‹ Richard Cobden, notes sur ses voyages, correspondances et souvenirs. Avec une préf. de M.G. De MolinareChapitre 15 sur 30 · RICHAUD COBDEN · texte numérisé non relu

RICHAUD COBDEN

Notes de M. Salis Schwabe après sa visite à Paris en 1850, avec un résumé de ses entretiens avec Lamennais, Girardin, Cormenin, Michel Chevalier, Bastiat, Guizot et Lamartine.

Le séjour que je viens de faire à Paris, a eu lieu dans des circonstances assez remarquables ; c'est pourquoi je me suis décidé à prendre des notes sur mes entrevues avec quelques hommes au courant des affaires de la France, ce pays extraordinaire, qui semble destiné à servir d'avertissement et d'exemple aux autres. Je désirais surtout me bien renseigner sur le « socialisme », sur ce qu'il est réellement et sur la chance qu'il y a de le voir plus tard influer sur les conditions sociales et politiques de l'Angleterre. Les premiers Français avec lesquels je me suis abouché, semblaient le traiter plutôt comme spéculation que comme fait; il est évident toutefois que non seulement dans toutes les basses classes, mais même dans une bonne partie des classes supérieures, on est pénétré de l'idée que la distribution des richesses pèche complètement par la base. Ces socialistes pensent que la loi devrait intervenir pour changer cette distribution, de façon que la nourriture, l'habillement et toutes les nécessités de la vie fussent assurés à quiconque serait disposé à donner son travail en échange. Et ils croient que ce qui empêche ce changement de s'opérer facile-

ment, c'est d'abord la cupidité d'une grande portion des classes supérieures, puis la concurrence, qui, dans l'opinion des masses, tend à faire baisser les salaires et à réduire les ouvriers à la misère.

Les candidats socialistes se présentent donc comme des amis de l'humanité ; et il leur est facile, ainsi qu'à leurs journaux, d'exciter les passions de la multitude, sans qu'ils aient besoin d'énoncer un plan spécial pour l'accomplissement de leurs desseins. D'autre part, les conservateurs, composés de personnes de toutes les nuances d'opinion, tels que légitimistes, orléanistes, bonapartistes, etc., redoutent quelque calamité, qu'ils croient voir planer mystérieusement au-dessus d'eux, et qu'il ne leur est pas donné de conjurer par une lutte ouverte. Tous ces partis regardent la possession du pouvoir politique comme la solution de toutes les difficultés, sans bien savoir ce qu'ils feraient le cas échéant. Pour les conservateurs, socialisme et spoliation sont des mots synonymes, et, dans mon opinion, l'égalisation des diversités de fortune telle que les socialistes la conçoivent, ne peut se réaliser en effet que par la spoliation.

Personne n'a rien proposé de vraiment réalisable, par exemple : la réduction de l'armée, l'extension du commerce, l'encouragement de l'industrie par Tabolition des lois prohibitives, ou par la révocation graduelle des droits protecteurs. Il existe un petit noyau de prudents économistes aussi, qui sont complètement convaincus que ce n'est que de cette manière-là qu'il est possible de favoriser la prospérité publique et de la

120 RICHARD CORDEN.

répandre. Malheureusement, ces hommes, tels que MM. Chevalier, Frédéric Bastiat , Horace Say, ne sont pas orateurs, et leurs écrits n'ont pu faire qu'une faible impression sur Fesprit du peuple. Néanmoins, ils ont aidé à modérer Tinfluence de Proudhon et autres ultra-socialistes : témoin la correspondance de Bastiat avec Proudhon sur l'intérêt et le capital. Il est difficile de croire que le second ait pu sérieusement soutenir qu'aucun capitaliste n'a le droit de réclamer l'intérêt de ses capitaux. Lamennais et Carnot conservent pourtant encore leur idée ridicule d'un « crédit gratuit sur une garantie matérielle et morale ». Toutes ces théories ne seraient pas à craindre s'il n'était possible qu'un jour ou l'autre, le parti socialiste réussît à donner à ses plans une sanction législative ; ils feraient plus de mal en deux mois que des années n'en pourraient réparer.

l'abbé de LAMENNAIS.

L'abbé de Lamennais me dit que la tentative du gouvernement pour changer la loi électorale était éminemment regrettable. Le peuple était content et tranquille ; mais les conservateurs, par leurs actes malavisés, faisaient tout ce qu'il fallait pour le pousser à une insurrection. Sachant que le socialisme était le principal objet de mes recherches, il me dit que le socialisme n'avait ni plan, ni système général, et qu'il visait simplement à l'amélioration de l'état des basses classes sociales. Il ajouta qu'autrefois la société française était divisée en trois classes : la noblesse, le clergé et le tiers

RICHARD CORDEN. 121

ctiit, et que les deux premières classes avaient, pendiint des siècles, exploité la dernière; mais qu'à son tour le tiers état s'était subdivisé en deux classes : la bourgeoisie et les ouvriers, ou plutôt les patrons et leurs ouvriers. Les premiers s'étaient réservé à euxmêmes toutes les jouissances du bien-être et de la richesse ; ils étaient devenus puissants, tandis que la masse des ouvriers demeurait languissante et souffrante. Pour porter remède à cette situation, il fallait deux choses : l'instruction gratuite pour tout le monde, et le droit d'association reconnu aux ouvriers ainsi qu'aux patrons.

Ces deux conditions paraissent assez raisonnables; mais il y a un point délicat. L'ouvrier a besoin de capitaux, et il ne peut pas les obtenir, car il n'offre pas de a garantie matérielle » : il ne peut donner qu'une garantie morale. Il lui faut de l'aide, et on propose d'établir des banques ou « caisses » dont la fonction serait d'avancer de l'argent aux travailleurs de bonne conduite. Tous les ouvriers appartiendraient à une association qui ne recevrait que des ouvriers ayant de la moralité, et qui donnerait caution pour ses membres. Mais de quelle façon ces banques seraient constituées et d'où elles tireraient leur capital, c'est ce que je n'ai pu apprendre.

Lamennais pensait que dans les villes il n'y avait aucun danger à craindre de ces doctrines et de ces projets; mais il confessait que, dans les campagnes, les esprits étaient bien troublés, les paysans étant persuadés que le sol et les édifices qui le recouvrent leur appartiennent de droit. Il ne paraissait pas très improbable qu'à

une époque peu éloignée peut-être, une espèce de nouvelle jacquerie surgirait; mais l'intelligence supérieure des gens des villes les mettrait promptement à même de réprimer un pareil mouvement. Ceci, en sorame, n'est guère rassurant !

Lamennais est un petit viellard un peu délicat, mais rempli d'intelligence et de vivacité. Il s'éleva fort contre « l'usure », voulant parler, à ce que je compris du moins, du système hypothécaire, qu'il accuse de réduire les propriétaires terriers à l'impuissance et au dénûment. Notre temps était si limité qu'il n'eût pas été raisonnable de l'interrompre dans ses propos, qu'il débitait vite et abondamment; autrement, j'aurais aimé qu'il m'expliquât ses propres opinions plus au long. J'avais envie de lui poser ce cas d'une personne qui achète une propriété au prix de 100,000 francs, qu'elle paie moitié avec ses propres fonds , moitié avec 50,000 francs qu elle emprunte et qu'elle garantit sur hypothèque, et de lui demander s'il trouvait les droits de Vusurier qui avait fourni les 50,000 francs complémentaires aussi valables, moralement et politiquement parlant, que ceux de l'acquéreur lui-môme.

Page 1