‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 14 sur 30 · HO RICHARD COBDEN · texte numérisé non relu

HO RICHARD COBDEN

total dans les rapports sociaux. Je crains que la France n'ait à subir cette calamité. Mais, à Tégard de notre pays, efforçons-nous d'alléger les charges qui pèsent sur les classes industrielles^ d'aiFranchir de plus en plus le commerce, et de réduire nos dépenses nationales autant que notre sûreté le permettra. Enfin, si nous instruisons le peuple, si nous faisons tout notre possible pour le rendre sobre, prévoyant et vraiment religieux; si enfin la presse signale les abus partout où ils se cachent, nous n'aurons pas besoin de tenter l'épreuve terrible d'une régénération ridicule de la société.

Mais déranger les relations qui existent actuellement entre le patron et l'ouvrier, mais établir la participation de celui-ci aux profits, ce serait fiiire la partie belle au communisme, c'est-à-dire à la propriété en commun, perspective peu attrayante, et dont l'accomplissement serait bien fait pour effrayer tout le monde.

Jadis la vie sociale et politique des peuples dépendait de quelques personnes entre les mains desquelles la masse du peuple n'était qu'un instrument. Mais, depuis la Révolution française, le principal acteur sur la scène du monde, c'est le peuple. Le pouvoir lui appartient maintenant, et force est bien de faire attention à l'impulsion que l'on donne à son énergie, si souvent mal dirigée. Vous savez qu'une boule de neige produit quelquefois une avalanche. Cette lettre s'est allongée plus que je ne le voulais d'abord ; mais peut-être elle vous fera passer une heure pendant votre voyage à Paris. Si vous y restez jusqu'au mois de mai ou même jusqu'à la

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fin d'avril seulement^, il est possible que nous nous y rencontrions.

Ma femme a eu un fort accès de grippe, mais à présent elle est presque guérie. Mille choses affectueuses de nous deux pour vous-même et votre cercle philanthropique.

Je suis, ma chère Dame, votre dévoué,

S. SCHWABE.

Le pasteur F.-D. Maurice à M"" Rlch , sur la concurrence, l'association et le socialisme.

Tunbridge-Wells. Ephraïm-Lodge, 28 mars 1850.

Ma chère Dame, Je vous suis bien reconnaissant de m'avoir communiqué la lettre de votre ami, M. Schwabe. Elle exprime avec intelligence et bienveillance les sentiments et les opinions de toute une classe de nos concitoyens, nombreuse, respectable et influente, dont Texpérience et la façon de voir les. choses méritent une grande attention, même quand elles affectent une forme dogmatique et intolérante. Vous avez dû vous apercevoir qu'il se trompe sur notre plan, quand il affirme que, dans une association d'ouvriers, tous doivent être éga-

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lement payés. Il est inutile d'invoquer à cet égard la nature humaine; car^ à Texception de Louis Blancje ne sache pas qu'un partisan quelconque de la coopération ait indiqué ou recommandé cette pratique- là. M. Chevalier, qui depuis une vingtaine d années a été mêlé à toutes les théories socialistes, et qui, plus que tout autre, s'est employé à les mettre en œuvre, soutient non seulement qu'il faut payer les ouvriers à la semaine, selon le travail qu'ils ont fait, mais il prétend encore que le partage final des bénéfices devrait suivre la môme règle. Si incompétent que je sois sur le sujet, je suis tout à fait enclin à partager le sentiment de votre correspondant sur le danger qu'il y aurait à assimiler, sous le rapport des salaires, lés diligents et les paresseux, les capables et les incapables. Quand il fait cette concession précieuse et importante, que cette pensée peut être poussée à l'excès, il me semble qu'il tranche toute la question, et qu'il confesse que ce n'est pas alors cette loi-là qui doit présider au commerce et régler la vie humaine. Quelques modifications que M. Schwabe trouve " raisonnable d'y apporter, la concurrence ne devrait agir qu'à titre d'excitation complémentaire et de stimulant nouveau chez les hommes, déjà mus par des mobiles d'un autre ordre ; ces mobiles une fois bien déterminés et leur ascendant accepté, la concurrence ne serait plus menaçante, et on pourrait sans crainte reconnaître ses droits légitimes. Présentement elle se vante d'être l'inspiration dominante des hommes, et c'est là le mal, car la raison déclare, et une pénible expérience a prouvé que, maîtresse incontestée, elle est

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destructive pour la société, car elle excite chacun contre son voisin et Tanime contre lui. Aux yeux mêmes de votre correspondant, le bon patron est celui qui, dans sa conduite envers ses ouvriers, subit le moins l'influence de ce principe, et qui s'efforce d'en régler Tapplication en la tournant vers la production des meilleurs produits et non des moins chers. J'accepte la définition, et je crois sincèrement que, plus nous encouragerons le principe d'association, plus nous aurons de bons patrons.

Votre correspondant le croit aussi; seulement il encourage implicitement les ouvriers à s'associer plutôt pour organiser les grèves que pour travailler. Naturellement, en tout ceci, je reconnais mon incompétence complète; toutefois, le bon sens m'amène à penser que chaque grève qui réussit, tend à donner aux ouvriers un sentiment excessif et dangereux de leur propre puissance, et leur laisse un grand mépris de leurs patrons. Celles qui ne réussissent pas, les poussent à des actes sauvages et désespérés. En proposant de tourner vers une autre direction cet incessant désir d'association qui, en ce moment surtout, paraît les dominer, je crois favoriser la cause du bon ordre, et diminuer la haine contre le capital. De cette façon, nous pourrions aider les manufacturiers beaucoup plus efficacement qu'ils ne s'aideront eux-mêmes, s'ils se bornent à pousser un toile contre le socialisme. Ce que dit votre correspondant de l'impossibilité que de simples ouvriers se risquent dans de grandes entreprises, ne manque pas d'une certaine importance comme considération finale. Il est certain que, le voulût-on autrement, l'on ne pourra appliquer le prin-

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cipe d'association qu'à ce genre d'entreprises dont les protits ne se font point attendre, ou deviennent l'occasion de spéculations extravagantes et ruineuses. Si les grandes entreprises commerciales exigent la coopération et la prééminence du capitaliste, — et je ne suis nullement disposé à le nier, — eh bien ! c'est là qu'il trouvera son vrai terrain. Je crois que tôt ou tard il sera forcé d'accorder à ses ouvriers une part dans ses propres bénéfices ; mais je doute très fort qu'il les trouve disposés à contrecarrer ses vues et ses desseins sur la meilleure manière de réaliser les profits définitifs, pour peu qu'il les traite équitablement et qu'il leur fasse des avantages proportionnés à leurs services, avantages qui naturellement s'interpréteraient à titre de déduction sur les gains futurs. Tout ce que j'ai pu personnellement observer, indique que les ouvriers sont toujours très contents de déférer aux vues du capitaliste expérimenté et intelligent, s'ils voient que celuici prend à cœur leurs intérêts et les confond avec les siens. Je suis convaincu que le principe d'association s'est trop emparé de l'esprit des classes ouvrières pour qu'une puissance quelconque pût le combattre heureusement, tout dépend de la manière de le mettre en œuvre : suivant l'occurrence, il peut être bon ou mauvais, réparateur ou destructeur. Il me semble, en tout état de cause, que chaque membre de nos classes moyennes ou manufacturières, devrait bien se demander ce que l'on peut faire pour diminuer le mal actuel

F. D. Maurick.

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M Salis- Schwabe à M"'" Rich sur le mêms sujet.

Crumpsall-House, 6 avril 1850.

Ma chère Dame,

Vous désirez savoir mon opinion sur Vexposé de principes que vous a communiqué votre ami, le révérend F. D. Maurice, dans sa lettre du 28 nuirs. On ne peut un moment révoquer en doute son sincère désir d'appliquer quelque remède à la détresse qui Tentoure dans votre vaste capitale ; seulement je pense quMl poursuit une ombre et, de plus, qu'il fait, sans le savoir ou le vouloir, beaucoup de mal. Comme preuve de ce que j'avance, je vous envoie un numéro du Leader, journal hebdomadaire, qui vient de paraître. Je vous prie de lire l'article intitulé « Socialisme chrétien », où la brochure de votre ami reçoit des louanges, et où son apparition est qualifiée d'événement important. Lisez aussi Tarticle premier et les lettres sur « Open council» ; la réponse de votre révérend ami à ma lettre peut se résumer en très peu de mots, savoir : « Que le socialisme est au milieu de nous; qu'il se répand tous les jours, et que nous ferons bien de nous y soumettre tout de suite, la lutte étant inutile. » Maintenant une première question se pose : c'est celle de savoir si le socialisme est un bien ou uji maL Si c'est un bien, soutenons-le; si c'est un mal au

contraire, élevons la voix contre lui. Puisque M. Maurice paraît avoir quelques doutes sur le sujet, vous pourriez peut-être Taniener à faire quelques réflexions avant de donner définitivement à ce principe l'appui de sa position et l'autorité de son nom. Il a dû s'apercevoir de la crainte qu'a inspirée en France Tavénement des socialistes au pouvoir. On ne peut pas dire que cette crainte soit chimérique : dans une pareille voie, la foule égarée ne s'arrête pas à mi-chemin. Pour elle, il s'agit de tout ou rien : des hommes ambitieux ou des rêveurs artificieux, ont soufflé au cœur d'une multitude ignorante le désir d'une égalité complète de droits et de biens ; ce désir essaie à cette heure de se donner libre cours d'une façon ou d'une autre. Depuis des années, l'esprit du peuple français est troublé par les excitations des écrivains socialistes et communistes. La République en est le résultat. Ayant obtenu des institutions républicaines, il est bien naturel que les socialistes essayent de dominer l'État. Est-ce que votre ami serait disposé à accepter un pareil résultat pour son propre pays? Assurément non. Eh bien ! qu'il réfléchisse qu'à son insu, il aide à enfanter ce « Frankenstein » .

Je ne suis pas d'accord avec votre correspondant quand il prétend que j'ai cédé; qu'en reconnaissant que Ton peut pousser la concurrence trop loin, j'ai abandonné toute ma position. On peut en dire autant de toute chose, quelque bonne qu'elle soit en elle-même ; quant à la concurrence, on ne peut la supprimer, et le pourrait-on qu'on ne le devrait pas. Elle est inséparable de la nature et des institutions humaines; la

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dépeindre comme un monstre qui domine tout et engloutit tout, c'est tomber dans une grosse exagération. Si tous les ouvriers tailleurs de Londres se formaient en associations coopératives, les cinquante ou les soixante sociétés qui se formeraient ainsi, entreraient bientôt en concurrence les unes avec les autres. Il y a plus, les personnes bienveillantes qui présentement sollicitent du secours pour la seule association qui existe encore, se trouveraient bientôt en concurrence elles-mêmes avec les protecteurs des associations nouvelles. Il en résulterait des conséquences toutes pareilles à ce qui se passe actuellement ; les bas prix l'emporteraient jusqu'à ce que le nombre de tailleurs diminuât ou que la demande de leur travail augmentât dans de grandes proportions.

Chaque fois que la concurrence paraît devenir excessive et nuisible, c'est au christianisme d'intervenir avec ses divins préceptes et de remédier à ces maux, autant qu'il est possible aux hommes de le faire. Le christianisme jouerait ainsi un rôle beaucoup plus noble qu'en associant son nom sacré à l'effort du « socialisme », ce poison subtil qui s'infiltre à cette heure dans l'esprit de nos populations.

Veuillez agréer, ma chère Dame, l'assurance de mon dévouement sincère.

Salis SCHWABE.

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