas bien désireuse de retourner bientôt dans cette « Ibérie affamée, » comme dit Murray; néanmoins, je ne voudrais pas, pour tout au monde, laisser le souvenir de ce voyage intéressant s'efîacer de ma mémoire. Bien des choses, ce me semble, sont restées en Espagne ce qu'elles étaient au temps de Don Quichotte, et, à ce propos, un Espagnol m'a raconté une histoire qui caractérise si bien le peuple espagnol que je ne résiste point à la tentation de la reproduire. « Adam, me dit-il, étant ressuscité pour visiter le monde, alla d'abord en Angleterre. Ce pays était si difierent de tout ce qu'il avait jamais vu qu'il se déclara en pays tout à fait inconnu. Notre grand aïeul passa ensuite en France, et il put se rappeler de l'avoir déjà vue, quelques grands changements qu'il y constatât d'ailleurs. Après la France, ce fut le tour de l'Espagne. « Oh! s'écria Adam, dès qu'il y eut mis le « pied, oh! ici, je me retrouve chez moi ! Ici, tout est « exactement comme je l'avais laissé il y a si long- « temps. »

Pour en revenir au récit de nos propres faits et gestes

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nous nous sommes mis en route, mercredi matin, pour Narbonne, où nous avons passé la nuit. Jeudi matin, j'ai eu le grand chagrin de me séparer de nos chers amis, M. et M'"^ Cobden. Ils ont pris la route d'Italie, tandis que nous nous dirigions vers le Nord.

Lettre de M""* Cobden à M""= Schwabe et discours de M. Cobden à Gênes.

Gênes, janvier 1847.

Je vous envoie le discours que M. Cobden a prononcé au diner qui lui a été offert à Grônes, samedi, le 16 janvier. Cinquante-trois personnes y assistaient, et les consuls d'Angleterre, de France, d'Espagne et de Belgique y étaient fraternellement assis les uns près des autres. L'assistance se composait principalement d'hommes d'affaires; mais il y avait aussi quelques seigneurs, descendants des anciennes familles patriciennes de Gènes.

DISCOURS DE M. COBDExX.

Messieurs,

Fermettez-moi de vous remercier cordialement de cette réception si aimable et si hospitalière. Mais, tout reconnaissant que je sois personnellement de vos atten-

tions^ je le suis encore plus de la sympathie que vous exprimez tous pour le principe auquel mon nom se trouve associé. Les partisans du libre échange, en Angleterre, n'ont travaillé que dans un seul but, savoir : la disparition des obstacles qui s'opposent au libre développement du commerce entre les différentes nations de la terre. Nous ne nous sommes jamais engagés dans une politique de parti, et, n'attaquant jamais les formes de gouvernement en elles-mêmes, nous nous sommes strictement renfermés dans une question relevant de la science économique. Cette question concerne également la prospérité et le bonheur de chaque nation, quelle que soit d'ailleurs la forme de son gouvernement ; car ou est le gouvernement qui ne désire pas que son peuple soit riche, heureux et content? Et c'est précisément parce que la liberté commerciale est aussi avantageuse aux gouvernements qu'aux peuples, que nous souhaitons vivement son introduction dans tous les pays. On est en face ici d'une grande leçon, leçon dont, jusqu'ici, il n'y a que deux nations qui aient profité : c'est que le moyen le plus efficace d'augmenter le revenu public, est d'abaisser les droits d'entrée. Le libre échange tend à augmenter la population, le commerce et la richesse d'un peuple, et, par conséquent, il rend ce peuple plus capable de contribuer aux cliarges de l'Etat.

Je vous citerai un ou deux faits à l'appui de ce que je viens de dire. Les Etats-Unis d'Amérique ont probablement le tarif le plus modéré qui existe,, et, dans ce pays, les neuf dixièmes du revenu public viennent de la douane. En Angleterre, où l'on marche depuis

vingt-cinq ans vers la liberté commerciale, le tiers d'un énorme budget est également tiré des droits de douane. La France, au contraire, qui n'a pas encore fait le premier pas dans la voie de la réforme de son tarif, ne retire des douanes qu'un dixième seulement de ses impôts, et, en Espagne, où le système de restriction trouve son expression suprême, cette proportion tombe au treizième. Si j'avais à citer d'autres pays, je pourrais aisément démontrer qu'à mesure qu'on s'éloigne des principes de la liberté commerciale, on diminue les ressources des finances publiques. Aussi, convaincu qu'en l'espèce, les intérêts du gouvernement et ceux des peuples se confondent, je me sens plein de confiance dans la diffusion générale des vrais principes qui devraient régir le commerce et les échanges internationaux.

Je n'ai pas besoin de vous dire. Messieurs, que les intérêts de Grênes sont liés à la disparition de ces vieilles entraves. La nature a doué votre ville d'un port vaste et profond, et cela sur une mer qui n'est pas renommée pour Texcellence de ses ports. Ses marchands possèdent de grands capitaux et un esprit entreprenant ; ses matelots se sont toujours distingués par leur courage, leur sobriété, leur persévérance; et je n'oublie pas que c'est de leur sein que sortit cet homme, d'un génie grand et hardi, qui partit pour découvrir un nouveau monde. Vous réunissez ici tous les éléments d'un grand commerce, et vous n'avez qu à donner une libre carrière à vos facultés pour assurer à votre belle ville la plus haute prospérité, une prospérité qui durera, parce qu'elle reposera sur les principes de la justice et de l'humanité.

KICHAUD COJiDEN.

Lettre de M'"^ Cobden à M'"'' Schwabe.

Rome, février 1847.

... Si cette lettre- ci suit de si près ma précédente, c'est que j'étais désireuse de vous donner quelques petits détails sur un banquet offert à mon mari mercredi dernier. Vous apprendrez certainement avec plaisir que les choses se sont passées pour le mieux. J'ai rarement vu mon mari aussi satisfait que dans cette occasion. Le banquet était l'œuvre des Italiens seuls, et l'honneur n'en était que plus grand. Je ferai en sorte de vous envoyer un de ces jours le journal qui l'a raconté, ce qui me dispensera de le faire moi-même. Le rédacteur de ce journal, qui s'imprime à Rome, est fils de la célèbre M" Hemans, et on le regarde ici comme un jeune homme d'une grande intelligence. On a réuni dans un même toast la santé du pape et celle de la reine d'Angleterre ! Parmi les assistants se trouvait un célèbre improvisatore, qui, pendant la soirée, a improvisé quelque chose sur M. Cobden. Les derniers vers ont arraché des larmes à toute l'assistance. « Quand vous retournerez en Angleterre, s'écria-t-il, dites que vous avez trouvé l'Italie semblable à un cadavre, mais que dans cet arbre, mort en apparence, il reste cependant

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une branche encore verte^ qui se couvrira un jour de fleurs et rapportera de bons fruits. » Voici la description que M. Cobden m'a faite du docteur Masi, le susdit improvisateur : « Son aspect et. ses gestes avaient une vraie éloquence, même pour moi qui ne comprenais pas ses paroles. Sa figure exprimait Fexaltation inspirée du poète, sa verve ardente; et l'effet était encore rehaussé par de longs cheveux noirs qui, partant d'un front pâle et élevé, descendaient sur ses épaules. L'auditoire reflétait bien l'ardeur et l'enthousiasme du poète, qui tantôt s'abandonnait à une excitation fougueuse, tantôt versait des larmes. A un moment, on le pria de répéter une strophe qu'il venait de réciter; il s'arrêta, passa les doigts à travers ses cheveux, et s'efforça de reproduire littéralement ce qu'il venait de dire. Mais, dans cette deuxième édition, si l'idée fut la même, elle revêtit une nouvelle forme et de nouvelles rimes. »

Le dîner fut très animé. Comme il avait lieu tout près du Vatican, M. Cobden fit remarquer que cette circonstance était la preuve la plus réjouissante qu'il lui avait été encore donné de rencontrer de la sympathie croissante pour les principes du libre échange et du pouvoir d'expansion de ces principes. Notre pays était principalement représenté par M. Sharpe, consul d'Angleterre, et par le comte Arundel, qui est né en Angleterre, quoique d'origine italienne. M. Cobden a eu une entrevue avec cette merveille de notre époque, un pape réformateur, et cette entrevue n'a fait que confirmer tout le bien qu'il en avait entendu dire. Les manières de Pie IX

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sont simples et faciles, sans manquer d'une certaine dignité. Il paraît sincèrement désireux de faire le bien ; mais, dans l'accomplissement de ce désir, il semble plutôt guidé par le bon sens que poussé par un génie éclatant. On peut douter. qu'il ait assez de force de caractère pour abolir le régime corrupteur inauguré par ses prédécesseurs, et on craint qu'il n'ait trop de bienveillance pour bien remplir toute cette tâche. Je dois lui être présentée à mon retour à Rome.

Dans l'audience particulière qu'il a eue du pape, M. Cobden trouva l'occasion de dire un mot contre les combats de taureaux. Il s"aperçut que Sa Sainteté connaissait bien la langue et le caractère espagnols. Elle est siir le point d'envoyer un nonce en Espagne, et Elle a promis d'appeler Tattention du gouvernement de ce pays sur les atrocités des Corridas; mais, tout ce qu'Elle espère, c'est que le clergé leur retire son appui.

Dîner offert à M. Cobden à Rome. (Extrait du

Journal d^ Annonces de Rome.)

13 février 1847.

Un banquet a été offert, le 10 du mois, à M. Cobden par des membres de la noblesse et de la haute bourgeoisie de Rome. Parmi les assistants, on remarquait le

prince Corsini, le prince de Canino, le marquis Dragonetti, le duc de Bracciano et les membres de la Chambre de commerce. Les seuls convives .anglais étaient le comte Henri Arundel, M. SharpeetM. Freeborn, agent du consulat britannique. Le dîner était servi dans la grande salle de la Chambre de commerce. Le marquis Patenziani présidait, et s'est exprimé ainsi :

. « Que Dieu, qui a si merveilleusement accordé Fie IX à l'Église et à TÉtat, le conserve pendant de longues années ! Vive le magnanime Pie IX ! Vive Sa Majesté la reine d'Angleterre ! Vive sir Robert Feel ! Vive Richard Cobden ! Vive la liberté commerciale !

La grande famille chrétienne, remplie d'admiration pour les sublimes et bienfaisantes vertus du souverain pontife, croit voir en lui le pasteur universel destiné par la Providence à devenir le lien indissoluble d'une charité fraternelle. Sous son règne, les vertus qui font la joie et l'honneur de notre époque triompheront des vices qui l'affligent et la déshonorent. Les peuples parmi lesquels la foi de l'Evangile n'a pas encore pénétré salueront dans la chaire de saint Pierre la source de la vérité, le sceau de la justice, le centre de la civilisation. Les sujets des Etats pontificaux eux-mêmes v<?rront se réaliser leurs désirs et leurs espérances. Dieu, qui a confié une mission sublime à ce modèle des princes, lui soufflera son esprit, afin qu'il édicté des lois convenables à l'époque où nous vivons, et qu'il les fasse rigoureusement exécuter. Alors nous verrons régner le bon ordre, la loi, la paix publique, et chaque instant nous rappellera la source de notre bonheur et

de notre prospérité. En attendant, notre souverain protège le développement de Tintelligence et de l'industrie. Il s'efforce de s'opposer au triomphe de ces intérêts particuliers qui sont habiles à revêtir le masque du bien public, mais qui, en réalité, ne travaillent que pour eux-mômes et se font, dans ce but égoïste, les champions du monopole commercial.

Et vous, illustre Anglais dont le nom glorieux s'identifie avec le grand principe de la liberté commerciale, je vous prie d'agréer de ma part, moi qui suis un vieux partisan de ces mêmes doctrines, comme de la part de tous ceux qui assistent à cette réunion, l'expression de nos hommages les plus sincères. En môme temps, nous désirons vous remercier de la visite rendue à notre pays et de llionneurque vous faites, par votre présence, à ce banquet hospitalier. Nous et tous ceux de nos concitoyens qui aiment tout ce qui est juste et utile, nous ne pourrons jamais assez louer ce zèle énergique avec lequel vous cherchez à réunir tous les peuples de la terre par un lien indissoluble d'intérêts réciproques. Vous voulez ainsi détruire cet égoïsme national qui, entretenu longtemps sous l'égide du monopole, a engendré tant de préjugés, tant de rivalités, tant de discordes et finalement la guerre, avec son cortège de calamités de toute sorte. Nous aimons à saluer dans l'avènement de la liberté commerciale le début d'une ère nouvelle, qui verra les peuples en pleine possession de leur indépendance mutuelle, et qui assurera leur paix, leur prospérité et leur tranquillité. La génération actuelle trouverait ainsi un champ d'action proportionné

à son activité ardente. Le jeune homme avide d'instruction et disposé à bien faire, verrait s'ouvrir devant lui le chemin de beaucoup d'occupations utiles, dont l'absence actuelle, jointe à son aversion d'une oisiveté insupportable, le pousse souvent dans la voie des chimères et des utopies, source perpétuelle pour lui d'erreurs, de mécomptes et de malheurs. La pratique du libre échange, n'ayant rien de commun avec les complications de la politique, deviendrait, sous toutes les formes de gouvernement, un élément d'ordre inappréciable; elle améliorerait la condition du peuple, elle enfanterait une prospérité naturelle qui ne serait pas sujette à des réactions violentes. Ce bien-être aurait pour effet de stimuler le progrès moral de la société et de le faire triompher de tous les obstacles.

Dans la personne de l'illustre Cobden, l'homme qui a tant fait pour dissiper la barbarie séculaire du vieux système commercial, nous rendons hommage aux principes qu'il représente et qui se sont incorporés en lui. En Angleterre, ce pays qui tient une place si élevée dans l'histoire de la civilisation moderne, ce pays dont la puissance nationale est si grande, il a ressuscité ces principes auxquels l'Italie du moyen âge dut sa richesse et sa grandeur, et l'heureux résultat du système que les Anglais viennent d'adopter convaincra le monde entier de la justice, de l'utilité, de la nécessité même du principe de la liberté commerciale. Ils auront la gloire d'avoir répandu partout cette grande réforme que, pour mon compte, j'invoquais depuis longtemps avec ardeur et avec une conviction profonde. C'est le paUadium

de la race humaine^ et je ressens une grande joie quand je le vois s acheminer, plus tôt que je ne m'y attendais, vers un triomphe rapide et complet. »

Le président proposa ensuite la santé de sir Robert Peel, proposition qui fut accueillie par les applaudissements les plus vifs; puis le marquis Dragonetti se leva et prit la parole en ces termes :

« Faisons des vœux, Messieurs, pour la prolongation de la vie de Fillustre Richard Cobden et la continuation de son bonheur. Il est un admirable exemple de cette résolution tenace et de cette fermeté d'âme qui ne connaissent pas d'obstacles, et qui font vraiment l'homme maître du monde. M. Cobden avait contre lui une puissante aristocratie, riche comme les princes des contes de fées, douée de fortes qualités et dont une longue histoire de hauts faits consacrait le prestige. Elle a lutté avec acharnement contre le dessein hardi mais généreux d'affranchir d'un impôt onéreux le pain du peuple. Ces ministres libéraux, ces hommes d'Etat éclairés qui s'étaient fait, quelques années auparavant, les promoteurs d'une réforme à jamais mémorable, traitaient eux-mêmes cette idée de folle. Ils frémissaient à la pensée de porter lu hache sur cet édifice de privilèges légaux, qu'ils s'étaient habitués à considérer comme le fondement de la grandeur nationale et son égide.

Mais rien n'a pu arrêter l'énergie de M. Cobden, rien n'a fait échec à sa volonté, et, servi tant par la puissance de cette volonté que par la force même de la vérité, il est venu à bout de tous les obstacles ; il a conquis l'opinion

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publique et Fa maîtrisée finalement. Le plus redoutable de ses adversaires, qui est en même temps le premier homme d'Etat de son pays, sir Kob'ert Peel, se convertit à la nouvelle doctrine; il n'hésita point à risquer sa haute position comme chef du parti dominant, et, avide d'une gloire jusqu'alors inconnue, à devenir le champion de la liberté commerciale. C'est ainsi que la ligue glorieuse des Cobden, des Bright et des Wilson, d'abord raillée et conspuée, est venue à bout de ses desseins, et qu'elle a eu raison d'errements séculaires et de principes qui se croyaient bien inébranlables. Elle a donné au monde le consolant spectacle du renversement des plus fortes barrières qui puissent diviser la grande famille des nations.

Qu'un honneur immortel soit rendu à l'incomparable constance d'un homme! Et vous, Monsieur, qui êtes cet homme, réjouissez- vous de vous voir applaudi et fêté dans la ville des triomphes éternels, près de la roche qui portait le Capitole des vieux Romains. C'était sur des chariots dorés que les anciens conquérants étaient menés à ce Capitole, parce qu'ils avaient fait du monde entier une province de Rome et assujetti les nations à son empire. Vous, avec votre victoire pacifique, vous avez donné une forte impulsion à l'association universelle de ces mêmes nations, et la gloire des conquêtes sanguinaires pâlit devant la vôtre, que sanctifie cet amour qui purifie tout, l'amour d'une vertueuse liberté. On pourrait attribuer bien des maux dont la société s'afflige à la négligence ou à la timidité de ces hommes qu'on appelle prudents, qui cher-

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chent, en les qualifiant du terme dédaigneux d'utopies, à détruire notre foi dans les grandes entreprises et dans les projets magiianimes. Vous, par votre héroïque constance, vous avez fait voir au monde comment on peut transformer ces prétendues utopies en faits d'une valeur incalculable. Vous avez ainsi acquis une véritable gloire, rendu à Tliumanité un grand service, et c'est le cœur ému que nous adressons cet hommage à vos éminentes qualités, qui sont celles aussi de vos courageux et illustres collègues. C'est avec un respect religieux que nous nous inclinons devant cette persévérance qui vous distingue à un si haut degré , parce que c'est une vertu dont nous, fils de l'Italie, nous avons particulièrement besoin pour relever notre patrie de sa déchéance, et faire revenir dans son sein cette déité dont vous êtes un prêtre, et que nous aimerions tant à réinstaller, dès ce soir même, pour la consolation de l'Italie, en ce lieu même où jadis Jupiter Capitolin avait son temple. »

M. Cobden a répondu, et voici en quels termes :

Messieurs,

Je suis très content, mais je ne suis nullement surpris de trouver dans cette auguste capitale, maîtresse des arts et protectrice des lettres, beaucoup d'hommes éclairés qui s'intéressent à une question de politique commerciale. Elle a, d'ailleurs, des racines historiques dans ce pays, car l'Europe moderne ne doit pas beaucoup «à l'Italie seulement sous le rapport des arts et des lettres ; elle lui est encore redevable de la renaissance de son

commerce et de ses manufactures. Le commerce anglais, par exemple, conserve encore aujonrcriiui bien des traces de sa première origine. Les livres de comptes des marchands anglais sont toujours tenus selon le modèle italien, et la rue de Londres où s'assemblent nos banquiers garde encore son nom italien : elle s'appelle Lombard Street.

Je dirai cependant que la politique commerciale des Etats du moyen âge s'était généralement inspirée d'une erreur fatale, erreur que toutes les nations modernes ont plus ou moins imitée. L'esprit belliqueux d'un âge barbare s'était trop souvent introduit dans les entreprises pacifiques du commerce, et chaque pays regardait son voisin avec la jalousie d'un rival et la haine d'un ennemi. Loin de comprendre que le commerce librement pratiqué entre deux pays pouvait contribuer à la prospérité de tous les deux, on se persuadait que l'agrandissement de l'un entraînait fatalement l'abaissement de l'autre. Par là, chaque pays visait un but impossible à atteindre, la possession pour lui seul du monopole commercial, et, trompé dans son espoir, il s'en prenait au pays voisin ; il guerroyait avec lui, et les rivalités amenaient des massacres perpétuels, ainsi que la déperdition de ces éléments de richesse qui constituent les ressources et les soutiens du commerce moderne.

L'Italie a grandement contribué à la formation de cette science de l'économie politique qui a répandu une nouvelle lumière sur les vrais principes commerciaux, en leur imprimant un caractère en rapport avec les

besoins et les idées d'un siècle plus civilisé. Cette science nous enseigne que le commerce, quand il est libre, est un échange de bénéfices réciproques, et que, dès lors, quand deux pays trafiquent volontairement l'un avec Tautre, il est impossible que les intérêts de l'un soient satisfaits d'une manière permanente sans que ceux de l'autre en reçoivent un égal bénéfice. Sous un système général de libre échange, chaque communauté commerciale est donc intéressée à la prospérité et à la richesse de toutes les autres. Et fournir la preuve qu'avec le libre échange, on peut obtenir les produits si variés de la surface terrestre à des conditions plus avantageuses que par les conquêtes territoriales, c'est supprimer le mobile qui poussait autrefois les nations mercantiles à prendre les armes pour se conquérir une clientèle.

Je ne prétends pas affirmer que ce principe soit déjà bien compris partout; mais sa démonstration théorique date d'une époque lointaine et fut l'œuvre d'écrivains instruits et d'un esprit philosophique. L'Angleterre a, la première, adopté le libre échange, et d'autres gouvernements se préparent à suivre son exemple. La liberté de commerce est discutée partout, et je suis heureux de voir qu'en Italie ce soit un thème de discussion favori * Je compte beaucoup sur la coopération de vos compatriotes, dont le génie fin, à la fois logique et pratique, ne manque jamais de répandre la lumière sur tout objet qu'il entreprend d'élucider. Il me serait facile de montrer combien une application de nos principes serait avantageuse aux Etats pontificaux; mais je m'en abstiens,

parce que je ne crois pas très convenable pour moi de paraître m'immiscer dans les affaires d'un pays où Ton m'accorde une si généreuse hospitalité. Je me vois, d'ailleurs, entouré de plusieurs personnes qui sont beaucoup plus capables que moi-même d'aborder ce sujet et d'appliquer mes théories à leur pays natal.

Je termine en vous remerciant, Messieurs, de votre aimable accueil. Laissez-moi en même temps exprimer fermement l'espoir que l'homme illustre qui est maintenant assis sur le trône pontifical, et qui a rempli le monde de la renommée de ses vertus publiques ; que cet homme, dis-je, tiendra à rendre son règne fameux en développant dans ses Etats les principes paisibles et philanthropiques du libre échange.

Dès que M. Cobden eut terminé, le D' Fantaleone traduisit en italien son discours, que tout le monde couvrit de bravos. Puis, le marquis Dragonetti adressa à la réunion quelques paroles d'une haute éloquence, et qui furent, elles aussi, accueillies par des applaudissements enthousiastes. Le président enfin ayant appelé M. Sharpe, celui-ci se leva, et dit qu'il demandait la permission de proposer comme toast la santé du Saint-Père. « Le souverain, ajouta- t-il, que la Providence a bien voulu placer à la tête des Etats romains, se trouve être en ce moment l'objet de l'ardente attention du monde entier, et sa situation a un i-elief extraordinaire. On peut espérer de l'influence de son règne l'avènement d'une nouvelle ère sociale fondée sur les éternels principes de la justice, conforme aux inspirations d'une sagesse

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éclairée, en harmonie enfin avec les bienfaisantes vertus et les impulsions généreuses du Pontife luimême. L'exercice de ces grandes qualités ne se ferait pas ressentir dans ses seuls Etats ; il aurait son contrecoup dans toute TEurope, et même dans les pays les plus lointains. »

Traduit par le D' Pantaleone, ce discours excita le plus grand enthousiasme. Les assistants se levèrent tous ensemble;, et portèrent la santé de Pie IX au milieu des bravos les plus vifs. M. Freeborn dit ensuite quelques mots, et proposa la santé de la reine Victoria. La proposition fut acclamée, et la salle retentit aussitôt des cris de « Vive la reine Victoria! » Le J)' Mais enfin vint accroître et diversifier Fintérêt de la* soirée, en improvisant d'une façon très spirituelle une espèce d'ode patriotique appropriée à l'occasion. Sur la proposition de M. Cobden, on porta la santé du noble président, qui fut chaudement accueillie, et on se sépara enchantés de la réunion et de son succès.

Lettre du comte Giulio Verzaglia au rédacteur du

Journal d^ Annonces de Rome.

Février 1847.

Cher Monsieur,

Ayant eu l'honneur dernièrement de faire votre connaissance, je voudrais vous communiquer quelques idées

dont j'ai pris note, au moment môme où l'impression qui les a fait naître était encore toute fraîche. Vous avez pleine liberté de les publier, si vous les en trouvez dignes.

Un banquet national offert à un illustre étranger est pour nous une chose si nouvelle, que quiconque y assiste éprouve un plaisir jusqu'alors inconnu, mais mêlé d'un certain étonnement. L'hommage rendu à M. Cobden était bien fait pour exciter une émotion particulière. C'était un tribut d'admiration payé au grand homme dont les fermes convictions ont fait triompher un principe destiné à faire disparaître bien du mal, et à produire un grand bien. C'était encore la reconnaissance d'une force intellectuelle devant laquelle toute injustice tombe, et tout obstacle s'évanouit. Je ne puis à présent vous faire un récit minutieux de cette mémorable réunion; il me suffira de vous dire que l'assistance était composée de la haute aristocratie de Rome, de ses plus riches financiers et commerçants, auxquels s'étaient joints quelques gentlemen anglais qui étaient en parfaite communion d'idées et de sympathies avec eux. Il serait inutile de citer tous les noms ou d'analyser tous les discours, tous ces détails devant se trouver bientôt dans les colonnes de la Conlemporanza, journal si bien rédigé. Mais je voudrais appeler l'attention sur le point que voici : les nombreux et chaleureux applaudissements d'un auditoire intelligent ont souligné, à diverses reprises, les idées que développaient les divers orateurs. Mais , il y eut un moment où l'enthousiasme atteignit à son

comble : ce fut rinstant où M. Cobden évoqua les souvenirs de Tancienne civilisation italienne. Recevez-en mille remerciments, illustre étranger ! Oh! vous ne connaissez pas toute la consolation qu'un cœur italien éprouve à entendre Féloge de sa patrie ! Ce peuple qui, par deux fois, répandit la civilisation dans l'Europe; qui, à travers tous les temps et tous les changements, a su conserver un cœur toujours jeune, un génie toujours vivace et vigoureux, ce peuple ne s'est que trop amèrement aperçu de ce qu'il lisait dans les yeux de l'étranger, ou de ce qu'il entendait s'échapper de ses lèvres, pour ne pas serrer cordialement la main de l'homme qui lui rend ainsi justice. Qu'il soit béni de nous avoir rappelé nos gloires au moyen âge, alors que l'Italie était forte, comme l'Angleterre de nos jours, par ses flottes nombreuses, son industrie florissante, son vaste commerce. M. Cobden, qui est Anglais, nous appelle ses maîtres ; il cite les rues de Londres qui portent des noms italiens; il parle des livres de comptes, qui se tiennent encore cKez lui selon la méthode italienne, comme d'autant de preuves que c'est bien nous qui initiâmes l'Angleterre à ce rôle commercial et maritime auquel elle doit sa grandeur et sa haute position politique. Quels beaux souvenirs, et que ces allusions sont bien faites pour éveiller les plus douces émotions dans nos cœurs, pour faire jaillir de nos yeux des larmes joyeuses ! Oh ! convive illustre, dont le cœur est aussi grand que généreux, vous ne vous laissez pas égarer, vous, par un faux amour de votre propre patrie, jusqu'à trahir l'histoire et falsifier la vérité ! Votre souvenir vivra à jamais parmi nous, et votre séjour en Italie ne restera pas sans"

fruit pour les Italiens. Ardent patriote et intelligence puissante;, aussi inébranlable dans vos convictions que persévérant dans vos desseins, prêt à ouvrir vos mains pleines de trésors, aussi modeste que glorieux, vous êtes le type du vrai citoyen ; votre nom et ceux des généreux amis qui vous secondèrent dans votre difficile entreprise seront gravés dans nos âmes en traits ineffaçables, et quand notre propre pays réclamera nos sacrifices et notre concours, nous pourrons alors nous dire : C'est l'exemple de Cobden que nous suivons !

En vous priant, cher Monsieur, d'agréer l'expression de ma plus haute estime.

Je suis, etc.

Lettres de M"'" Cobden à M""« Schwabe.

Florence, 2 avril 1847.

Je mettrai cette lettre, ainsi qiie quelques vers adressés à M. Cobden à un dîner que lui a offert un gentil^ homme des environs de Florence, dans le petit paquet que je vais expédier en Angleterre par le courrier de l'ambassadeur. Je n'essayerai pas de traduire les vers, car vous savez l'italien mieux que moi. Un ami m'a promis de les rendre en prose, de sorte que vous les aurez dans les deux styles. L'amphitryon était M. ïenzi, dont la maison de campagne est si bien située, à

08 RICHARD CORDEN.

quelque deux lieues d'ici, sur une de ces nombreuses collines qui s'étagent en forme de cônes tout autour de Florence. Ses terres, très étendues, sont mieux entretenues que celles que nous avons jusqu'ici visitées en Italie.

Nous étions plus de trente personnes à table. Après le dîner, le signor Zannini récita un discours en vers en l'honneur de M. Cobden. Ce discours fit pleurer les dames, tandis que les hommes échangeaient entre eux de sombres regards et serraient les dents de colère.

Florence, 23 avril 1847.

J'ai pour vous une petite brochure qui rapporte le discours prononcé par M. Cobden devant l'Académie de Pontaniana, à Naples, dont il a^été élu membre. Je ne sais pas quand la brochure vous parviendra, mais je la mettrai dans les paquets du courrier de l'ambassadeur de Londres, et je prierai mon frère de vous l'expédier de là. J'attends tous les jours l'arrivée d'un journal de la (c cité éternelle ; » il doit contenir un récit intéressant de notre visite à Pérouse. Dès que je l'aurai, je vous l'enverrai par la poste, comme d'habitude. Je vous assure que rien ne m'a jamais plus satisfaite que la réception enthousiaste qu'ont faite à mon mari les habitants de cette aimable petite ville. Le soir de notre arrivée, ils envoyèrent à notre hôtel une troupe de musiciens qui nous charmèrent par leurs chants. Une députation de la Société d'économie agricole de Pérouse,

RICHAllD COBDEN. 69

vint ensuite présenter à M. Cobden une médaille d'argent, diplôme qui le constitue membre honoraire de l'association. Le jour suivant, quelques personnes nous firent voir les curiosités de la ville et des environs. Puis, le soir, une nombreuse compagnie de messieurs et de dames s'étant réunie au Casino, nous avons joui d'un concert de musique instrumentale et vocale, après lequel le signor Bertoli a lu un discours de félicitation en l'honneur de M. Cobden. Des vers écrits sur les murs faisaient l'éloge de ses travaux en faveur du libre échange, et ces mêmes vers, imprimés sur papier blanc, furent distribués à toutes les personnes présentes. L'exemplaire remis à mon mari était en lettres d'or, imprimées sur fond de soie bleue frangée d'or, le tout renfermé dans une reliure cramoisie. Je n'oublierai jamais cette scène ; elle sortait tout à fait du cadre de notre prosaïque réalisme.

Banquet offert à. M. Cobden à Florence. (Extrait du Morning chronicle.)

14 mai 1847.

Un banquet a été offert, le 29 avril, à M. Cobden, notre célèbre compatriote, dans la magnifique galerie du palais Borghese, à Florence. Le signor Vincenzi Perruzzi, « gonfalonier » de la ville, présidait la réunion. Quand

on eut porté un toast enthousiaste à M. Cobden, celui-ci se leva, et parla en ces termes :

« Messieurs, je me sentirais fort embarrassé si je pouvais croire que vous avez voulu donner à cette magnifique démonstration un cachet purement personnel. Quelque bonne opinion, en elFet, que Ton puisse avoir de ce que j'ai fait ailleurs, je n'ai ici d'autre droit et d'autre titre que celui d'un libre échangiste anglais au milieu de libres échangistes toscans. En réalité, c'est ici une réunion de frères animés d'une foi commune, et dont je ne fais partie moi-même qu'à titre de cadet, pour unir nos vœux en faveur de cette liberté commerciale que la Toscane a été le premier de tous les pays à mettre en pratique.

En fait, d'autres peuples, tels que les Hollandais et les Suisses, ont dû à leur situation géographique d'échapper, partiellement du moins, au régime restrictif; mais, incontestablement, c'est à la Toscane que revient la gloire d'avoir devancé, d'un demi-siècle, le reste du monde dans l'application des théories de la science économique à la législation, et ce fut chez elle que, pour la première fois, le code commercial s'inspira des principes de cette science.

Rendons donc un hommage solennel à la mémoire des hommes qui donnèrent au monde une si mémorable leçon de science gouvernementale. Honneur à Bandini, qui, il y a un siècle, aperçut cette vérité, ignorée encore à cette heure delà moitié du monde civilisé, à savoir: que la liberté de commerce est le seul remède aux disettes, de même qu'un sûr instrument de prospérité

RICHARD CORDEN. 71

commerciale et agricole ! Honneur immortel à Léopold, qui;, saisissant le flambeau de la science des mains de Bandini, entra résolument dans les voies du libre échange, alors obscures et inconnues^ et y marcha sans broncher un instant^ sans jamais s'effrayer des obstacles que l'ignorance^ les préjugés et l'égoïsme semaient sur ses pas ! Honneur à Neri, à Jean Fabbroni^ à Fossombroni; en un mot, à tous ces hommes d'Etat qui ont conservé jusqu'à nos jours la grande œuvre de leur maître, en dépit de tous les assauts du sophisme protectionniste ! Voilà les vrais bienfaiteurs du genre humain : c'est pour eux que l'on devrait voter des honneurs et décréter des monuments. Leurs pacifiques triomphes profiteront encore à une foule de générations futures, longtemps après que tant de sanglantes victoires seront tombées dans l'oubli et le néant, ainsi que leurs causes et leurs conséquences.

Messieurs, ce n'est pas mon habitude de flatter mes auditeurs, et je voudrais bien faire comprendre que les quelques paroles qui me restent à dire sont à l'adresse des personnes du dehors, sous les yeux desquelles elles pourront tomber, et non un compliment à cet auditoire toscan.

Ma première visite à l'Italie m'a fait naturellement éprouver le désir de constater les effets du libre échange, spécialement dans le commerce des blés, sur l'état moral et matériel d'un peuple. Je dois avouer que je suis arrivé en Toscane avec ces sentiments d'enthousiasme qui animent un dévot visitant les sanctuaires de sa foi. J'ai essayé néanmoins de jeter un regard impartial

sur tout ce que je voyais, et si ce que je vais donner comme le résultat de mes observations paraît être inexact, d'autres auront toute faculté de le rectifier. Depuis huit mois, j'ai voyagé dans presque tous les pays de l'Europe méridionale, et, sans vouloir déprécier les autres nations, je me vois forcé de dire que l'état de la i)opulation toscane m'a paru supérieur à tout ce que j'avais vu ailleurs. L'aspect du pays est celui d'un jardin bien cultivé; partout le peuple est bien vêtu, et, sauf quelques boiteux et quelques aveugles, je n'ai rencontré de mendiants nulle part. A cette époque de disette générale, les souffances sont moindres ici, où la liberté d'importer les blés ou de les exporter est plus complète, que dans tout autre pays d'Europe. J'ai trouvé les industries indigènes dans un état prospère, et la fabrication des objets en paille a notamment atteint un développement qui m'a surpris.

Mais je ne veux pas limiter mes remarques à la condition matérielle du peuple. Là où, depuis cinquante ans, on jouissait des avantages de la liberté commerciale, j'étais préparé à constater que l'esprit du libre échange avait eu son contre- coup dans le caractère du peuple, qu'il avait diminué les préjugés, détruit l'esprit d'égoïsme, inspiré enfin des sentiments de fraternité internationale. Eh bien ! à cet égard, les Toscans ne m'ont causé aucun désappointement. En disant, à mon tour, qu'ils sont tout à fait courtois et complaisants envers les étrangers, je ne fais que répéter l'opinion de tous les voyageurs. Les étrangers font de ce pays leur demeure favorite, non seulement parce qu'ici la vie est à bon

marché et qull est très facile de s'y approvisionner, à un prix peu coûteux, des mille objets que le luxe, l'aisance môme recherchent et qui affluent chez vous de toutes les parties du monde, mais aussi parce que la population est aimable et pleine de cordialité. Tel est le tableau du seul pays de l'Europe méridionale qui jouisse des bienfaits du libre échange. Je ne veux pas y ajouter un mot de commentaire, laissant les faits que je viens de citer parler d'eux-mêmes pour l'instruction des autres peuples.

Messieurs, je vous remercie très sincèrement de l'accueil cordial que vous avez fait à un homme qui, lui aussi, travaille pour la môme bonne cause, et je garderai précieusement le souvenir des bons moments que nous venons de passer ensemble. Je termine en proposant un toast à la rapide diffusion dans le monde des principes du libre échange. »

Extrait d'un discours de Lord Palmerston, prononcé à un dîner chez le Lord-Maire de Londres, dans le même mois où M. Cobden haranguait les libres échangistes de Florence. (Extrait du Morning

' chronicle.)

14 mai 1847.

« C'est le caractère spécial des temps où nous vivons que les mérites et les avantages du commerce soient, de la part de tout le monde, l'objet d'une juste et saine

appréciation. Dans les premiers âges de la civilisation, ce que les hommes admirent, c'est le pouvoir de conquérir et de subjuguer un voisin inofFensif. Mais, à mesure que Finstruction se répand et que la civilisation progresse, les idées changent, et le genre humain commence à s'apercevoir que Fessor de l'industrie et le développement de la prospérité commerciale méritent toute son attention et tous ses soins. Maintenant on est bien convaincu que la gloire d'un pays consiste non à détruire les libertés de ses voisins, mais à fortifier et agrandir ces rapports commerciaux qui forment la principale base de la paix internationale. On est également persuadé que le fondement de la paix, c'est le commerce et que, par contre, ce qui fournit au commerce sa seule protection certaine, c'est la paix. »

Lettres de M™" Cobden à M""* Schwabe.

Turin, 21 mai 1847.

Nous sommes arrivés ici hier au soir, et nous avons trouvé à l'hôtel où nous sommes descendus nombreuse compagnie, à cause de la quantité de voyageurs qui, d'habitude, affluent à Turin après avoir visité le midi de la France. Le ministre d'Angleterre nous a déjà envoyé une invitation à dîner chez lui pour aujourd'hui même,

RICHARD CORDEN. 75

et deux autres pour la semaine prochaîne. Lundi;, il y aura un banquet public en l'honneur de Richard. Celui de Livourne a eu beaucoup de succès. Richard parle maintenant le français sans la moindre difficulté.

Cinquante personnes assistaient au dîner de Livourne, et le nombre en eût pu aisément être double, tant Tempressement était grand ; mais la salle n'était point assez vaste, et il y eut beaucoup de gens désappointés. On voyait à table des représentants de presque toutes les nations de l'Europe, et je puis ajouter de toutes les croyances, les musulmans exceptés.

En arrivant à Gênes, nous avons appris que le pauvre O'Connell venait d'y mourir la veille. Le lendemain même, nous sommes allés rendre visite à son fils. Nous avons vu le vieux domestique d'O'Connell, Diggins, qui était attaché à sa personne depuis treize ans : la perte de son maître l'a profondement affligé. Il dit à Richard que l'intention prêtée à O'Connell de quitter l'Angleterre pour s'établir à Rome, n'était qu'un faux bruit. Quant à son voyage en Italie même, il avait suivi en cela le conseil de quelques amis ; mais sa propre inspiration l'aurait fait aller plutôt à Derrynane. Richard a vu le docteur Miley, son chapelain, qui est un homme très distingué, et de cette conversation il a rapporté une idée de l'état mental d'O'Connell, pendant sa dernière maladie, plus favorable qu'il ne l'avait espéré. O'Connell n'était pas tombé dans cette grande prostration dont j'avais entendu parler; il soufîrait physiquement, mais il garda conscience, presque] usqu'au dernier moment, de ce qui se disait ou se fai-

76 r.IGHARD COBDEN.

sait autour de lui. Le docteur Duff, qui assistait à son autopsie, affirme qu'un ramollissement du cerveau a été la cause de la maladie.

Richard avait reçu une lettre d'invitation aux obsèques d'O'Connell, mais malheureusement il n'a pas pu y assister.

Nous voilà maintenant depuis près de six semaines en Italie; mais il y a tant de choses à voir dans ce beau pays, que nulle part nous n'avons pu faire connaissance avec la moitié des merveilles qui sollicitaient nos regards. La ville de Rome exigerait à elle seule un séjour de six mois. Rien ne pourrait dépasser les façons aimables et les dispositions hospitalières dont mon mari est l'objet de la part tant du public que des particuliers. Il est étonné et charmé tout à la fois de l'intelligence individuelle du. peuple italien.

Turin, 23 mai 1847.

Aucun de nos futurs projets n'est encore arrêté et moins encore notre voyage en Russie. Le bruit que M. Cobden a reçu une invitation directe de l'empereur Nicolas est dénué de tout fondement; mais quelques personnes qui ont été dernièrement en Russie sont d'avis qu'il y serait très bien accueilli ; il est probable pourtant que ce voyage ne se fera pas sur-le-champ. En attendant, les libres échangistes genevois pressent fort M. Cobden de se rendre chez eux.

Turin, 25 mai 1847.

Le banquet d'hier a eu un grand succès.

La première fois que M. Cobden prit la parole en français, c'était devant la société Georgophile de FlorencC; dans une réunion à laquelle plusieurs centaines de personnes assistaient, et il s'en tira assez bien. Il fut même si vivement applaudi qu'il résolut depuis de continuer à se servir en public de ce même idiome, et c'est ce qu'il fit hier précisément.

Dimanche dernier, dans la matinée, nous sommes allés au palais pour voir le roi et la reine, suivis d'un nombreux cortège d'officiers et de courtisans, traverser les antichambres et se rendre à la chapelle. Le roi avait à côté de lui le grand écuyer; venait ensuite la reine, la seule qui portât une traîne à sa robe. Les dames de la cour étaient toutes habillées en moire noire; elles portaient sur la tête des mantilles blanches coquettement disposées de façon à grandir la taille et à rendre le costume pittoresque.

Le comte de Follone, aide de camp du roi, nous a conduits visiter le palais, qui possède quelques belles salles dont les parquets sont en marqueterie. Le lendemain matin, le grand écuyer nous rendit visite. Il nous raconta que le roi avait demandé si nous avions bien vu le palais, politesse raffinée et vraiment inattendue venant de la part d'une tête couronnée. Il est heureux, en vérité, que M. Cobden n'ait pas une trop haute estime de lui-même, autrement les Italiens lui auraient fait perdre la tête, et cela depuis longtemps, tant ils l'ont en-

touré d'égards et comblé d'attentions , tant il a été de la part de toutes les classes l'objet, en public ou en particulier, de l'hospitalité la plus aimable et la plus empressée I Partout il a rencontré des individualités remarquables, et certes, en voyant ce peuple doué de si riches qualités naturelles, on a le droit d'en espérer beaucoup. Bientôt nous entrerons dans les Etats autrichiens, où •nous ne pouvons guère compter sur des manifestations en faveur du libre échange.

Belvédère, lac de Côme, 8 juin 1847.

Nous sommes restés à Milan plus longtemps que ce n'avait été notre première intention. Nous fûmes très agréablement surpris en apprenant que les autorités autrichiennes avaient permis aux partisans du libre échange de donner à M. Cobden un banquet, auquel quatrevingts personnes ont assisté. Il était présidé par le signor Basevi. Sous le règne de Napoléon, celui-ci avait eu le courage de défendre Hœfer, le chef des insurgés tyroliens, devant le conseil de guerre qui le jugea et le condamna à être passé par les armes*

Venise, 24 jiiin 1847.

Le 21 de ce mois, un banquet a eu lieu ici en l'honneur de M. Cobden, dans une île en face de notre hôtel, sous un berceau de vignes. L'assistance comptait

RICHARD CORDEN. 79

plus de soixante-dix personnes. Le comte Pricili présidait, ayant à ses côtés le podestat, c'est-à-dire le maire de la ville. Mon mari a fait en français une courte allocution improvisée, et dont je ne puis, conséquemment, vous envoyer le texte. Le dîner fini, la société prit place dans des gondoles qui l'attendai ent, et^ aux accords d'une excellente musique, descendit processionnellement le Grand-Canal jusqu'au pont du Eialto. La musique et les belles livrées de quelques-uns des gondoliers attirèrent bientôt d'autres gondoles, et tout le monde se mit aux balcons. Au retour, la lune, qui venait de se lever, prêta un nouveau charme à cette scène pittoresque et assez romantique, selon le mot de mon mari, pour exciter une poétique émotion, même chez un économiste. Ce spectacle était fait pour rappeler les jours où le doge allait, en grande cérémonie, épouser l'Adriatique.

Vienne, 16 juillet 1847.

Ici, pas la moindre démonstration publique en faveur du libre échange ! Le prince de Metternich, ayant toutefois exprimé le désir de voir M. Cobden, celui-ci, naturellement, est allé lui rendre visite. 11 ne trouve pas au princel'air d'un homme de soixante-quinze ans. Sa tête et sa figure portent l'empreinte d'une haute élégance plutôt que d' une grande force de caractère, et sa conversation a paru à mon mari plus subtile que profonde. Quelques jours après cette entrevue, nous fûmes invités à dîner chez le prince et la princesse. Nous nous mettions à

table à cinq heures, et à six heures et demie tout était terminé. Nous avons pris alors congé, mais pour revenir à dix heures assister à une soirée dansante qui nous fit tout TefFet d'être une politesse spécialement à notre adresse. Les réceptions de cette sorte ne sont guère habituelles à Vienne dans cette saison de Tannée. Le prince fut pour moi d'une politesse toute particulière, naturellement par égard pour mon mari; mais je vous assure qu'au moment de prendre place près de lui, je me sentis mal à Taise. Je ne pouvais nTempôcher de penser à nos bons et aimables amis d'Italie, qui regardent le prince de Metternich comme le principal auteur des malheurs de leur bien-aimée patrie.

Berlin, 29 juillet 1847.

Nous avons eu tort de venir en Allemagne à cette époque de Tannée, car partout les personnes distinguées sont parties pour les villes d'eaux. Il est bien probable que je serai chez moi, en Angleterre, une quinzaine de jours après l'arrivée de cette lettre; mais M. Cobden ne reviendra pas avec moi, puisqu'il veut pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg, afin de se renseigner sur l'état du commerce de la mer Baltique. Il complétera de la sorte ses études sur ce sujet dans tous les pays de l'Europe. Il est maintenant en bonne santé, et je lui ai dit quïl pourra dès lors très bien se passer de moi. Ce me serait maintenant un trop grand crèvecœur que de tourner une fois encore le dos à mes enfants.

Mai-kynlyth, 22 août 1847.

J'ai reçu de Kœnigsberg, il y a quelques jours, une lettre de M. Cobden. Je vous en transmets un extrait.

Lettres de M. Cobden à, M"" Cobden.

Kœnigsberg, 12 août 1847.

Je suis arrivé à Stettin dans la matinée du jour même où nous nous séparions. J'y fus bientôt entouré de quelques bons libres échangistes, qui ont vivement insisté pour que j'assistasse le soir même à un banquet public. J'y ai reçu un accueil on ne peut plus enthousiaste. Le lendemain à midi, malgré toutes les remontrances qui m'étaient faites, je suis parti pour Dantzig, et la distance, qui est de 220 milles anglais, a été parcourue en 33 heures environ. Le pays en général présente un aspect sablonneux et pauvre ; néanmoins, on s'arrange pour y récolter du blé. Cependant, le beau froment dont vous avez entendu parler comme arrivant de Dantzig, n'est pas cultivé près de la côte ; on le fait venir de l'intérieur par la Vistule ou le Bug.

82 RICHARD GOBDEN.

Encore un banquet arrangé à la hâte. J'y ai prononcé un amusant discours. J'ai dit qu'on me devait bien un banquet à Dantzig, car cette ville m'avait beaucoup gêné dans ma propagande libre échangiste en Angleterre. Le duc de Richmond ne cessait de faire des habitants de Dantzig un épouvantail pour les fermiers anglais, en leur disant que, si les lois protectionnistes venaient a être abrogées, ces habitants verseraient malicieusement sur le marché an";lais d'énormes masses de céréales, au prix le plus vil, pour rien même. « Je a suis donc tout étonné, » ajoutai-je, « de trouver en « vous des gens à l'air honnête et bienveillant. » Dantzig est une ancienne ville dont l'aspect est assez intéressant; les pignons des maisons, richement ornés, regardent la rue. Il y a quelques vieux édifices, tels que la bourse et l'ancien palais sénatorial ; autrefois Dantzig appartenait à la Hanse, et était par conséquent une ville libre et indépendante, la Venise de la Baltique. Quelques pièces de ces édifices sont richement peintes et décorées; mais, sous le rapport du goût, elles le cèdent à ce que l'on voit à Gênes ou à Venise.

Je suis parti hier matin à 6 heures, par le paquebot, pour Kœnigsberg, où je suis arrivé à 5 heures du soir. Je m'étais étendu tout de mon long sur le pont, et je suis resté pendant six heures entièrement immobile dans cette posture; j'ai eu ainsi la chance d'échapper au mal de mer. Kœnigsberg est le plus grand des ports de mer que possède la Prusse sur la Baltique, et la ville est peuplée d'environ 70,000 habitants. Vous verrez sur la carte que ce port est situé dans un angle de la

Prusse, tout près de la frontière de Russie. On me dit que c'est une ville d'opinions très radicales. Jusqu'à présent je n'ai vu que le consul d'Angleterre. Je tâcherai d'éviter ici un grand dîner; car, à dire vrai, je suis las de ces banquets allemands qui durent quatre ou cinq heures. Hier soir, je suis allé, avec le consul anglais, rendre visite au représentant russe, chez qui nous avons pris une tasse, ou plutôt un verre de thé d'un arôme exquis; c'est le meilleur thé que j'aie jamais goûté, il ressemblait par sa couleur à du vin de Xérès. Aux approches de la frontière russe, j'entends dire que les facilités pour voyager dans ce pays sont assez grandes ; la malle-poste y va plus vite qu'en Allemagne.

D'ici à ïilsitt il y a environ dix ou douze heures de route, et de là, au bout de trois autres heures, je me trouverai dans le pays des Cosaques. Je suis fâché de vous annoncer que la maladie des pommes de terre a fait son apparition, depuis quelques jours, le long de la côte, et y sévit fortement. J'ai vu quelques champs qui sont devenus tout à fait noirs.

Saint-Pétersbourg, 19 août 1847.

J'ai quitté Uiga par la diligence, lundi soir à 7 heures , et je suis arrivé ici aujourd'hui à 10 heures du matin. Il n'y avait personne dans la voiture qui parlât français ou anglais, de sorte que mes poumons se sont bien reposés. Après avoir quitté Kœnigsberg, je suis allé en voiture jusqu'à Jowroggen, petit village situé en Russie, à une distance d'un peu plus de cent milles anglais. Le

consul russe de Kœnigsberg, qui est un juif converti, avait eu la politesse de me faire accompagner par un de ses commis. Celui-ci est un jeune Israélite de Russie très éveillé^, et qui sait une demi- douzaine de langues. Aux abords de la frontière russe, je m'étais aperçu de son air abattu et je l'en avais raillé, en lui demandant si la pensée de rentrer dans son pays natal en était la cause. « Je ne sais pas ce qui m'attriste toujours quand j'arrive ici, » me répondit-il, « peut-être y a-t-il dans l'air quelque chose qui me suffoque, » et, en disant ces mots, il gonflait sa poitrine. Au dernier bureau de poste prussien, je continuai la route à pied pendant que'l'on changeait de chevaux. La. nuit commençait à tomber, et j'avais traversé d'un pas rapide à peu près deux milles d'un pays sauvage quand j'aperçus une longue poutre, à raies diagonales noires et blanches, qui barrait horizontalement le chemin. Je m'apprêtais à passer dessous lorsque, tout à coup, un soldat sortit d'une guérite et pointa sur moi sa baïonnette, comme si j'eusse été l'avant-garde d'une nouvelle invasion française. Je perdis également mon français et mon anglais près de cette sentinelle cosaque, et je m'apprêtai à me retirer, tout en essayant de lui faire comprendre que ma voiture allait me rejoindre. Mais il ne parut ou ne voulut rien comprendre à ma pantomime, et, se plaçant à mes côtés, m'accompagna jusqu'à ce que je fusse arrivé à la hauteur d'une petite tranchée pratiquée de chaque côté de la route. Il me l'indiqua, et je compris que cette tranchée faisait la démarcation des deux frontières. Me voilà donc planté là avec cet aima-

lUGHARD COBDEN. 85

ble compagnon, au crépuscule, attendant que mon jeune Israélite vînt fournir des explications sur ma personne. A son arrivée, nous pûmes franchir la barrière noire et blanche, qui fut soulevée pour nous livrer passage et redescendre immédiatement après. Maintenant, nous étions véritablement en terrain russe. Arrivé à Jowroggen, le directeur de la douane refusa de visiter mes bagages, et se montra très courtois à mon égard ; il m'invita à prendre le thé avec lui, et je n'ai nullement regretté la journée que j'ai dû passer dans ce hameau tranquille. Mais quelqu'un me déroba ma carte d'Europe, et cela me gêna beaucoup pour le reste du voyage.

Pour me rendre à liiga, je pris la malle-poste, qui transporte les voyageurs d'un train d'enfer. J'eus la bonne chance d'avoir comme compagnon de voyage un noble russe qui parlait français, et qui ne voulut pas me laisser dépenser un sou pendant tout le trajet. Nous traversâmes quelques misérables bourgades, ou plutôt des villages composés de cabanes en bois et peuplés de juifs polonais, race pauvre, sale et dégradée. Je ne me suis arrêté à Riga qu'un seul jour, puis j'ai continué le voyage jusqu'ici, c'est-à-dire passant trois jours et trois nuits consécutifs dans le coupé de la malle-poste : heureusement la voiture et les chemins étaient excellents. Les auberges sont bien supérieures à celles d'Espagne; on trouve partout de bon thé, de la crème, du sucre, et vraiment aucun thé n'est comparable à celui que l'on boit ici dans les plus petits cabarets.

Je n'ai jeté qu'un rapide coup d'œil sur la ville. La

86 RICHARD CORDEN.

Neva est moitié plus large que la Tamise ; elle offre un beau coup d'œil avec les magnifiques édifices publics qui la bordent sur chaque rive. Un aussi noble fleuve ne traverse aucune ville d'Europe. Si un jour un second Liverpool doit s'élever à Birkenhead, la Mersey seule pourrait rivaliser avec la Neva à Saint-Pétersbourg. Mais je trouve les places et les esplanades si vastes, les rues si larges, que les plus beaux édifices revêtent une apparence microscopique. La statue de Pierre le Grand, qui a pour piédestal un immense bloc de granit, paraîtrait superbe dans Waterloo Place; mais, ici elle al'air d'être perdue au milieu de l'énorme espace qui l'entoure. Du reste, il y a quelque chose dans l'apparence de la ville qui sent tout à fait le parvenu, à part son fleuve superbe. Mais je ne devrais paë juger ce que je n'ai pas encore eu le temps de bien voir. J 'ai oublié de dire que le pays tout le long du chemin de Kœnigsberg, ou pour mieux dire depuis Berlin, est sans intérêt. Je n'ai pas vu de hauteur de laquelle on pût dominer une perspective de dix milles anglais. Pas la moitié, pas même le quart du pays n'est cultivé ou peuplé. En venant de Kœnigsberg jusqu'ici, distance de plus de 400 milles, je n'ai pas traversé une seule ville qui pût compter 15,000 habitants; j'ai rencontré peu de villages, et tous étaient en bois. A chaque pas, nous nous enfoncions de plus en plus dans d'épaisses forêts de pins.

Moscou, 25 Août 1847.

Je suis arrivé ici ce matin; je suis venu de Saint- Pétersbourg seul dans une voiture de poste que j'avais louée, voyant qu'il n'y aurait pas de place libre dans la diligence avant une semaine. Vous pouvez bien supposer que mes poumons, ayant joui d'un si long répit, se sont beaucoup fortifiés. Ce soir même, je dois repartir pour Nijni-Novgorod, pour y arriver avant la tin de la foire.

J'ai trouvé jusqu'ici les moyens de transport excellents, et je n'ai point éprouvé des privations du genre de celles que nous avons subies en Espagne. Le chemin de Saint-Pétersbourg à Moscou est peut-être le meilleur du monde, comme vous le croirez sans peine en apprenant que la malle-poste franchit une distance de 520 milles en quarante-huit heures. Aujourd'hui, je me suis promené dans Moscou pendant deux heures, et je suis revenu de cette promenade étonné et charmé à la fois. Aucune ville ne m'a encore surpris davantage. Le caractère en est tout à fait oriental, et pourtant on y jouit de tous les avantages de la vie civilisée. On y voit une innombrable quantité de tours et de coupoles, ces dernières revêtues de couleurs qui vont du vert doré au bleu foncé. Les toits des églises et des maisons sont recouverts de plaques de fer peintes en vert, et cela vous donne vraiment une idée de ce qu'était Bagdad ou Grenade à l'époque de leur gloire. La coïncidence paraîtra peut-être singulière; mais je rencontre à cette autre extrémité de l'Europe bien des choses qui me font songer à l'Andalousie. Les

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hommes portent de petits chapeaux plats à bords élevés et étroits tout à fait semblables, sauf le gland, qui manque ici, à ceux qu'on voit en Espagne ; et j'ai entendu les paysans russes chanter sur le môme ton bas et monotone qui est familier aux Andalous. Une circonstance est faite cependant pour diminuer mon étonnement : c'est que quelques journées de route me séparent seulement des frontières de l'Asie, d'où sont également sortis les ancêtres des Mores d'Espagne et les premiers dominateurs de ce pays-ci. Lors de mon retour à Saint-Pétersbourg, j'espère voir quelques beaux spectacles; le seul auquel j'aie assisté, pendant mon court séjour, était une revue militaire où figuraient cinquante mille hommes, dont la moitié en cavalerie, revue qui eut lieu à 20 milles de la capitale. L'empereur passa devant le front des troupes ; pendant plus d'une heure, je me trouvai placé à dix pas de lui et encore plus près de l'impératrice. C'est un homme magnifique, peut-être le plus beau de tous les hommes qui étaient rassemblés là. L'impératrice a un air inquiet comme la reine des Français, et elle est presque aussi mince, quoique beaucoup plus jeune.

En quittant Saint-Pétersbourg, j'ai recommandé de m'envoyer mes lettres ici pendant dix jours, afin qu'à mon retour de Nij ni, je puisse avoir de vos nouvelles. On dit qu'à la foire il est difficile de trouver des chambres à coucher qui ne soient pas infestées de certains insectes désagréables, et je n'ai pas de peine à le croire, en songeant à la difficulté de loger deux ou trois cent mille étrangers de toutes nations dans une petite ville de

RICH.VRD COBDEN. 89

vingt mille habitants. Aussi vais-je emporter un matelas avec un oreiller^ et j'ai installé Tintérieur de ma voiture de manière à pouvoir la transformer en une bonne chambre à coucher.

Lettre de M'"^ Cobden à M"* Schwabe.

PencaiTon, Cornouaille, 10 janvier 1848.

Vous avez appris, sans doute, que Pigou, le fabricant de poudre à canon, et le vieux duc, essaient de faire perdre la tête à John Bull, auquel ils crient à tuetete que les Français vont venir. Espérons cependant que les classes moyennes de la vieille Angleterre ne perdront pas aussi aisément la tête qu'eux, et qu'elles ne se laisseront pas myàtifier et entraîner à p-.yer plus d'impôts. Du moins ce cri d'alarme insensé n'a-t-il pas trouvé jusqu'ici grand écho dans le pays. Les whigs, à peine arrivés au pouvoir, se montrent, il est vrai, fort peu dignes de l'appui des libéraux, et il est assez probable qu'ils voteront quelques crédits extraordinaires pour l'augmentation de nos armements, mais pas autant pourtant que si le pays eût fait moins de résistance à l'augmentation des armements : et par cela ils ne feront que hâter leur chute.

Bien des remerciments pour Topuscule sur le libre échange que vous nous avez envoyé. Il est encourageant de penser que les libres écharigistes français font du progrès. Dernièrement, il y a eu aussi au Havre une réunion très intéressante, où l'un des orateurs s'est exprimé, au sujet de la paix, à peu près dans les termes mômes dont M. Cobden se servait dans le discours qu'il prononçait, au même moment, devant un meeting, dans le Lancashire.

103, Westbourne Terrace, 28 octobre 1848.

M. Cobden regarde votre opinion touchant l'influence que la liberté du commerce doit exercer sur la question de l'esclavage au Brésil comme parfaitement juste. Pendant notre séjour à Hyling, nous avons vécu dans une telle retraite que nous ne savons à peu près rien de ce qui se passe en fait de politique, moi du moins. Les événements qui ont eu lieu dernièrement à Vienne sont d'un caractère très saisissant. Ils ne nous ont nullement surpris, mais ils ont éclaté plus tôt que nous ne nous y attendions. Quand nous étions dans cette ville, je me souviens d'avoir entendu M. Cobden prédire qu'ils se produiraient, un jour ou l'autre, par suite du manque d'homogénéité de l'empire.

RICHARD CODDEN. 91

Lettre de M. George Combe à M. Cobden.

Edimbourg, 22 janvier 1849.

Cher Monsieur,

Un fort rhume m'a empêché de vous exprimer plus tôt le grand plaisir que m'a fait éprouver la lecture de votre discours de Manchester sur la réforme financière. Votre démonstration, basée sur l'exemple des Etats- Unis, de ce qui constitue la vraie puissance d'une nation, a été une révélation pour moi ; elle porte en elle cette force qui entraîne la conviction. Elle renferme, en effet, un grand principe pratique et plus applicable à notre propre pays qu'atout autre au monde. Le Royaume- Uni possède plus abondamment que tout autre pays les éléments de cette puissance, c'est à dire la richesse, l'intelligence, la confiance en soi-même, des facultés supérieures enfin de coopération, et des moyens de concentration plus grands. Notre position insulaire nous permet d'avoir une confiance particulière dans nos ressources, défensives ou offensives.

Les articles du Times sur votre mouvement me font sourire. Ce journal ne sait pas, en vérité, de quel côté il doit pencher. Dans un de ses derniers numéros, il nous fournit une belle arme contre lui-même. Il se pose volontiers en champion de l'Eglise ; il déclare pourtant sans ambages que le peuple anglais aime les

92 RICHARD CORDEN.

profits mercantiles de la guerre et goûte les triomphes de la victoire, sans se demander s'il est bien moral, bien chrétien d'aimer la guerre, le butin, la domination, et d'être prêt pour cela à faire de grands sacrifices. Cette peinture n'est que trop vraie, appliquée aux vieux temps. Mais à quoi servent donc le christianisme, les sectes, le clergé, les Eglises, les missionnaires et les saints, si le peuple anglais demeure toujours dans cette même disposition immorale? Si ceux qui le gouvernent n'ont que l'alternative de ne rien faire ou d'y conformer leur action et leur conduite , vous devriez vraiment appeler l'attention des saints sur cette opinion du Times, et les forcer ainsi de vous venir en aide dans la défense de leurs propres enseignements si méconnus. Il ne serait pas mauvais de rendre les maîtres religieux du peuple rt ^ponsables de sa moralité, sinon de son intelligence.

Avez-vous lu la description du métier de soldat que fait sir William Napier ? Je la transcris littéralement: « C'est un terrible métier que le nôtre ; les droits naturels n'y tiennent aucune place, et tous ses devoirs sont de convention. La guerre exige un tempérament spécial qui mette l'homme au-dessus des faiblesses ordinaires, des besoins et des émotions de l'humanité. Elle exclut toute considération des souffrances du corps, comme des délicatesses de l'âme. Le soldat doit agir ou mourir. » [Evening Mail du 17 janvier 1849.) C'est un texte terrible, mais vrai, à offrir à une communauté chrétienne, et il est bien permis de se demander si les hommes ne cesseront pas un jour d'ho-

RICHARD CORDEN. 93

norer et de récompenser une pareille profession, ou bien s'ils sont à jamais condamnés à la maintenir et à augmenter le nombre de ceux qui s'y livrent.

Vous devez vous attendre aux attaques des militaires et de ceux qui les soutiennent ; mais vous pourrez conserverie l'espère, dans toute cette nouvelle lutte, ce beau calme d'esprit qui a rendu vos efforts irrésistibles lors de l'agitation contre les lois sur les céréales. Fiez-vous à la puissance des sentiments moraux; soyez indulgent envers vos adversaires en tant qu'individus ; faites-leur honneur de toutes les vertus que vous pourrez découvrir en eux; limitez vos attaques au système de la guerre, de la force brutale, et vous entraînerez des milliers de cœurs avec vous. Evitez le sarcasme, alors môme que la tentation de s'en servir est légitime et grande ; car ce serait fournir à l'ennemi le moyen de s'écarter du fond même du sujet, et de se soustraire à l'étreinte de votre raisonnnement principal. Mais je m'oublie, en vérité, et voilà que je vous fais la leçon, moi qui devrais la recevoir de vous. Pardonnez à ma présomption, en souvenir du profond respect que vous m'inspirez, comme vous le savez bien.^ M'"' Combe et moi nous vous prions de vouloir bien agréer pour M"^ Cobden et pour vous-même l'expression de nos souvenirs affectueux. Je suppose que M""" Cobden fait comme ma femme, et qu'elle vous suit sérieusement dans tout ce que vous faites.

Je suis, etc. George Combe.

Lettre de M"" Gobden à M""" Schwabe.

5, Parade, Eastbourne, 23 août 1849.

M. Cobden est en ce moment à Paris, où il prend part au congrès de la paix, auquel, dit-il, il s'attend à voir assister beaucoup de monde. On avait compté sur l'influence du nom de Lamartine pour attirer les gens ; mais en ceci on a été quelque peu désappointé. Lamartine, paraît-il, est abattu d'esprit comme de corps, et malheureux. On a choisi alors pour président Victor Hugo, qui est dans une éminente position sociale. M. Cobden me mande que M. Bastiat était allé à Bruxelles, mais qu'il devait être de retour pour l'époque du congrès. A propos de Paris, voici ce qu'il écrit :

(( Extérieurement, il a le même aspect qu'auparavant; « mais je crois discerner sur les figures des gens du « peuple un air morne, et lire dans leurs regards « quelque chose qui parle de souffrances dans le passé « et de craintes pour l'avenir. Ceci peut être l'effet « de mon imagination ; il me semble bien toutefois « qu'il y a dans toutes les classes des gens inquiets et « chagrins. Il y a eu certainement de terribles soufa frances, de grandes pertes, et personne n'y a échappé, « depuis le roi jusqu'au cocher de fiacre. »

Discours de M. Cobden contre l'emprunt pour la guerre, prononcé à une assemblée publique, à Londres.

8 Octobre 1849.

Monsieur le Président et Messieurs,

La résolution que je dois proposer est la suivante : « Le gouvernement autrichien ayant Fintention de contracter un emprunt à l'étranger, les capitalistes et les hommes d'affaires sont conséquemment conduits à s'enquérir de la condition financière dudit gouvernement et des chances probables de remboursement de l'emprunt que l'on se propose de contracter ainsi : or, c'est l'opinion de ce meeting que le gouvernement autrichien n'offre à cet égard aucune garantie valide, il lui est entièrement impossible d'en fournir aucune ; les gens prudents feront donc très bien de ne prendre aucune part audit emprunt. »

Messieurs, j'ai eu, aussi fréquemment qu'aucun homme politique de ce temps, l'occasion de m'adresser à mes compatriotes, et cela dans des circonstances très diverses et dans des lieux très .différents. Mais je dirai avec une entière confiance que jamais je ne me suis présenté devant eux comme défenseur d'une cause plus juste, plus humaine et plus conforme en même temps aux saines données de l'économie politique qu'en ce moment même.

9(5 RICHARD CORDEN.

On m'a cependant accusé de déroger à ces mêmes données par ma conduite dans la circonstance actuelle, par la raison peut-être que c'était là le point le plus vulnérable chez quelqu'un qui a parlé autant que moi sur la liberté commerciale. Je m'occuperai donc tout d'abord de ce que l'ennemi regarde comme la base solide d'opération. Je dirai qu'ayant parcouru ce pays dans tous les sens, le livre d'Adam Smitli à la main, afin de soutenir les principes de la liberté commerciale, c'est aussi ce même livre à la main que je viens dénoncer les emprunts qui font l'objet de cette réunion, et les dénoncer non seulement comme un gaspillage de la richesse nationale, une anticipation imprudente de nos revenus et une consommation stérile de notre capital, mais encore comme une injustice faite à la postérité, en chargeant nos héritiers du fardeau d'une dette que nous n'avons pas le droit de leur faire endosser. Donc, Messieurs, je déclare im politique, ruineux et injuste le système de prêter de l'argent pour des visées telles que celles de l'Autriche : mais j'entends bien m'en tenir là. Je ne veux pas vous recommander en effet d'aller solliciter du parlement une loi qui défende aux gens de prêter leur argent à qui ils veulent et comme ils veulent. Tout ce que je dis, c'est que je suis venu ici dans l'intention d'y faire modestement, si je le puis, ce que j'ai déjà fait pour le libre échange : c'est-à-dire éclairer le peuple anglais et les autres peuples de l'Europe sur la vraie nature de ces principes et de ces errements dont Adam Smith, David Hume, Montesquieu, Ricardo, Mac Culloch, en un mot tous ceux qui ont écrit sur ce sujet, ont

RICHARD CODDEN. 97

tour il tour démontré le mal fait à l'humanité et r injustice en principe.

Je suis venu ici, Messieurs, pour tâcher de prouver à mes compatriotes que, s'ils prêtent le produit de leur âpre et industrieux labeur au gouvernement autrichien, pour être jeté dans le gouffre sans fond des grandes armées et des armements permanents, ils agiront selon un faux principe, et feront tort à la société tout entière. Je suis venu ici pour signaler d'une façon générale l'imprudence d'une pareille façon d'agir ; mais, dans ce cas particulier, je ne veux pas m'en tenir à de simples généralités, j'engage toute personne qui serait tentée de prêter son argent au gouvernement autrichien à bien réfléchir auparavant, parce qu'elle confierait cet argent à une puissance qui trois fois déjà a fait banqueroute.

Après un examen détaillé des finances autrichiennes, M. Cobden a continué en ces termes:

Maintenant je vous demanderai s'il n'est pas très probable qu'une personne qui a fait déjà trois faillites en fera une quatrième si cela lui convient ? Eh bien, le gouvernement autrichien a tous les motifs possibles pour faire banqueroute une fois encore, parce que autrement il lui serait presque impossible d'équilibrer ses finances. Il ne pourra jamais payer ses dettes. Il veut emprunter maintenant 7,000,000 de liv. sterl., dans le dessein de se libérer d'une portion de la vieille dette, et pour obtenir ces 7,000,000 de liv. sterl., il en passera volontiers par des conditions un peu humiliantes; mais j'avertis tout le monde, soit ici, soit au dehors, que ceci n'est

que le prélude d'une série d'emprunts de la part du gouvernement autrichien.

S'il s'aperçoit que ce moyen est bon pour soulager ses finances^ ce premier emprunt sera seulement à ceux qui le suivront ce qu'une goutte serait à l'Océan ; et il faut bien vous rappeler que ceux qui prêteront leur argent les premiers, se verront sacrifiés à ceux qui prêteront le leur plus tard, à des conditions de plus en plus onéreuses pour l'emprunteur. En exposant ces faits, je ne me propose nullement de renseigner MM. Hope et C*% ou toute autre grande compagnie banquière de Londres, d'Amsterdam, d'Anvers ou de Vienne; car je comprends parfaitement que pas un liard de cet emprunt autrichien ne sera peut-être remboursé. L'opération pourrait être encore très profitable à ses intermédiaires, à ses agents et banquiers, qui puisent dans la bourse de leurs connaissances et de leurs clients. Mais je tiens en main l'annonce qu'a fait insérer dans nos journaux le gouvernement, et c'est ce qui justifie ma présence ici aujourd'hui.

Nous ne nous sommes pas réunis pour discuter les finances et les affaires de l'Autriche, pour mettre à nu ses plaies, pour lui dire de ces dures vérités qu'elle ne nous demande pas. Mais voici, je le répète, une annonce qui a été insérée dans nos journaux aux frais, je le crois, du gouvernement autrichien, et elle invite tout le monde à souscrire à l'emprunt qu'il sollicite. Les rédacteurs de cette annonce y mettent tant de complaisance et tiennent tant à n'exclure personne, qu'ils abaissent le minimum de souscription à un taux aussi modéré que 100 fiorins,

KICHARD COBDEN. 99

soit 10 liv. sterl. On prétend que l'essence de la lettre d'une dame se trouve dans son post-scriptum ; à mon tour j'appelle l'attention de tout le monde, soit ici, soit ailleurs, car je ne parle point ici pour mes seuls concitoyens , je parle aussi pour les Hollandais, les Allemands, les Français. Voici le dernier paragraphe de cette annonce: « Tout souscripteur, y lit-on, d'une somme au- « dessus de 25,000 florins, ou toute personne qui recueilce lera des souscriptions dont le total dépassera cette « somme, recevra une commission d'un quart pour cent « sur le montant des paiements effectués. » Éh bien 1 que diriez- vous, je vous le demande, si un boutiquier de Londres, s'avisait d'afficher à sa fenêtre un avis annonçant « que quiconque lui amènerait un client « qui achèterait pour cinq schillings de pommes de « terre ou d'autres légumes, recevrait une commission « de deux deniers sur cette somme ? » N'est-ce pas que vous passeriez d'un autre côté, et que vous vous garderies de rien acheter dans cette boutique? Vous diriez en vous-même : Si cet homme vendait de bonnes mar* chandises, s'il était honnête dans son trafic, s'il n'avait jamais fait quelque laide banqueroute, commis peut-être quelque vol, aurait-il besoin d'une prime pour se faire des clients? Je voudrais que les petits capitalistes que l'on invite à mettre 10 liv. sterl. dans cette loterie oii il n'y a pas jde lots gagnants, se convainquissent bien que nous n'avons nullement la prétention de convertir aucun de ces banquiers, agents ou courtiers d'Amsterdam ou de Vienne, dont la mission est de trouver des personnes imprévoyantes et de les amener à

■100 UlCHAllD COBDEN.

souscrire pour 25^,000 florins. Nous ne nous attendons pas non plus à ce que les organes de ces personnages, — et ils sont assez nombreux, — s'opposent à ce que je viens de dire par des arguments sérieux. Ils feront ce qu'on leur dictera, et diront beaucoup de mal de moi. Ceux à qui je m'adresse, ce sont les petits capitalistes, les gens imprévoyants, les ignorants, et s'ils veulent bien m'écouter, je leur indiquerai le moyen de s'assurer de la véritable opinion des hommes de finance à l'endroit de cet emprunt. MM. Hope et 0% d'Amsterdam, ses agents, Font offert à des conditions qui en feraient ressortir, si elles sont exécutées, un intérêt de 5 3/4 p. 0/0. Imaginons maintenant qu'un Hollandais avisé se rende dans les bureaux de MM. Hope et C'% et qu'il leur tienne ce langage : Vous m'offrez de participer à un emprunt, lequel me donnerait 5 3/4 p. 0/0 d'intérêt, c'est-à-dire un intérêt presque double de celui qui s'obtient d'ordinaire à Amsterdam. Je me contenterais volontiers de 4 p. 0/0, pourvu qu'ils fussent sûrs ; or, je me propose de prendre pour 25,000 francs de votre emprunt. Allouez-moi ces 4 p. 0/0 d'intérêt, et je vous abandonnerai le 1 3/4 p. 0/0 qui reste, à condition que vous mettrez votre endos sur mon titre, ce qui sera sa garantie de remboursement. Non, non, lui répondraient MM. Hope et C'% vous ne jouerez pas la maison de cette façon-là, vous pouvez en être sûr.

Je causais l'autre jour avec un financier de Lombard Street, homme tenu pour très capable, même dans ce quartier de gens capables, doué d'une grande expérience et d'une grande sagacité, qui est, je puis l'ajouter,

RICHARD CORDEN. jOl

plus fréquemment consulté, en matière financière, qu aucun de ses confrères, tant par le gouvernement que par les commissions de la Chambre des communes, et je lui demandais son opinion sur l'emprunt autrichien. c( Je ne crois pas, me répondit-il, que Ton arrive « à recueillir 5,000,000 de francs en Angleterre, et, « certainement, on ne prendra pas pour un shilling de cet « emprunt dans l'intention de le garder. » Assurément, les capitalistes ne voudraient pas en garder une obole. S'ils y prennent part, ce sera dans Tintention bien arrêtée d'en négocier avantageusement les titres et de les transférer à quelques pauvres diables, moins bien informés du peu de sécurité de leur gage, et qui perdront ainsi leur argent. C'est sur cette classe de prêteurs ignorants et naïfs que la perte retombera. J'ai connu, il y a bien des années, quand j'habitais Londres, un manœuvre qui n'avait pour soutenir sa famille que ses gains hebdomadaires, et pourtant cet homme avait dans sa poche des obligations espagnoles d'une valeur nominale de plus de 50,000 francs. Elles ne valaient pas plus que des chiffons de papier; mais je n'ai jamais entendu dire que les grandes maisons qui avaient négocié ou placé ces obligations se soient ruinées. Elles ne passèrent par leurs mains que pour tomber dans celles de pauvres hères comme le portefaix, qui, n'ayant ni l'expérience, ni l'habitude de telles affaires, se laissent ainsi attraper. C'est pour eux que je lance ici mes avertissements. Maintenant, puisqu'il est bien connu qu'il n'est pas un mot dont je me sers ici qui sorte des bornes de la modération et de la vérité; puisqu'il est certain qu'il

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n'est pas un banquier de Lombard-Street qui n'endossât Fopinion que j'émets sur le caractère de cet emprunt, n'est-ce paS;, je le demande, une chose humiliante, haïssable et dégradante, que de voir les organes principaux delà presse se servir de leur influence, non pour couvrir comme d'un bouclier les imprévoyants et les naïfs, mais bien pour seconder les desseins de ceux qui ont assez de finesse et d'habileté pour se protéger eux-mêmes ? Ces journalistes n'y vont pas de franc jeu, — et je ne les en blâme que davantage. — Ils ne disent pas ouvertement, avec l'autorité qui appartient à leur plume, que l'Autriche est digne de confiance, que son emprunt est un bon placement. Non, ils ne font rien de semblable; mais ils font néanmoins leur besogne de leur mieux, procédant par voie d'insinnation, de conseil indirect, du travestissement de la pensée des hommes qui disent toute la vérité et qui s'efforcent de faire le jour sur cette afïliire. Quand je m'intéresse à une question d'ordre public comme celleci et que je m'aperçois qu'au lieu de réfuter mes arguments, on m'attaque personnellement, je tiens cette tactique pour un signe de la bonté de ma cause. Mais ces personnes ne sont pas les seules à regarder avec défaveur l'assemblée d'aujourd'hui, et je n'hésite pas à dire qu'il n'y a pas un gouvernement en Europe qui la regarde d'un œil favorable. L'Autriche n'est pas seule à voir ce meeting d'un mauvais œil, je ne crois pas qu'il sourie beaucoup à notre gouvernement lui -môme. Je le dis parce que ceux des organes de la presse qui s'inspirent spécialement des intentions du gouvernement, entre autres un journal fondé pour Otre l'interprète par excel-

RICHARD COBDEX. \0?,

lence des principes d'économie politique énoncés par Adam Smith, comptent au premier rang des adversaires de cette réunion; mais moi, Messieurs, je la regarde comme le germe d'un grand mouvement qui finira, je l'espère, par dévoiler les véritables visées de chaque emprunteur, par révéler, s'il y a lieu, leur état insolvable, et vouer à l'exécration publique le but habituel de cette sorte de demande. Quant à l'emprunt actuel, la Russie y semble aussi intéressée que l'Autriche ellemême, car je ne saurais séparer les deux pays. Vous vous rappelez peut-être ce que j'ai eu l'occasion de dire ici môme des finances russes. Je suis tout prêt à répéter mes paroles, sans tirer vanité d'ailleurs de ce que je connais mieux que d'autres l'état de ces finances. Le hasard m'en a fourni les moyens, et peut-être n'y a-t-il pas cinq ou six Anglais qui aient eu la même chance de pouvoir se renseigner sur les lieux mêmes, et d'après des données authentiques, sur le véritable état des ressources de la Russie. Eh bien! je le redis: ce que le gouvernement de ce pays laisse connaître à cet égard n'est qu'une gigantesque imposture. Il y a des hommes dans l'Europe occidentale qui savent bien qu'en parlant ainsi, je demeure dans la vérité stricte, quoique, pour leur compte, ils se prêtent à propager une illusion contraire. Vous avez pu voir dans les journaux que le gouvernement russe a pris pour 50,000,000 de francs de l'emprunt autrichien, qu'il se propose également de souscrire à l'emprunt papal, et de prêter au grandduc de Toscane. Ces annonces ne sont qu'une ruse de guerre : ceux qui les insèrent dans les journaux sont

104 RICHARD CORDF.N.

des agents de la Russie, et ils n'ont d'autre but que de jeter de la poudre aux yeux des gens. L'an dernier le gouvernement russe a dépensé plus que son revenu, ct^ cette année-ci, le déficit est énorme. Il n'a pas encore liquidé les frais de sa campagne de Hongrie. Il a levé des contributions forcées, il s'est approprié les impôts des provinces que ses troupes traversaient, et a donné, en échange, des bons de son Trésor. Aujourd'hui, la seule alternative qui lui reste est celle d'augmenter son papier-monnaie et de faire de nouveau faillite, ou de solliciter un nouvel emprunt de l'Europe occidentale. Mais que la Russie sache bien qu'au moment où elle s'adressera à l'Angleterre, nous serons là pour lui répondre.

Ce ne sont pas seulement des raisons d'ordre économique ou d'intérêt national qui font que je m'oppose à ces emprunts; je veux attaquer le système même sur lequel ils reposent. Four quel motif demande-ton tout cet argent? L'Autriche, aidée de son alliée barbare, vient de terminer une guerre cruelle et impitoyable, et maintenant elle tend ses mains ensanglantées à d'honnêtes Hollandais et à d'honnêtes Anglais, les priant de lui fournir le moyen de solder les frais des dévastations qu'elle a commises. Il importe peu qu'elle emprunte après la guerre, au lieu d'avoir emprunté auparavant; toujours est-il que cette guerre, elle n'a pu la faire qu'à l'aide de contributions forcées et d'emprunts également forcés, en échange desquels elle donnait des bons du Trésor, qu'elle'espérait bien qu'un emprunt au dehors lui fournirait plus tard les moyens de rembourser. Mais

ce sont lii des procédés brutaux et injustifiables. La rro^'idcnce a heureusement voulu que la guerre tendît à se détruire elle-même; et^ si les pays qui la font restaient livrés à eux seuls^ elle se terminerait promptement. Mais ce système d'emprunt à Tétrangerqui convie l'Angleterre^ la Hollande, l'Allemagne, la France, à solder l'armement^ Thabillement et les vivres des be.ligérants; ce sysjtème n'est propre qu'à perpétuer les horreurs de la guerre, et ceux qui prêtent leur argent pour un pareil usage, n'ont pas même l'excuse de ces considérations plus ou moins spécieuses que les hommes invoquent pour justifier devant leur conscience le recours à l'épée. Ces prêteurs ne peuvent plaider ni le patriotisme, ni la nécessité de se défendre eux-mêmes, pas même la colère ou la passion de la gloire militaire. Non ! ils s'asseyent froidement à. leur bureau et calculent les chances de bénéfice ou de perte qu'ils entrevoient pour eux-mêmes dans cette partie où des vies Inunaines sont les enjeux. Ils n'éprouvent même pas la satisfaction brutale et sauvage que ressentait l'ancien païen lorsqu'il allait louer une place à ramphithéâtre, afin de repaître ses yeux du spectacle sanguinaire des gladiateuts mourant dans l'arène. En terminant, je prie les capitalistes de tous les pays de se souvenir qu'il y a des moments où il convient de ne pas oublier que la propriété a ses devoirs aussi bien que ses droits. J'exhorte donc les amis de la paix et du désarmement, quelque part qu'ils se trouvent, à répandre autant qu'ils le pourront de plus saines notions sur ce sujet des emprunts de guerre, et ce serait rendre service aux capitalistes du monde que

103 UICHARn COBDEN.

de leur apprendre qiren oubliant leurs devoirs, ils risquent fort d'aventurer leurs droits.

:xxijr

M. Salis-Schwabe à M"'" Rich, née Mackintosh, sur la concurrence, rassociation et le socialisme.

Crunipsall-IIouse, 14 mars 1850.

Ma chère Dame,

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt la lettre que vous avez adressée à ma femme au sujet de la concurrence et de l'association. Sans doute, l'inégalité qui se manifeste dans la condition sociale des hommes, surtout dans les grandes villes, est une chose frappante, et il est bien niiturel que l'on cherche de toutes parts les moyens d'y remédier. Je crois voir que M. Mill et quelques économistes penchent beaucoup vers les doctrines de Louis Blanc et autres socialistes français, à savoir : que la concurrence tend nécessairement à la dégradation et à la misère des classes ouvrières, et qu'elle n'est avantageuse à personne, si ce n'est à un petit nombre de gens sans scrupule : on propose en conséquence de refondre la société suivant le principe d'association. Je reconnais volontiers que M. Maurice et d'autres personnes bienveillantes poursuivent un but louable en cherchant à

protéger les tailleurs et les couturières contre les conséquences, soit de l'excessive concurrence qulls se font entre eux, soit de la mauvaise habitude de vendre des vêtements mal confectionnés, que Ton signalait dans les colonnes du Chronicle.

Il est même probable qu'une pareille entreprise réussira, du moins sur une petite échelle, puisqu'elle a bien commencé, et qu'elle sera soutenue par la main de la charité. Mais lorsqu'on propose d'appliquer le principe d'association à toutes les branches de commerce, et d'en chasser absolument la concurrence, c'est tout autre chose, et je ne dois pas cacher qu'à mon sens, on ne saurait rien imaginer de plus absurde ou de plus nuisible.

L'erreur fondamentale du système est celle-ci : tous les arrangements de cette sorte se basent sur les bénéfices, et sur quelque chose qui ressemble à une demande régulière. Mais s'il arrivait que le commerce s'interrompît, la consommation et la production ne pourraient s'équilibrer, et l'exportation se solderait en perte; qu'il survienne, en un mot, un de ces mille accidents auxquels le commerce est quotidiennement sujet, qu'adviendra-t-il, je vous prie, de vos ouvriers associés? Dans l'état actuel des choses, on voit tous les jours qu'un fabricant continue longtemps ses affaires à perte, sans réduire les salaires de ses ouvriers. Ses grands capitaux le mettent à même d'agir ainsi ; il n'est point rare, lorsque le commerce reprend, qu'il se remette de ses pertes. Mais aucun capitaliste ne consentirait à s'engager dans une entreprise sous la condition d'en

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partager les bénéfices avec ses ouvriers, alors même que sa part à luirmême serait plus forte que la leur, et qu'il serait formellement assuré de Tintérêt de ses capitaux, car il n'ignore pas qu'il serait seul chargé de supporter la perte, s'il y en avait. Il serait presque impossible d'obtenir le consentement des ouvriers pour les grosses dépenses ; on serait forcé d'abandonner les grandes entreprises, et la source des inventions mécaniques se tarirait subitement. L'ouvrier s'exposerait à des responsabilités et à des inquiétudes sans nombre, qui lui sont à présent étrangères. Pour faire quelque chose de grand, de médiocre même, en fait d'industrie manufacturière ou de haut commerce, il faut en effet l'effort soutenu, la libre volonté et l'énergie d'une seule personne, ou d'un petit nombre de personnes qui s'entendent parfaitement.

Les socialistes regardent la concurrence comme un mal sans mélange. Les fabricants et les commerçants sont forcés, disent-ils, pour produire ou vendre à meilleur marché que leurs voisins, de réduire les salaires de leurs ouvriers, comme d'abaisser peu à peu la qualité de leurs articles. Je sais bien que cette manière d'agir n'est que trop commune ; mais je suis persuadé aussi qu'un grand nombre de producteurs suivent une marche toute différente et que, cherchant uniquement à primer leurs concurrents par l'excellence de leurs propres produits, ils s'efforcent de se procurer de bons ouvriers, qu'ils paient en conséquence.

Du reste, on ne trouve pas de concurrence, elle n'existe pas ou n'existe que fort peu parmi les ouvriers

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eux-mêmes ; ils ont le droit de se coaliser dans le but de dicter des conditions à leurs patrons, lorsque la raison se trouve être de leur côté; et arrive- t-il que leur travail soit très demandé, le patron est presque toujours forcé de céder. Il faut bien reconnaître que c'est à la concurrence que nous devons un grand nombre des aises et des commodités dont toutes les classes de la société jouissent à cette heure. Le système du partage égal des bénéfices entre les ouvriers, aurait ayssi leflfet de décourager l'habileté et la diligence, car il faudrait changer la nature humaine pour que le bon ouvrier ne se lassât point bientôt de travailler pour son camarade paresseux ou incapable. Et, comme résultat final, la main-d'œuvre prise en masse se détériorerait de jour en jour.

Quelques remarques comme celles-ci, ne suffisent pas dans la discussion d'une question aussi vaste. Il est certain que les efforts faits en ce moment à Londres par quelques ouvriers et quelques pauvres femmes, et auxquels des personnes bienveillantes prêtent leur concours, auront un effet moral sur les patrons qui manquent de réflexion ou qui ont le cœur dur. Le Chronicle a eu bien raison de divulguer certaines énormités que les patrons ne devraient plus commettre. Mais il faut se garder d'aller trop loin ; et si on réussit par hasard à généraliser l'application du système coopératif dans l'industrie et le commerce de ce pays ou de tout autre, je crois que le dernier mot de cette révolution serait un surcroît de misère pour les classes ouvrières, la ruine des patrons et un bouleversement

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